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janv. 08 2016

Articles du Vendredi : Sélection du 8 janvier 2016

Après la COP21, les entreprises doivent passer aux actes

Mathilde Dupré
www.alterecoplus.fr/changement-climatique/mathilde-dupre/apres-la-cop21-les-entreprises-doivent-passer-aux-actes-201601051423-00002842.html

Maxime Combes : « Désarmons les marchés pour résoudre la crise du climat! »

Julien Le Gros
http://the-dissident.eu/9538/maxime-combes-desarmons-les-marches-pour-resoudre-la-crise-climatique

L’Europe, championne du monde des paradis fiscaux

David Cayla, économiste à l’université d’Angers, membre du CA des Economistes Atterrés
www.marianne.net/les-eco-att/zone-euro-trou-noir-economie-mondiale-100239185.html

Le prix du pétrole est bas ? C’est pourtant sa fin. Qui annonce la fin de la croissance

Matthieu Auzanneau, spécialiste de l’énergie, animateur du blog Oil Man, chroniques du début de la fin du pétrole, auteur d’Or noir. La grande histoire du pétrole (la Découverte).
www.reporterre.net/Le-prix-du-petrole-est-bas-C-est-pourtant-sa-fin-Qui-annonce-la-fin-de-la

Après la COP21, les entreprises doivent passer aux actes

Mathilde Dupré
www.alterecoplus.fr/changement-climatique/mathilde-dupre/apres-la-cop21-les-entreprises-doivent-passer-aux-actes-201601051423-00002842.html

Après la saison des négociations et l’accord de Paris vient le temps de la mise en œuvre des actions de lutte contre le changement climatique et du suivi des engagements. Le compte n’y est certes pas encore pour avoir une chance d’atteindre l’objectif de rester sous le seuil fatidique des deux degrés de réchauffement de la planète. Mais nous sommes invités à nous réjouir néanmoins des engagements volontaires inédits pris par 195 États et des milliers d’entreprises et de collectivités locales, à partir desquels la société civile pourra réclamer non seulement des actions effectives mais aussi un rehaussement progressif du niveau d’ambition. Chiche !

Comment s’y prendre désormais pour effectuer le suivi accompagné d’un contrôle citoyen de ce foisonnement d’initiatives ? Comment s’assurer notamment que ces engagements volontaires dont la somme n’est déjà pas suffisante pour répondre au défi climatique, ne sont pas redondants ? Les plans annoncés par les États ne prévoient-ils pas en effet des efforts à mener par l’ensemble des acteurs présents sur le territoire, y compris les collectivités locales et les entreprises ? S’il est crucial de pouvoir compter sur la participation de tous, attention de ne pas pour autant la comptabiliser double !

Le chemin à parcourir reste long pour ces groupes qui s’affichent comme des champions du climat

Une étude récente réalisée par le Basic et l’Observatoire des multinationales sur les émissions de gaz à effet de serre des principales entreprises sponsors de la COP21 fournit quelques critères d’évaluation intéressants. Elle indique aussi que le chemin à parcourir reste long pour ces groupes qui s’affichent pourtant comme des champions du climat. Les pratiques des dix entreprises de l’échantillon (Accor, BNP Paribas, Carrefour, EDF, Engie, Kering, L’Oréal, LVMH, Michelin et Renault) ont été passées au crible à partir de trois questions : 1) l’entreprise fournit-elle une information transparente, accessible et cohérente sur ses émissions de gaz à effet de serre ? 2) Les filières amont et aval – dans lesquelles se concentrent souvent la grande majorité des émissions- sont-elles prises en compte dans les actions de lutte contre les émissions et les déclarations ? 3) Les variations des émissions globales sont-elles en phase avec les objectifs de réduction européens (-20% d’ici 2020, par rapport au niveau de 1990, -40% d’ici 2030 et -80% d’ici 2050) ?

Le résultat est sans appel. Aucune de ces entreprises n’est aujourd’hui exemplaire en matière de lutte contre le changement climatique. Les entreprises les plus transparentes (BNP Paribas, Carrefour, LVMH et Kering) ne comptabilisent pas l’ensemble de leurs impacts Le groupe Accor doté de la note la plus basse en matière de transparence joue par exemple sur la distinction des établissements franchisés pour exclure plus de la moitié de ses hôtels de son périmètre de déclaration. Les entreprises les plus transparentes (BNP Paribas, Carrefour ou LVMH) ne comptabilisent pas l’ensemble de leurs impacts et ne parviennent pas à réduire leurs émissions globales conformément aux objectifs européens. BNP échoue ainsi à donner des chiffres précis sur les émissions liées à l’ensemble des activités financées par la banque, en dehors de quelques secteurs spécifiques et LVMH n’évoque pas non plus clairement l’impact climatique de ses approvisionnements et de la fin de vie de ses produits.

Par ailleurs, l’étude relève l’absence de mesure concrète de la part du Groupe Carrefour pour cibler et réduire l’impact des activités liées à la production et à la consommation des produits, alors que ces dernières pèsent pour 80 % des émissions du secteur. Enfin les entreprises qui tentent de travailler sur un périmètre large comme Kering ou L’Oréal ne parviennent pas à réduire leurs émissions globales.

Effets rebonds

Le recours à des déclarations en valeur relative peut aussi masquer derrière des résultats en apparence positifs d’éventuels « effets rebonds ». Ainsi la réduction du taux d’émissions de gaz à effet de serre par tonne de pneus produits entre 2013 et 2014 chez Michelin a été quasiment annulée par la hausse de la production sur la même période. Le rapport pointe par ailleurs le problème de la compensation des émissions qui  « détourne les investissements nécessaires à l’amélioration de l’efficacité énergétique de l’industrie européenne et à la modernisation du système énergétique ».

Les diminutions d’émissions réalisées en Europe entre 1990 et 2012 ont été annulées à 70% par l’augmentation des émissions importées

La difficulté à réduire les émissions sur l’ensemble de la chaîne d’activité met également en lumière le phénomène d’externalisation des émissions liées notamment à l’extraction des matières premières et la production de biens intermédiaires. Le Global Carbon Project a ainsi montré que les diminutions d’émissions réalisées sur le territoire européen entre 1990 et 2012 ont été annulées à près de 70% par l’augmentation des émissions importées.

Enfin, l’étude alerte sur le pari implicite fait par certains groupes qui semblent tout miser sur des innovations et des sauts technologiques incertains pour combler l’écart qui reste à franchir avec les objectifs européens exponentiels de réduction des émissions. L’exemple donné est celui de la voiture électrique mise en avant par Renault via la gamme « zéro émission ». L’analyse de son cycle de vie montre que la réduction de l’empreinte carbone n’excède pas 50 % par rapport aux véhicules thermiques, rendant l’objectif de réduction des émissions de 80 % en 2050 hors d’atteinte pour l’instant dans ce secteur.

La nécessité d’un cadre contraignant

Les entreprises étudiées sont-elles prêtes à jouer le jeu et à intégrer les enseignements de l’étude pour aller plus loin ? A l’occasion de l’étude, seul le groupe Kering a accepté de fournir aux auteurs des renseignements complémentaires et d’établir un dialogue avec les auteurs sur le sujet. Plusieurs entreprises de l’échantillon (Carrefour, Kering, L’Oréal et Renault) font pourtant partie par exemple des 116 entreprises qui ont adopté lors de la COP21 une « feuille de route 2 degrés » dans le cadre de l’initiative Science Based Targets.

Si les entreprises veulent être, comme elles le prétendent, des acteurs de la lutte contre le changement climatique, elles devront se plier à l’exercice rigoureux d’évaluation de leurs engagements. Pour ce faire, un cadre contraignant et exigeant pour les déclarations d’émissions de gaz à effet de serre devra être mis en place, sans quoi il sera difficile de convaincre la société civile de la crédibilité et de l’utilité de ces démarches.

Maxime Combes : « Désarmons les marchés pour résoudre la crise du climat! »

Julien Le Gros
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La COP 21 s’est achevée avec l’accord de Paris sur le climat. Un accord « sans feuille de route » selon l’association Attac. Maxime Combes, économiste et membre de l’organisation internationale est l’auteur de « Sortons de l’âge des fossiles ! », publié en octobre 2015 aux éditions du Seuil. Entretien.

Membre d’Attac France depuis la fin des années 90, Maxime Combes est aussi l’un des animateurs de la commission société et écologie d’attac. Depuis 2007, il suit de près les négociations sur le réchauffement climatique et les mobilisations citoyennes pour la justice climatique.

The Dissident : Pouvez-vous rappeler la genèse de ces négociations sur le climat ? 

Maxime Combes : Ca fait quasiment 25 ans que les états négocient. Entretemps, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 60%. Ca donne l’impression que plus on négocie, plus il y a des gaz à effet de serre ! Il y a déjà eu un accord au sein de la Convention cadre des Nations Unies sur le réchauffement climatique: le protocole de Kyoto, adopté en 1997. Ce texte a définit une série de principes, bons ou mauvais, mais qui ont organisé la gouvernance climatique depuis 25 ans. Parmi ces principes, celui de la responsabilité commune mais différenciée qui est utilisé par les pays du sud pour faire valoir leurs droits auprès des pays du nord.

L’ONU reste l’unique institution internationale où chaque pays est supposé avoir le même poids puisque chaque pays a une voix, si on accepte le Conseil de sécurité. C’est la seule institution où on peut entendre les Iles Maldives s’énerver contre l’inaction des pays du nord. Ça n’existe pas au FMI, à l’OMC ou à la Banque mondiale.

A quel stade en sommes-nous ?

On est dans une nouvelle négociation. Après l’échec de la conférence de Copenhague en 2009, les pays ont transformé la façon de négocier. Alors qu’avec Kyoto on a créé un régime relativement contraignant qui visait un objectif global à répartir entre pays, on est actuellement dans un autre format de négociation, basé sur le « bottom up »: chaque pays détermine sa propre contribution à la lutte contre le dérèglement climatique.

Mais il n’y a aucun mécanisme pour que ces contributions soient revues à la hausse pour être efficaces. Les contributions nationales des états conduisent à un réchauffement climatique supérieur à 3 degrés. Il n’y a aucun dispositif pour ramener les états sur une trajectoire inférieure à 1,5 degrés, comme le recommandent bon nombre de climatologues. Le décalage entre 1,5 et 3 degrés est considérable et devrait être l’objet de la négociation.

Il faudrait que les états négocient pour s’attribuer des engagements supplémentaires afin de revenir vers une trajectoire acceptable. Mais ce n’est pas le cas. Le problème, c’est que les négociations entérinent des objectifs contradictoires avec ceux fixés par les états eux-mêmes. D’ici à 2030, on va connaître des émissions de gaz à effet de serre de plus de 10%. Alors qu’il faudrait les réduire dès avant 2020 à l’échelle nationale.

Pourquoi, selon vous, n’y a t-il pas de vraies solutions entérinées ?

Les discours sur le réchauffement climatique portent sur ce qui se passe en bout de cheminée et les émissions de gaz à effet de serre relâchées dans l’atmosphère. On ne prend pas au sérieux cette formidable machine à réchauffer l’atmosphère qu’est le capitalisme néo-libéral. Ce n’est pas à l’ordre du jour. Il y a un schisme de réalité extrêmement fort entre la globalisation financière qui s’étend avec des impacts sur l’environnement, des conséquences sur les ressources naturelles, et de l’autre côté une « climatisation rapide » des discours des élites. Tout le monde affirme être engagé contre le dérèglement climatique mais dans les faits il n’y a rien sur la table ! L’enjeu pour les mouvements de justice climatique est de tenter de résorber ce vide dans le débat public.

On ne peut pas résoudre cette crise sans transformer de fond en comble nos modèles de production et de consommation. Ça nécessite de ne pas seulement amender à la marge le capitalisme mais de le revoir de façon sérieuse.

Comment ?

Pour résoudre la crise climatique on doit désarmer les marchés financiers. Ils conditionnent des multinationales qui extraient des énergies fossiles ou qui en tirent profit, directement ou indirectement. Le système financier maintient cette machine consumériste, productiviste de l’exploitation toujours plus loin et plus profond des ressources naturelles. Si on ne désarme pas ces mécanismes, la crise du climat ne sera pas résolue. Aussi, On ne peut pas résoudre cette crise sans travailler sérieusement les limites que posent les règles du commerce international. Les règles de l’OMC, des traités bilatéraux de commerce et d’investissement, les règles du TAFTA ou TTIP, s’il voit le jour. Ce sont des entraves manifestes à la possibilité d’une véritable transition énergétique. Ca maintient notre économie dans une forte dépendance aux énergies fossiles.

On nous raconte qu’il n’y a pas d’argent pour le climat, pour la commission énergétique, parce que les caisses publiques sont vides. En fait, il y a de l’argent pour la transition énergétique, notamment domicilié dans les paradis fiscaux, dans l’évasion fiscale, dans les pratiques extractivistes, sans limite des multinationales. En régulant ce secteur, en démantelant le pouvoir du secteur financier et des multinationales, en récupérant une partie de ces financements on aurait de quoi lutter efficacement contre le dérèglement climatique. Ça suppose de s’en prendre au coeur du système.

Comment comptez-vous lutter contre ces puissants lobbies qui influencent ces politiques extractivistes ?

L’idée c’est de rendre publiques les pratiques des lobbies pour saper leur légitimité sociale. On rend compte de ce qu’ils font, de la façon dont leurs préconisations sont prises en compte par les gouvernements, pour montrer qu’il y a une alternative. S’appuyer sur les forces sociales qui veulent transformer ce monde. On essaie de montrer le rôle nocif et inacceptable qu’ils jouent. Par exemple on a organisé des « toxic tours » et des « lobbies tours » avant et pendant la COP. Amener des journalistes, militants, sympathisants dans Paris à faire le tour de lieux emblématiques des lobbies. Dans les 8ème, 16ème, 17ème arrondissements de Paris, il y a les sièges de lobbies financiers qui exercent une pression extrêmement forte sur les politiques publiques. Pendant la COP 21 ces lobbies se sont exercés. Le patronat et les grandes associations d’agriculteurs comme le FNSEA ont, comme le reste de la société civile, fait du lobbying auprès des délégués des états, des délégués des ministres, pour faire valoir leurs recommandations.

Vous dites même que ces lobbies font partie des sponsors de la COP 21…

Les gouvernements ont décidé de confier 20% du financement de la COP 21 à des entreprises privées. Le financement total étant de 75 millions d’euros, cela fait 35 millions qui proviennent directement des entreprises privées. Le gouvernement français s’est engagé à trouver des entreprises climato-compatibles mais ce n’est pas le cas ! Il y a EDF et ENGIE qui sont très investis dans les centrales d’énergie fossile au charbon à l’extérieur du pays, Suez environnement, un acteur majeur du lobbying pro gaz de schiste en France, Air France, Michelin, Renault Nissan… Des entreprises qui symbolisent l’économie du siècle passé et non du siècle à venir.

Le gouvernement a décidé pour des raisons idéologiques et non pratiques de leur confier une partie du financement de la COP 21. On pouvait trouver ailleurs, notamment dans le financement public de l’Euro 2016, les 35 millions demandés au secteur privé pour financer ce qui est présenté comme « la plus grande conférence internationale de ce début du 21ème siècle ». Pour la France, 6ème puissance mondiale, c’était possible de trouver ces fonds publics. Cette décision idéologique place le secteur économique au devant des acteurs avec lesquels il faut travailler contre le dérèglement climatique. De fait, ça promeut une série de fausses solutions, contraires au droit des populations ou à la mise en oeuvre d’une vraie transition.

De façon globale, quelles actions concrètes proposez-vous pour changer le paradigme actuel ?

La question est : veut-on accroître la globalisation économique ou mettre en oeuvre des politiques de relocalisation d’activité productive passant outre ces règles de commerce international ? Cela s’accompagne forcément de la question sociale des inégalités car tout le monde n’est pas responsable de la même manière des dérèglements climatiques. Des gens tirent profit de cette machine économique, supportée par des gouvernements qui créent les conditions de son déploiement. Ces responsables du dérèglement climatique doivent être mis à l’index comme des criminels climatiques, réels ou en puissance !

L’ensemble des règles de l’économie mondiale et de la société doivent être transformées pour la rendre plus soutenable. Ça veut dire réapprendre à vivre sur une planète où on laisserait sous terre la majorité des énergies fossiles. Ce serait décisif. Aucune civilisation n’a jamais choisi de ne plus exploiter les ressources qui ont contribué à son développement. C’est l’ensemble de ce que permettent les systèmes énergétiques qu’il faut revoir !

Pour les années à venir, la question sera de voir si on arrive à démanteler cette machine à réchauffer la planète, qui s’approprierait la rente des filières énergétiques nouvelles. C’est un vrai débat et c’est le grand pari des années à venir. Tous les projets d’énergie renouvelable, de sobriété énergétique, ne sont pas équivalents sur le plan de l’égalité, de la démocratie, de la justice. Par exemple, créer un dispositif de soutien aux énergies renouvelables dans l’immobilier qui ne favorise que les populations riches qui peuvent investir c’est une politique inégalitaire ! Même si c’est utile contre le dérèglement climatique.

A Montreuil (93) s’est déroulé en parallèle de la COP 21 le Village mondial des alternatives, un sommet citoyen avec des conférences organisées par la coalition Climat 21, Alternatiba… Est-ce que ce genre d’initiatives peut réellement être une alternative à ces politiques ?

La société civile dispose de leviers pour tenter d’inverser le cours des choses. L’ensemble des alternatives mises en oeuvre pour pointer les contradictions du système permettent d’expérimenter ce que pourrait être le monde de demain. De vivre mieux le monde dans lequel on vit aujourd’hui. C’est pour ça que ces alternatives sont nécessaires bien qu’elles soient largement insuffisantes. Contribuer à les développer fait partie des priorités. Mais elles ne suffiront pas à résoudre les défis auxquels on est confrontés. On ne change pas le monde seulement par conviction. On doit s’adresser à la machine à réchauffer la planète. Il y a une série de luttes concrètes pour gagner des victoires contre les projets d’extension d’extraction des énergies fossiles. Comme l’a été la bataille des hydrocarbures de schistes en France. A l’échelle internationale, Naomi Klein parle de « blocadia » pour rendre compte de ces nombreux mouvements de contestation. Mais pour tenter de bloquer la machine, d’inventer l’alternative, il faut connecter le combat à des luttes fondamentales plus globales, comme celle contre le TAFTA.

Y-a-t-il d’autres recours ?

Il y a par exemple le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles. Ce boycott permet de montrer qu’il y a des adversaires à la transition. C’est un bon moyen de créer du conflit social et d’empêcher les multinationales et les états qui les appuient de poursuivre comme si de rien n’était. Aussi, le boycott permet d’agir à tous les niveaux. Individuellement, on peut changer de banque par exemple. Si c’est compliqué d’arrêter de consommer du pétrole pour se déplacer, on peut plus facilement enlever son compte courant de la BNP Paribas, la pire banque française en matière d’environnement, pour aller à la Banque postale ou à la Nef.

Il y a aussi ces étudiants d’Amérique du nord qui ont demandé à leur université, fonctionnant en dotation en capital, de ne plus investir dans les énergies fossiles: « Vous êtes supposé financer l’avenir en finançant notre formation. Pourquoi continuer à financer le désastre ? ». Suite à ce mouvement qui a crû, de plus en plus de secteurs se sont désengagés des énergies fossiles. Ça ne renversera pas forcément le système mais ça donne à voir qu’il y a un problème, qu’on peut désinvestir dans un secteur pour en investir un autre.

Est-ce que convoquer des personnalités comme Naomi Klein, Vandana Shiva ou Desmond Tutu dans l’ouvrage Crimes climatiques stop (Anthropocène 2015) permet d’avoir un meilleur impact ?

Considérer que l’énergie fossile est l’ennemi numéro un de la civilisation est une idée portée par Bill Mc Kibben, de l’organisation nord-américaine 350.org. Desmond Tutu, quant à lui, a porté l’idée du boycott en Afrique du sud. Nous savions depuis très longtemps que l’agenda de discussion de la COP 21 serait très étriqué. Comme cette machine n’est pas traitée dans sa globalité, on a décidé avec des personnalités du monde entier de faire un appel autour de cette notion: Stop aux crimes climatiques ! L’objectif ? garder 80% des énergies fossiles dans le sol. L’appel suit son cours…

L’Europe, championne du monde des paradis fiscaux

David Cayla, économiste à l’université d’Angers, membre du CA des Economistes Atterrés
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Il y a plus grave. Le système financier mondial est largement désorganisé par la concurrence fiscale et financière que se livrent entre eux les pays européens. Jouant des différentes législations fiscales, les entreprises négocient (souvent secrètement) des accords fiscaux avec certains gouvernements européens. Pour masquer leurs pratiques, mais aussi pour organiser les systèmes de fraude, elles développent des montages financiers complexes et opaques.

Les pratiques réelles des États européens sont bien éloignées des discours convenus sur la lutte contre la fraude et les paradis fiscaux. Aucun pays ne prend de mesures sérieuses pour empêcher ces pratiques, à l’image du gouvernement français qui refuse toute véritable régulation de la finance à l’échelle européenne et qui a récemment combattu un amendement parlementaire qui visait à améliorer la transparence de la fiscalité des entreprises.[3] En fait, dans la lutte acharnée que se livrent les gouvernements européens pour attirer l’activité des entreprises, chacun pense qu’il est préférable de tondre la laine fiscale sur le dos de son voisin plutôt que de se lancer dans une impossible harmonisation européenne.

L’Europe à 28 est devenue un vaste terrain de luttes entre des États qui sont loin de se considérer solidaires. Et la crise a simplement accéléré ce processus en déversant sur les peuples le sentiment que la logique de la concurrence et de la compétitivité intra-européenne s’apparentait en réalité à un vaste système d’affrontements nationaux.

Les entreprises profitent évidemment de ces rivalités en organisant une fraude de plus en plus décomplexée. Pour faire apparaître les profits là où les impôts sont les plus faibles elles jouent sur les prix de transfert ou de licence entre filiales. Par exemple, en imposant des redevances exorbitantes à ses franchisés (en moyenne 22% de leur chiffre d’affaires), la holding luxembourgeoise de McDonald’s parvient à rapatrier l’essentiel des profits des restaurants répartis dans toute l’Union. Le manque à gagner fiscal pour la France serait d’au moins 400 millions d’euros d’après les syndicats.

Mais McDonald’s n’est pas la seule entreprise concernée. En réalité, la fraude est organisée à l’échelle industrielle dans toute l’Europe. Cela représente des montants tels qu’il est assez facile d’en repérer les conséquences dans les chiffres macroéconomiques des économies concernées. En effet, pour placer les profits d’une entreprise dans une filiale située dans un paradis fiscal, il faut lui vendre fictivement un produit pas cher et le lui racheter très cher. L’entreprise subira donc des pertes d’exploitation sur son lieu d’activité, alors que la filiale du paradis fiscal engendrera de substantiels profits, évidemment défiscalisés. Mais à l’échelle du pays, le cumul de ces opérations entraîne deux conséquences. La première est que le paradis fiscal va voir le montant de son commerce extérieur atteindre un niveau sans rapport avec son activité économique réelle ; la seconde est que comme l’objectif de ces opérations est de jouer sur l’écart entre le prix auquel on vend et celui auquel on achète, la balance commerciale du paradis fiscal va mécaniquement devenir très excédentaire.

Le tableau ci-contre représente la liste des pays qui, parmi tous les pays du monde, conjuguent à la fois un taux d’exportation très important, et un excédent de leur balance commerciale supérieur à 5% du PIB. Les pays pétroliers et certaines toutes petites économies comme le Timor oriental, les îles Cook ou Saint-Marin, ont été retirés de la liste. Celle-ci représente donc assez fidèlement les États pour lesquels la fraude fiscale engendre des aberrations statistiques. Sans surprise, on remarque que sur les seize États du tableau, neuf sont sous législation européenne.

À un moment où la croissance des pays émergents ralentit et où beaucoup s’interrogent sur les perspectives économiques pour 2016, les dysfonctionnements de plus en plus profonds de la zone euro apparaissent comme l’un des principaux dangers pour l’économie mondiale. De fait, l’accumulation d’excédents financiers externes et son incapacité à réglementer et encadrer ses marchés financiers fait peser une menace sérieuse à toute l’économie mondiale.

La zone euro dans son ensemble est donc bien un trou noir, opaque et dangereux. Et le reste du monde aurait tout intérêt à raisonner ses dirigeants pour qu’ils changent de politique afin d’éviter que ce trou noir n’entraîne le monde dans une vaste crise financière et économique.

Le prix du pétrole est bas ? C’est pourtant sa fin. Qui annonce la fin de la croissance

Matthieu Auzanneau, spécialiste de l’énergie, animateur du blog Oil Man, chroniques du début de la fin du pétrole, auteur d’Or noir. La grande histoire du pétrole (la Découverte).
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Et si nous atteignions les limites de la croissance économique ? C’est l’hypothèse défendue ici : les cours très bas du pétrole rendent impossible les investissements nécessaires pour puiser dans les réserves encore disponibles. Le moteur de la croissance, l’énergie fossile, va donc bientôt caler. Entraînant la chute de l’économie. De lourds nuages s’amoncellent (encore) au-dessus de l’économie mondiale. Tandis que des experts de la Banque des règlements internationaux s’inquiète de l’avenir d’un monde « dans lequel les niveaux d’endettement sont trop élevés, la croissance de la productivité, trop faible, et les risques financiers, trop menaçants », la banque britannique HSBC constate tout simplement : « Nous sommes déjà en récession. »

Nouveaux médecins de Molière, les économistes paraissent plus démunis que jamais. Même le patron de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, « porte un chapeau trop grand » pour lui, estime le quotidien économique les Échos, « un chapeau qui lui couvre les yeux, mais qui ne l’empêche pas de foncer ». La confiance règne.

Résumé des épisodes précédents :

la crise de 2008 fut une crise de la dette ;

les grandes banques centrales y ont remédié grâce… à davantage de dette, notamment en abaissant plus bas que jamais les taux d’intérêts ;

chacun voit bien qu’il serait grand temps de décider d’une remontée de ces taux d’intérêt, si l’on veut résorber un endettement global parvenu à un niveau saugrenu (210 % du PIB mondial, contre « seulement » 180 % en 2008) ;

toutefois, les maîtres de la finance redoutent que le retour à des taux d’intérêt normaux provoque une récession planétaire (un resserrement monétaire est qualifié de « principale menace pour l’économie mondiale » dans la version provisoire d’un récent communiqué de la Banque centrale états-unienne).

L’alternative à laquelle le capitalisme mondial paraît voué se résume ainsi :

soit la bulle gigantesque de la dette explose d’elle-même ;

soit elle explose à cause d’une remontée des taux d’intérêt.

L’économie de croissance peut-elle échapper à cette prise du crabe ? Le diagnostic que je vais résumer (développé auparavant ici) n’est qu’une hypothèse, en même temps qu’une question fatidique :

Et si l’actuel ralentissement de l’économie était en passe de révéler les « limites à la croissance » annoncées dans le rapport du club de Rome de 1972 ?

On a souvent considéré qu’une limite à la croissance devrait se manifester par une hausse sans fin des cours du pétrole et des autres grandes matières premières. Au contraire, les limites de la croissance pourraient être révélées par un prix des matières premières trop bas, c’est-à-dire par une demande globale trop faible pour que reste rentable l’extraction sans cesse plus coûteuse des flux de matières requis par la croissance. Un prix trop bas, autrement dit, pour financer la nécessaire quête de nouvelles sources intactes de pétrole à très grande profondeur au large du Brésil ou sous le pôle Nord, ou bien encore pour financer le déploiement massif des énergies renouvelables.

Exagérations (ou purs mensonges) de Pékin

Marqué par l’effondrement inattendu des cours du pétrole, le ralentissement présent de l’économie (c’est-à-dire en particulier de la croissance chinoise, laquelle assure à elle seule la moitié de la croissance mondiale) amène à reconsidérer ce qu’il se passe vraiment depuis la crise de 2008, au-delà des subterfuges monétaires par lesquels le système financier a pu empêcher sa propre implosion.

À mon sens, le symptôme décisif est précisément cet effondrement du prix du pétrole brut, passé depuis l’été 2014 de plus de cent dollars à une cinquantaine de dollars seulement.

Avant la révélation, durant l’été 2015, des exagérations (ou des purs mensonges) de Pékin au sujet du rythme de croissance de la Chine, la conjoncture économique mondiale présentait des caractéristiques fort surprenantes. Si, en dépit d’une croissance chinoise que l’on croyait encore être fulminante, les cours du brut étaient capables de chuter autant, cela voulait forcément dire que nous étions en train d’entrer dans une nouvelle ère d’abondance énergétique et matérielle. En particulier, les sombres pronostics d’un déclin imminent, pour cause de limites géologiques, de la production pétrolière mondiale se révélaient nuls et non avenus.

Une usine pétrochimique près de Nanjing, en Chine.

Aux yeux des économistes, tout dès lors redevenait possible, sinon envisageable. Grâce à la fracturation hydraulique et aux hydrocarbures de schiste, ces diables d’États-uniens avaient bel et bien réussi à repousser une fois encore le spectre de l’épuisement de l’or noir. Les « limites à la croissance » et même toute limite au génie technique humain apparaissaient à nouveau comme fumisteries bonnes à effrayer des écolos dépressifs. Preuve était faite que la technologie était capable d’à peu près n’importe quoi. C’est à peine si quelques-uns s’étonnaient de voir les émissions de CO2 de la Chine ralentir malgré la croissance de son économie. Le paradoxe s’expliquait par un boom jugé « miraculeux » des énergies renouvelables. Ce miracle chinois venait opportunément faire pièce, aux yeux des écologistes technolâtres, à un autre « miracle » : celui du boom du gaz et des pétroles de schiste aux États-Unis.

Las, les lois physiques sont intransigeantes : la croissance de la Chine était bel et bien exagérée (le ralentissement de ses émissions s’avère probablement dû au fléchissement de sa demande de charbon).

Si l’effondrement des cours du brut est un symptôme décisif de l’état réel de l’économie, il n’est pas pour autant isolé. Car outre le pétrole, ce sont les cours de toutes les grandes matières premières industrielles qui ont chuté, signe évident du ralentissement de l’activité industrielle chinoise et mondiale, et non du début d’une nouvelle ère d’abondance.

Les économistes sont des horlogers newtoniens

« Et alors ? entends-je maugréer le lecteur impatienté, ce n’est pas la première fois que les économistes se trompent ! » Prête encore patience, ami lecteur, car il se pourrait qu’il y ait bien mieux dans tout ceci, ou bien pire.

Admettons qu’ainsi qu’ils le prétendent, les économistes aient compris ce qu’est la toile de fond qu’ils analysent, mais qu’ils se trompent dans l’interprétation des scènes qu’ils observent sur cette toile. Sur le tableau que les économistes perçoivent, un « cycle économique » finit toujours par en chasser un autre, perpétuellement : dans le cas présent, si les prix des matières premières ont chuté, alors la demande en profitera tôt ou tard pour repartir, et les prix remonteront jusqu’à permettre aux industriels d’investir à nouveau et d’accroître la production. La croissance économique pourra repartir.

Une remarque sur cette vision des choses. Si les économistes ont tendance à penser en termes de cycles, c’est que leur « science » est née petite sœur de la science physique, lorsque celle-ci obéissait à une approche « mécaniste », envisageant les phénomènes physiques comme des mécanismes indéfiniment reproductibles. C’était avant l’avènement de la thermodynamique, laquelle, par la découverte de l’entropie, a imposé au temps sa flèche irréversible.

La vision dominante de l’économie souffre de ce retard conceptuel congénital. Les économistes sont des horlogers newtoniens s’attardant à concevoir des mouvements perpétuels, lorsque les physiciens bannissent pareilles chimères depuis plus d’un siècle.

Représentation d’une loi de microéconomie élémentaire montrant l’évolution de la demande d’un bien en fonction de son prix et des quantités demandées et offertes.

Pendant ce temps, les champs de pétrole s’épuisent.

La grave crise dans laquelle l’effondrement des prix du brut plonge l’industrie pétrolière mondiale promet (pas simplement à mes yeux, voir également ici ou encore ) d’avoir de graves conséquences sur le futur de l’économie de croissance toute entière. Les investissements dans les pétroles non-conventionnels et extrêmes (sables bitumineux canadiens, pétroles de schiste aux États-Unis, puits offshore ultra-profonds au Brésil, forages en Arctique), censés suppléer le pétrole conventionnel, sont à peu près à l’arrêt aujourd’hui. Après s’être relevée de ses cendres grâce à la fracturation hydraulique et aux pétroles de schiste, la production américaine d’or noir connaît de nouveau le déclin depuis le mois d’avril. Et si les cours ne remontent pas, le déficit d’investissements finira aussi par avoir un lourd impact sur les grands producteurs de pétrole conventionnel, dont beaucoup – Venezuela, Mexique, Algérie, Norvège, Indonésie, Gabon, etc. – se trouvaient déjà dans l’incapacité de maintenir leurs extractions lorsque le prix du baril planait à plus de cent dollars.

Sous forme de pétrodollars, l’or noir a remplacé le métal jaune

Malgré elle, l’industrie du pétrole (la première du monde) se trouve depuis dix ans engagée dans une course périlleuse sur un tapis roulant très vite en sens inverse. Ce tapis roulant, c’est le déclin dit « naturel » de nombre de régions pétrolifères plus ou moins anciennes. Afin, ne serait-ce que de maintenir la production mondiale de brut, les pétroliers doivent mettre en production l’équivalent de quatre nouvelles Arabie saoudite, soit rien de moins que la moitié de cette production mondiale… tous les dix ans ! Tôt ou tard, cela deviendra impossible, faute de réserves suffisantes techniquement exploitables de façon rentable.

Tel est le fond de la question du « pic pétrolier ». En bref, (1) si les investissements s’arrêtent aujourd’hui, la production chutera demain, et surtout (2) tenter de maintenir cette production deviendra de plus en plus coûteux, nécessairement. Pour quelle raison ? À cause d’un tropisme bien naturel : ce que n’est qu’une fois que l’on a cueilli les plus beaux fruits à portée de main que l’on se résout à risquer chaque année des dizaines de milliards de dollars pour aller forer au-delà du cercle polaire ou jusqu’à dix mille mètres sous la surface des flots, et pour fracturer les roches mères et excaver les sables bitumineux avec une intensité et sur des superficies toujours plus phénoménales.

Rappel : la chute des prix du pétrole, on l’a vu, n’est pas fondamentalement la conséquence du boom des pétroles de schiste, d’ailleurs aujourd’hui interrompu, mais le résultat d’un net fléchissement de la croissance. Un fléchissement (voire une récession) qui fait chuter les cours du brut, mais aussi ceux de la plupart des autres matières premières.

Le siège de la Banque centrale des États-Unis (la FED), à Washington.

Le danger sur lequel je voudrais attirer l’attention est que l’activité économique globale pourrait d’ores et déjà ne plus être en mesure de générer suffisamment de richesses pour faire face à l’inflation écologiquement inévitable des coûts d’extraction de certaines matières premières essentielles, et du pétrole en tout premier lieu. La question des « limites à la croissance » que remet à l’ordre du jour la décélération de l’économie – que de nombreux économistes qualifient désormais de « stagnation séculaire », et qui remonte en fait aux chocs pétroliers des années soixante-dix – est une question de solvabilité de la demande face à des contraintes physiques et des coûts économiques d’extraction promis à s’élever sans cesse, et peut-être finalement inaccessibles si jamais ils s’accroissent trop rapidement par rapport aux revenus des consommateurs engendrés par la croissance.

Voici trois indices d’une telle éventualité :

  1. Les majors occidentales du pétrole sont en déclin. Faute d’obtenir des retours suffisants sur leurs investissements, la plupart des grandes compagnies pétrolières occidentales ont décidé simultanément, début 2014, de réduire leurs investissements dans la production six mois avant la chute des cours du brut, alors même que le baril se maintenait depuis quatre ans au plus haut. À l’instar du groupe français Total, depuis le milieu des années 2000, ces pétroliers se sont en effet avérés incapables de maintenir leurs extractions de brut, en dépit d’un accroissement historique de leurs efforts d’investissement rendu possible par une envolée non moins historique du prix du baril. Encore une fois, avant la chute des cours, de la mer du Nord à l’Indonésie, c’est comme si ces firmes avaient déversé toujours davantage d’engrais pour n’obtenir que des récoltes de plus en plus médiocres…
  2. Le pétrole russe est menacé de déclin. Par une dépêche laconique en 2014, toujours avant la chute des cours, le Kremlin mettait en garde contre une imminente chute « attendue » de la production russe d’or noir. Pourtant, à peu près n’importe quel projet pétrolier était alors finançable. La limite n’était pas économique, mais bel et bien naturelle, géologique. Depuis un siècle, les ressources pétrolières russes sont intensément exploitées. Plus vite on vide un verre, plus vite il se vide. Maintenant que la moitié de la valeur du baril s’est évaporée, tarissant l’investissement, de sérieux doutes pèsent sur la capacité de la Russie (un leader mondial du brut dont de nombreux puits atteignent des taux de déclin « naturels » de pas moins de 10 % par an) à empêcher la chute d’une production d’hydrocarbures dont l’Union européenne est le principal client…
  3. Derrière le miracle des gaz et pétroles de schiste, la politique de la FED, la Banque centrale des États-Unis. Last but not least, la plupart des experts s’accordent à considérer que le boom du gaz et des pétroles de schiste n’aurait pas eu lieu sans la politique monétaire plus qu’accommodante mise en place par la FED, en réponse à la crise de 2008. Il se trouve que la chute des cours du baril coïncide aussi bien avec le début de retour à la normale décidé par la Banque à l’automne 2014, qu’avec le coup d’arrêt du boom des hydrocarbures de schiste. Les pétroles de schiste étaient jusqu’alors considérés comme la forme de pétrole non-conventionnel la plus prometteuse (car la moins chère) pour compenser le déclin de nombreuses importantes sources de pétrole conventionnel parvenues « à maturité ». La planche de salut est en fait une planche à billets, et elle s’avérerait pourrie si elle ne pouvait perdurer que dans le contexte de politiques monétaires exceptionnellement généreuses.

Dans l’[histoire du pétrole que j’ai écrite, j’inspecte les liens méconnus entre l’amorce décisive du déclin du pétrole conventionnel aux États-Unis en 1970, le choix de Washington de mettre fin en 1971 à l’étalon-or qui a marqué le début d’un règne absolu de « l’argent-dette », et enfin le premier choc pétrolier de 1973. Sous forme de pétrodollars, l’or noir a remplacé le métal jaune comme incarnation ultime et par excellence de la valeur économique. L’or, symbole immémorial de rareté, a été supplanté par un symbole trompeur d’abondance.

Subterfuges monétaires

La crise de 2008, dite crise des subprimes, a coïncidé avec l’atteinte du record absolu des cours du brut, et avec le plafonnement jugé depuis irrémédiable de la production mondiale de pétrole conventionnel (laquelle constitue 80 % de la production totale de carburants liquides). Malgré cela, rares sont ceux qui comme moi envisagent la possibilité que cette crise de 2008 ait pu être directement, non seulement un choc pétrolier, mais aussi et surtout la première crise économique de l’histoire engendrée par une limite écologique globale.

Lingots typographiques, insérés dans une forme typographique à l’endroit des blancs (cadrat). Depuis les années 1970, l’étalon-or a été supprimé, remplacé dans sa fonction par le pétrodollar.

Les subterfuges monétaires mis en place en réponse à la crise de 2008 auraient dès lors servi à masquer l’avènement des premières limites à la croissance. Jusqu’à l’automne 2014 (c’est-à-dire jusqu’au début de la fin de la politique d’« assouplissement quantitatif » de la FED et jusqu’à la chute concomitante des cours du baril), ces subterfuges auraient permis au prix du pétrole de se maintenir au niveau très élevé nécessaire au financement du développement très coûteux de nouvelles sources de carburant, indispensable afin de compenser le déclin de quelques-unes des plus grandes zones traditionnelles de production de pétrole « facile ». Un niveau de prix insoutenable pour les consommateurs (comme ce fut le cas lors de la crise de 2008) en l’absence de ces subterfuges.

Si cette hypothèse est juste, l’issue est sombre : ce serait celle d’une grave déflation par la dette.

Certes, ces subterfuges peuvent encore durer, lorsque l’idée même de valeur économique telle qu’elle est incarnée par l’argent-dette est devenue pour le moins énigmatique (que signifie encore cette valeur une fois que sont apparus des taux d’intérêt négatifs ?) Mais le gonflement perpétuel de la dette que les tours de passe-passe monétaires encouragent risque d’atteindre un jour ou l’autre le point de rupture. Si cela se produit, la croissance mondiale ralentira fortement, les cours des matières premières chuteront encore davantage, la valeur des capitaux industriels s’effondrera en même temps que leurs productions. En particulier, il risque fort de devenir impossible d’empêcher le « déclin naturel » de la source d’énergie la plus nécessaire à nos sociétés thermo-industrielles.

Et si je me trompe, il me reste encore une chose à écrire : ceux qui croient l’écologie capable de transformer la politique doivent se pencher sur le lien consubstantiel qui unit production d’énergie et croissance de l’économie. Ne serait-ce que parce qu’une déflation par la dette, et tôt ou tard le déclin de la production de pétrole, rendraient très incertain le déploiement massif des produits industriels sophistiqués globaux qui constituent l’appareillage de transformation des sources renouvelables d’énergie. Il est douteux que quelque chose comme une « croissance verte » survive à la sortie de gré ou de force des énergies fossiles.

Or noir. La grande histoire du pétrole, de Matthieu Auzanneau, La Découverte, 718 pages, 26 €.

L’avis de Reporterre sur ce livre : Remarquable ! A lire sans hésiter. Vaut le meilleur roman de plage – mais l’histoire est vraie !