Articles du Vendredi : Sélection du 29 octobre 2021


COP26 à Glasgow: les enjeux d’un rendez-vous crucial pour la planète Géraud Bosman-Delzons www.rfi.fr/fr/europe/20211028-cop26-%C3%A0-glasgow-les-enjeux-d-un-rendez-vous-crucial-pour-la-plan

Repoussée d’un an en raison du Covid, la 26e Conférences des parties sur le changement climatique se réunit en Écosse du 31 octobre au 12 novembre. La COP26 de Glasgow intervient six ans après la COP21 et l’Accord de Paris. Les enjeux sont confrontés à des réalités complexes dès lors qu’il faut passer des intentions à l’action. La finalité, en revanche, est d’une effrayante simplicité : assurer sans tarder la survie des prochaines générations. Comment ? En s’efforçant de maintenir les températures mondiales au plus près d’1,5°C de réchauffement d’ici 2100. Objectif inatteignable au rythme des engagements actuels des États. En amont de l’ouverture, le scepticisme sur un succès domine et la pression est maximale sur les leaders politiques.

► Pourquoi y a-t-il « urgence » ?

Parce que le thermomètre grimpe et que les effets se font déjà sentir, sur tous les continents. La COP de Glasgow se tient au terme de trois années noires pour tous les continents : incendies gigantesques et répétés en Australie et dans l’ouest des Etats-Unis en 2019 et 2020, inondations Chine et en Europe, feux dans le bassin méditerranéen à l’été dernier (Turquie, Grèce, Algérie, Liban, Israël…), dôme de chaleur au Canada, températures proches de 50°C en Sibérie, ouragans et tempêtes successifs dans les Caraïbes et le Golfe du Mexique, nuées géantes de criquets en Afrique de l’est, cyclones au Mozambique, sécheresse extrême à Madagascar… une liste très loin d’être exhaustive. Ces catastrophes ont un point en commun, caractéristique du réchauffement : elles sont plus fréquentes et battent des records d’intensité – pluviométrie, forces des vents, superficies brûlées, pics de chaleurs, nombre d’insectes… Le constat est également effrayant sur des échelles de temps plus longues : il a par exemple été mesuré que 14% des récifs coralliens ont disparu en dix ans (2009-2018), que la population d’insectes volants sont en chute libre en Europe depuis 30 ans, que l’Afrique perd ses forêts (90% de la forêt ivoirienne disparus depuis trente ans) ou encore que le niveau moyen de la mer est monté de 20 centimètres entre 1900 et 2018, avec un rythme accéléré depuis 2006…

Un chiffre résume ce bilan : selon le récent rapport de l’Organisation météorologique mondiale, le nombre de catastrophes a été multiplié par cinq au cours des 50 dernières années.

Rendues en août, les conclusions du rapport spécial du Groupe international d’experts sur le climat (Giec) sont on ne peut plus claires : à ce rythme, on va droit dans le mur, avec un réchauffement largement supérieur aux 2°C de l’Accord de Paris – et jusqu’à plus de 4°C selon certains scénarios noirs. « Notre monde s’est engagé sur la voie d’un réchauffement de 2,7 °C et les conséquences seront catastrophiques », tançait en septembre Antonio Guterres, secrétaire général de l’Organisation des Nations unies.

Au programme, dans le cas d’actions insuffisantes : hausse du niveau des mers et océans, disparitions d’îles habitées, érosion des littoraux, acidification des eaux, extinction d’espèces animales, catastrophes climatiques plus violentes et plus fréquentes, dépérissement des agricultures et des chaînes alimentaires, perturbation des courants marins qui contribuent à la tempérance du climat, grandes vagues de migrations climatiques, guerres de l’eau et des terres arables… C’est l’ensemble du système vivant – humains, faune et flore – qui est en péril à l’horizon d’une génération.

Pourtant, si le mort « urgence » est dans toutes les bouches et la prise de conscience par les Etats est réelle, l’état actuel des engagements n’augure rien de bon sur un changement de cap. La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas encore irrémédiable. L’ONU veut y croire et en appelle même aux dinosaures pour témoigner à sa tribune.

► 1,5°C ou 2°C, quelle différence ?

On sait, en remontant aux premiers bulletins météorologiques en 1880, qu’un réchauffement de l’ensemble de la Terre est à l’oeuvre. Les gaz à effets de serre (GES) – CO2 principalement, mais aussi méthane et protoxyde d’azote – forment une enveloppe autour du globe retenant ainsi la chaleur convoyée par les rayons du soleil. C’est ce qui permet de maintenir un climat vivable, sinon la température terrestre moyenne serait de -18°C. Le problème qui se pose de manière accrue depuis plusieurs décennies est inverse : les quantités de gaz libérées dépassent ce que la planète est capable d’absorber, via les puits de carbone que sont les forêts et les océans. La « serre Terre » se réchauffe trop et de plus en plus vite, même si l’on ne parle que de 0,2°C degrés d’augmentation par décennie.

Les premiers rapports scientifiques pointant l’activité humaine comme la probable cause du dérèglement climatique remontent aux années 1970. C’est aujourd’hui un fait établi avec certitude. Nous émettons environ 52 milliards de tonnes d’équivalent CO2 chaque année. Mais seulement 10 à 12 milliards sont absorbés par la nature. 80% de ces émissions sont dus aux énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz).

Ces émissions de gaz à effet de serre ont élevé les températures d’environ 1,1 °C depuis la période 1850-1900. La température mondiale devrait atteindre ou franchir le seuil de 1,5 °C entre 2030 et 2040, peut-être même dès 2024 selon l’Organisation météorologique mondiale. Pour le climatologue français Jean Jouzel, ancien vice-président du Giec, « les vingt prochaines années sont déjà jouées. Les actions que l’on entreprend aujourd’hui sont faites pour éviter un réchauffement dans la deuxième partie du siècle. »*

Ce dérèglement du climat est disparate selon les régions du monde. Sous des latitudes tempérées comme la France, il est bien moins sensible que dans les régions polaires. L’Arctique est la région la plus affectée. Le réchauffement y dépasse les 3°C, soit trois fois la moyenne terrestre, ce qui entraîne des dommages irréversibles pour, entre autres, les populations autochtones, la permanence de la banquise et l’élévation des océans.

Dans ce combat, chaque dixième de réchauffement compte. Ainsi, la banquise disparaîtra définitivement une fois par siècle dans le cas d’un réchauffement stabilisé à 1,5° ; dans celui à 2°C, ce sera une fois par décennie. Autre exemple, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), plus de 6 millions de personnes vivant dans des zones côtières seraient vulnérables à l’élévation du niveau de la mer à 1,5°C ; à 2°C, cette population menacée passerait à 10 millions de personnes supplémentaires d’ici la fin du siècle. Bref, ces quelques dixièmes de différence influent sur l’avenir des écosystèmes et jouent sur les évènements climatiques extrêmes, comme l’a rappelé Valérie Masson-Delmotte, vice-présidente du Giec. 1,5°C doit donc être « une température plafond, pas plancher », a martelé Christiana Figueres, ancienne secrétaire exécutive de la Convention-Cadre onusienne sur le climat, le 25 octobre lors d’une conférence de presse.

► À quoi sert la COP Climat ?

La fin du XXe siècle voit le frémissement d’une prise de conscience quant au réchauffement du globe et aux responsabilités humaines, au sein de la communauté scientifique (longtemps divisée) puis des mouvements alternatifs. En 1992, le Sommet de la Terre de Rio aboutit à la création de la Convention-cadre des Nations unies sur les Changements climatiques (CCNUCC) qui fixe des buts à atteindre pour limiter le réchauffement climatique. Pour parvenir à ces objectifs, des réunions réunissent ses signataires pour définir les actions et engagements à court et long terme : ce sont les COP, Conferences of the Parties, qui se tiennent chaque année dans un pays différent. En 2022, elle devrait se tenir en Egypte. On parle ici de la COP Climat parce qu’il y en a deux autres créées elles aussi à Rio : la Convention sur la diversité biologique (la COP15 vient d’avoir lieu en Chine) et la Convention sur la lutte contre la désertification.

Certaines COP ont été plus marquantes que d’autres. C’était le cas de la COP3 à Kyoto (1997), de la COP15 à Copenhague (2009) et de la COP21 à Paris (2015). Lors de celle-ci a été signé l’Accord de Paris, un traité historique et universel qui prend le relai du protocole de Kyoto et qui pose les nouvelles bases des négociations climatiques. Il engage ceux qui l’ont signé à maintenir les températures mondiales « bien en dessous » de 2°C par rapport à l’époque pré-industrielle et de préférence à 1,5°C. Mais son aspect contraignant est très limité.

Repoussée d’un an à cause de la pandémie, la COP26 intervient deux ans après l’échec de la COP25 de Madrid, dont le slogan était pourtant… « Time for Action ». Organisée par le Royaume-Uni en partenariat avec l’Italie, elle se déroulera dans la ville écossaise de Glasgow, au Scottish Event Campus, sous la présidence d’Alok Sharma. Celui-ci n’a pas caché son scepticisme, à une semaine de l’ouverture : il sera « définitivement plus difficile » de parvenir à un accord mondial à la COP26 qu’à la COP21. « Ce qu’ils ont fait à Paris était brillant, c’était un accord-cadre, (mais) une grande partie des règles détaillées ont été laissées pour l’avenir. »

Cette COP a par conséquence un objectif : finaliser les règles de l’Accord de Paris et passer des promesses aux actes pour se rapprocher de la trajectoire de 1,5°C de réchauffement avant la fin du siècle.

► Quels enjeux pour la 26e COP ?

On distingue trois enjeux majeurs :

Les contributions nationales déterminées (NDC en anglais). C’est la question la plus politique. Les NDC sont au coeur de l’Accord de Paris (article 4). Elles incarnent les objectifs à long terme de la lutte contre le réchauffement. Ce sont les actions concrètes, les engagements chiffrés et publiquement communiqués des Etats pour réduire leurs émissions de GES d’ici 2030, atteindre la neutralité carbone mondiale en 2050, condition pour parvenir au 1,5°C de réchauffement.

Chaque partie avait cinq ans (et même six) pour travailler et fournir des NDC actualisées et surtout rehaussées dans leurs ambitions. (Ici, les NDC officielles par pays).

À une semaine du début d’un nouveau cycle, seulement 120 pays et l’UE (environ 50% des émissions de GES) ont mis à jour leur NDC, selon le 20e rapport du PNUE paru mardi 26 octobre. Quatre pays n’ont pas communiqué de plan de réduction actualisés (ils pourront encore le faire pendant les pourparlers) : l’Inde, la Turquie, la Chine et l’Arabie saoudite (qui représentent 33% des émissions mondiales de GES). Ces deux derniers multiplient pourtant les annonces de bonnes intentions. Deux pays ont des ambitions revues à la baisse – le Brésil et le Mexique – et deux autres des NDC inchangées : l’Australie et l’Indonésie.

Problème : avec de telles ambitions déclarées, les émissions vont augmenter de 16% d’ici à 2030 par rapport à 2010, selon le Giec. Or, pour limiter l’augmentation de la température moyenne à 1,5 °C, il faudrait réduire les émissions de CO2 de 45% en 2030. Ou encore multiplier par 7 en seulement huit ans les promesses actuelles, selon le rapport du PNUE. Seul les plans du Royaume-Uni (68% au moins de baisse des émissions en 2030 par rapport à 1990) et de la Gambie sont considérés comme compatibles avec la limite de 1,5°C.

« À moins d’une semaine de la COP26, nous sommes toujours sur la voie d’une catastrophe climatique, a averti Antonio Guterres, lors d’une conférence de presse. Comme l’indique le titre du rapport [du PNUE] de cette année, “la chaleur est au rendez-vous”. Et comme le montre le contenu du rapport, le leadership dont nous avons besoin est absent. » En dix jours, les négociateurs de quelque 200 délégations, représentant des pays parfois en confrontation ouverte, devront s’accorder sur des efforts accrus.

Le financement climat. C’est la question à 100 milliards. La Convention-Cadre de 1992 comme l’Accord de Paris affirment noir sur blanc que les pays développés doivent soutenir financièrement ceux du Sud, et ce en plus de l’aide financière qu’ils fournissent déjà à ces pays. En 2009 à Copenhague, les pays riches ont donc convenu d’allouer, à partir de 2020, 100 milliards de dollars, par an, à l’action climatique des pays pauvres qui polluent peu, mais sont les plus touchés. L’obtention du montant est la principale attente des pays africains comme des petits États insulaires pour cette COP26. « La situation de l’Afrique mérite une attention particulière : l’Afrique est le continent qui produit le moins d’émissions, mais qui subit le plus gros des conséquences », résume Tanguy Gahouma-Bekale, négociateur en chef pour l’Afrique. « La question du financement pour l’Afrique est au cœur des négociations […] Les trois quarts des grandes villes africaines se trouvent sur la côte et l’un des plus grands risques est l’élévation du niveau de la mer. Nous devrons développer des infrastructures pour protéger nos côtes, nos populations, etc. et cela signifie que le financement devrait venir de la communauté internationale. »

Problème : dix ans après la promesse, le compte n’y est toujours pas. Le 17 septembre dernier, la douche froide venait de l’OCDE : « le total des financements climatiques fournis par les pays développés en faveur des pays en développement s’est élevé à 79,6 milliards de dollars ». Manquent donc sur la table 20 milliards annuels. Depuis, les États-Unis ont certes rallongé de 11,4 milliards mais d’autres ont raboté en raison de la crise du Covid. Ce ratage risque, selon Christiana Figueres, de porter atteinte à la « crédibilité » des pays du Nord. Pour l’ancienne responsable climat de l’ONU pendant la COP21, comme pour bien des experts, les besoins réels dépassent de toute manière déjà le montant des 100 milliards. Les organisateurs de la COP26 ont toutefois assuré lundi 25 octobre pouvoir l’atteindre en 2023, avec trois ans de retard.

En outre, comme l’a soulevé l’ONG Oxfam en 2020, « 80% » de la totalité de ces financements « ont été attribués sous forme de prêts et sont donc à rembourser », avec intérêts. « Il est scandaleux que les pays les plus pauvres qui sont déjà très endettés soient contraints d’emprunter pour faire face à la crise climatique dont ils ne sont pas responsables », proteste l’organisation, spécialisée dans la finance internationale.

Enfin, ces 100 milliards promis ne prennent pas en compte les dégâts déjà engendrés par les catastrophes. « Ceux-ci pourraient atteindre jusqu’à 580 milliards de dollars par an d’ici 2030, et ce uniquement dans les pays du Sud », indique Fanny Petitbon, de l’ONG Care**. Les « pertes et préjudices » sont la raison d’être du mécanisme de Varsovie de 2013… qui n’a jamais réellement fonctionné.

Les marchés carbones de compensation. C’est l’enjeu le plus technique et potentiellement le plus explosif. Il est concentré dans l’article 6 de l’Accord de Paris, seul article non finalisé, signe de sa complexité. Celui-ci prévoit deux mécanismes pour que des entités (entre États dans le premier mécanisme ; entre entreprises, États, particuliers, etc,  dans le second) puissent réaliser des échanges de réductions d’émissions de manière contrôlée et régie par l’ONU. Une décision doit être prise pour que ces mécanismes deviennent opérationnels. Les COP précédentes ont échoué à mettre en œuvre ce marché mondial du carbone.

L’objectif de ce marché est d’aider les États à réaliser les NDC (lire ci-dessus) et à atteindre la sacro-sainte « neutralité carbone » à horizon 2050, que tout le monde se met à vouloir toucher du doigt, l’Australie étant le dernier en date, le 26 octobre.

Neutralité signifie que le niveau des émissions de carbone dans l’air soit égal à celui de leur captage par des puits naturels (forêts, océans) ou technologiques. Elles peuvent donc augmenter tant qu’elles sont compensées.

Comment ça marche ? Poussées à réduire leur bilan carbone, les entreprises (mais aussi des particuliers, États, collectivités) achètent des quotas (ou crédits) carbone. Un quota donne le droit d’émettre une tonne de CO2. À partir de là, soit elles parviennent à réduire leurs émissions et peuvent revendre leur surplus de quotas ; soit elles ne peuvent pas réduire suffisamment leurs émissions et n’ont pas assez de quotas. Elles peuvent alors les acheter pour financer des projets qui leur rapporteront ces quotas. C’est ce qu’elles préfèrent faire en général : le prix de la tonne de carbone est trop bas pour les inciter à réduire leurs émissions plutôt qu’à acheter des quotas… Ainsi, l’entreprise finance des projets écologiques pour contrebalancer son volume d’émissions. En échange, elles obtiennent des crédits carbone. La plantation d’arbres comme compensation est l’outil le plus couramment employé. Cette stratégie lui permet à la fois d’améliorer son bilan carbone, de se préparer à une réglementation destinée à se durcir mais aussi à redorer son blason auprès de ses clients, de plus en plus préoccupés par l’avenir de la planète. Le tout pour pas trop cher. Reverdir des millions de terres et multiplier les puits de carbone naturels apparaît comme la solution évidente au réchauffement. « Le moyen le plus efficace aujourd’hui d’éliminer le carbone, pour moins de dix dollars la tonne, c’est la reforestation (…) », reconnaît Patrick Pouyanné, le PDG de Total.

Il y a deux grosses pierres d’achoppement posées par l’article 6 : l’excédent de crédits sur les marchés ; le double comptage des réductions, à la fois par le pays vendeur et par le pays acheteur, ce qui fausserait les comptes et la réalité des réductions d’émissions.

Au-delà de ces aspects techniques, un problème plus global est en jeu. Cette méthode dite de compensation n’« élimine » pas vraiment le carbone puisqu’elles sont en fait des échanges de « permis de polluer ». L’efficacité de la compensation carbone est en effet fortement contestée, pas seulement par les écologistes. « Compenser n’est pas réduire », rappelle le CCFD-Terre Solidaire, qui dénonce « un levier d’inaction climatique » et un « greenwashing qui rapporte » aux entreprises. Pour les États peu enclins à revoir leur modèle de consommation et production, c’est un « échappatoire » commode, critiquent les ONG, qui déroulent une ribambelle d’arguments.

Le premier d’entre eux : ce n’est pas parce que des arbres seront plantés par milliards, comme le projette l’Arabie saoudite (malgré son stress hydrique très élevé) ou des multinationales, que les émissions baisseront. « Net-zero n’est pas zéro », avertit Action Aid international. Par ailleurs, rappellent différentes études, l’équilibre émissions/captation serait décalé dans le temps : les émissions fossiles se produisent aujourd’hui, alors que leur absorption dans les arbres et les sols prend beaucoup plus de temps. En outre, la séquestration du carbone par les arbres ne garantit pas une captation sécurisée sur le long terme : une tempête, un incendie et ce puits de carbone disparaît. Exemple : en 2019, la Turquie plantait 11 millions d’arbres ; six mois plus tard, ils mourraient d’assèchement.

De plus, les terres – généralement celles du Sud – ne sont pas extensibles. « La superficie des terres nécessaires pour séquestrer seulement 2 Gt de CO2 est estimée à 678 millions d’hectares, soit environ deux fois la superficie de l’Inde. Les communautés dans les pays du Sud sont déjà confrontées à l’accaparement d’énormes quantités de terres et de ressources, à la perte de leurs moyens de subsistance et à la violation de leurs droits territoriaux », arguent Les Amis de la Terre, l’une des plus grandes ONG écologiste au monde, qui promeut le « Vrai Zéro ». Or, les besoins en crédits carbone des grandes entreprises souhaitant avoir recours à la compensation sont exorbitants. « À elles seules, trois de ces entreprises (Shell, Eni, Nestlé) auraient besoin de 20 millions d’hectares de terre par an pour leurs besoins cumulés de compensation, soit, chaque année, l’équivalent de pratiquement toutes les terres forestières de Malaisie ! », selon une étude du CCFD.

Pire, les puits de carbone naturels que sont les forêts tropicales par exemple ont une capacité limitée et pourrait même devenir « des sources d’émissions de carbone », selon une étude de la très sérieuse revue Nature en 2020. Étude confirmée ce 25 octobre par un rapport de l’Organisation météorologique mondiale. « Il est possible que l’absorption par l’océan diminue également », notamment à cause du réchauffement des eaux de surface. Les partisans de la géo-ingénierie mettent alors en avant une alternative : l’extraction artificielle du dioxyde de l’air et leur enfouissement dans le sol. Les opposants comme le CCFD affirment eux que cette technologie « balbutiante » et « énergivore » serait douloureuse pour la nature à long terme et contre-productive.

« Il faut diminuer les émissions le plus rapidement possible, presse le Dr Oksana Tarasova, de l’Organisation météorologique mondiale. Quand les États s’engagent à devenir neutre en carbone, ces engagements doivent se matérialiser en quelque chose d’observable, dans l’atmosphère.

Si on ne voit pas, au minimum, un ralentissement de l’augmentation des gaz à effet de serre, alors on ne peut pas parler de quelconque succès dans la lutte contre le réchauffement. »

Pour sa part, le PNUE est plus nuancé : les marchés du carbone peuvent permettre de réduire les émissions, assurent-ils, mais « uniquement si les règles sont clairement définies et si elles sont soutenues par des dispositifs permettant de suivre les progrès et d’assurer la transparence ». Cela tombe bien, c’est l’un des objectifs de cette COP.

Marchés carbone, technologies vertes, transition énergétique (fin du charbon, nucléaire hydrogène…), pratiques agricoles, modèles économiques, consommation, pollution numérique, (dé)croissance… autant de sujets brûlants, étroitement liés à ces trois enjeux, ne manqueront pas, sans oublier ceux, multiples, liés aux droits humains. « J’espère qu’à la COP26, nous verrons de nouveaux engagements sur le charbon, les voitures, le méthane et la déforestation », a prévenu le président Alok Sharma.

► Quels sont les acteurs et le programme de la COP26 ?

Les organisateurs attendent environ 25 000 participants.

Les politiques. Joe Biden, Antonio Guterres, Ursula Van der Leyen ou encore le pape François, la COP26 va faire venir à elle le gotha politique mondial. La reine d’Angleterre a finalement renoncé à se déplacer, sur contre-indication médicale. Particulièrement ceux du G20 qui contribuent pour 80% des émissions polluantes. Plus d’une centaine seront présents à l’ouverture du sommet les 1er et 2 novembre. Parmi les chefs d’État africains, on notera, selon les informations de Jeune Afrique, la présence de Félix Tshisekedi (RDC), Mohamed Bazoum (Niger), Denis Sassou Nguesso (Congo), Ali Bongo (Gabon), Faustin Archange-Touadéra (RCA), Uhuru Kenyatta (Kenya), George Weah (Liberia), Muhammadu Buhari (Nigeria), Abdel Fattah al-Sissi (Égypte), entre autres. D’autres, en particulier envoient leur ministre de l’Environnement, c’est le cas de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal. Près de 200 délégations vont négocier durant douze jours. C’est vers eux que les regards seront tournés, que les voix des citoyens porteront.

Deux absences notables : Vladimir Poutine pour la Russie, et très probablement Xi Jinping pour la Chine, premier pays émetteur de GES au monde depuis 2010 (27%). Deux climato-sceptiques notoires ont annoncé leur venue : le Brésilien Jair Bolsonaro et l’Australien Scott Morrison. L’Australie est le premier exportateur mondial de charbon, ressource fossile des plus polluantes sur laquelle repose l’électricité du pays. Cette semaine, tout en annonçant un objectif net-zéro à 2050, Scott Morrison a dit vouloir poursuivre cette politique énergétique pro-fossile.

Les scientifiques. C’est la communauté pivot des COP, celle qui travaille en amont sur les effets ou encore les scénarios du réchauffement. Le noyau central, c’est le Giec qui, depuis 1988, produit tous les 6-8 ans des synthèses mondiales qui servent d’alarmes pour les décideurs politiques, les médias et les sociétés civiles militantes. D’autres institutions écrivent des rapports plus spécifiques : le PNUE sur les gaz à effets de serre (rapport 2021 publié ce 26 octobre), l’Organisation météorologique mondiale sur le climat, l’Agence internationale de l’énergie sur les ressources fossiles et les énergies renouvelables (son rapport de mai 2021), etc. En 2021, plusieurs de ces institutions ont publié un troisième rapport commun : United in Science 2021. Plusieurs centaines de scientifiques issus de centres de recherches publics ou privés, de think tank seront également présents dans les couloirs du Scottish Event Campus de Glasgow.

Les ONG et sociétés civiles. Chapeautée par la Coalition COP 26, une grande manifestation de la société civile se déroulera 6 novembre lors d’une Journée d’Action globale. Les organisateurs attendent 500 000 personnes lors dans le cortège ainsi que des centaines d’ONG, comme le Climate Action Network qui fédère près de 1300 associations, les Fridays for Future ou encore Extinction Rebellion, connue pour ses actions plus radicales. Un rassemblement sera ponctué de discours de porte-voix charismatiques du climat comme Greta Thunberg et l’Ougandaise Vanessa Nakate.

En parallèle des activités diplomatiques, une véritable COP citoyenne aura lieu dans la « zone verte » – les négociations se tiendront dans la « bleue », de l’autre côté de la Clyde, la rivière qui sépare la ville en deux. De nombreux ateliers, expositions et conférences se tiendront durant dix jours et notamment au Summit People, du 7 au 10. Plusieurs évènements seront diffusés en direct sur internet. Enfin, le monde entrepreneurial sera également de la fête, dans toute sa diversité d’intérêts, de la start-up aux locaux bio-sourcés à la major de l’énergie fossile. Tous essaieront de murmurer à l’oreille des décideurs.

Ce monde citoyen actif n’est pas un participant de troisième ordre puisque la Convention-Cadre reconnait neuf groupes d’acteurs : collectivités locales, entreprises, ONG, syndicats, communauté scientifique, représentants du monde agricole, de la jeunesse, des peuples autochtones et des femmes.

► Que serait un succès à Glasgow ?

La COP 26 souffre d’un écueil : sa légitimité. La pandémie de Covid-19 circule encore dans de nombreux pays et perturbe l’organisation de ce rendez-vous.

Les problèmes logistiques se sont accumulés, compromettant la venue des délégations de pays en développement ou éloignés (et même des participants européens) : l’accès aux vaccins, les quarantaines, les visas et enfin le logement dont les prix ont dépassé la décence, comme le montre cette enquête du Financial Times.

« Il est impératif que les pays du Sud, premiers impactés par la crise climatique, puissent se rendre à Glasgow autour de la table des négociations, insiste Myrto Tilianaki, du CCFD-Terre Solidaire. Sans eux, nous craignons que des décisions adoptées par les pays du Nord, qui dominent déjà l’agenda de l’Article 6, seront au détriment des pays du Sud. La participation donc de ces derniers et une question de justice climatique. Il y a quelques semaines, un tiers des îles du Pacifique ont annoncé qu’ils ne se rendront pas à la COP26 à cause des restrictions de voyage liés à la pandémie. C’est un signal négatif sur l’équité de la participation à la COP26. »

A tel point qu’en septembre, 1500 ONG demandaient un report de la COP pour que les décisions prises soient le plus universel possible, a fortiori pour les plus concernés par les effets du changement. Un report finalement décliné par l’ONU qui a invoqué « l’urgence » d’agir.

Cependant, malgré les obstacles géopolitiques, le poids de l’enjeu et des négociations pressenties plus ardues qu’à Paris, un succès n’est pas à écarter. Sous la pression diplomatique et des opinions publiques, les dirigeants ont multiplié « les signes encourageants » à l’approche du rendez-vous, comme le reconnaît Laurence Tubiana, architecte de l’Accord de Paris.

Les espoirs sont tout d’abord placés dans le retour des Etats-Unis dans l’Accord de Paris et dans le leadership que semble vouloir prendre Joe Biden. Des annonces fortes de Washington ne sont pas à exclure. En septembre, les États-Unis annonçaient le doublement de leur financement climat à 11,4 milliards de dollars par an d’ici à 2024.

La Nouvelle-Zélande, très à la traîne, a promis elle aussi de quadrupler la mise (à près d’un milliard) ; la Turquie, 16e émetteur de GES, a surpris en ratifiant l’Accord de Paris le 6 octobre ; l’Afrique du Sud a soumis à l’ONU de nouveaux engagements de réduction de ses émissions, bien plus ambitieux ; l’Union européenne, qui compte comme État partie, fait figure de bon élève. En décembre dernier, Bruxelles a révisé et renforcé son plan, qui passe à au moins 55 % de réduction des émissions de GES d’ici à 2030 par rapport à 1990. Elle s’est aussi engagée à la neutralité carbone à 2050.

Maintenant, c’est surtout vers l’usine du monde que les regards sont braqués. Pékin a promis de parvenir à un pic d’émissions d’ici 2030, à la neutralité carbone d’ici 2060 – à l’instar d’autres pays – et à la fin du financement des usines de charbon à l’étranger. Xi Jinping osera-t-il présenter ses NDC avant la fin de la COP ?

Contrairement à Paris, il n’y aura pas de traité à Glasgow qui pourrait matérialiser une victoire ou un échec. « Le succès de la COP26 va dépendre de la capacité des États développés à répondre réellement à l’urgence climatique, d’une part en annonçant une plus grande réduction de leurs émissions dans la prochaine décennie, d’autre part en augmentant leurs financements climat à destination des pays du Sud, pour les aider notamment à réaliser leur transition », résume Aurore Mathieu, responsable des politiques internationales au Réseau Action Climat.

* Baptiste Denis et Jean Jouzel, Climat. Parlons vrai, éditions François Bourin, 2020.

** Citant une note de synthèse de la fondation Heinrich Boll

« Le changement climatique peut engendrer un stress pré-traumatique, par anticipation de la catastrophe » Sandrine Cabut www.lemonde.fr/sciences/article/2021/10/23/antoine-pelissolo-le-changement-climatique-peut-engendrer-un-stress-pre-traumatique-par-anticipation-de-la-catastrophe_6099657_1650684.html

Canicules, inondations, tsunamis mais aussi pollution… Le psychiatre Antoine Pelissolo étudie l’impact du dérèglement de l’environnement sur la santé mentale et constate une forte progression de l’éco-anxiété chez ses patients.

Le professeur Antoine Pelissolo est chef de service de psychiatrie des hôpitaux Henri-Mondor et Albert-Chenevier (AP-HP, Créteil).

 

Son dernier ouvrage, Les Emotions du dérèglement climatique (Flammarion, 220 pages, 19 euros), coécrit avec l’interne en psychiatrie Célie Massini, explore les effets directs et indirects du réchauffement climatique sur la santé mentale, et propose des solutions pour y faire face. Entretien avec un psychiatre inquiet mais optimiste.

Comment vous est venue l’idée de cet essai ? Surtout de votre expérience au quotidien, ou plutôt d’un intérêt personnel pour ces sujets ?

Les deux à la fois. Prenant en charge depuis longtemps des troubles anxieux, je constate que les inquiétudes autour de l’avenir climatique sont de plus en plus présentes chez nos patients. A titre personnel, mon regard sur ces questions est surtout médical, mais il y a un effet de génération : la jeune collègue avec qui j’ai écrit le livre est, elle, concernée personnellement. Elle avait envie de travailler sur cette thématique et en a même fait son sujet de thèse.

Au-delà des troubles d’éco-anxiété, nous nous sommes intéressés plus largement aux effets de l’environnement sur le psychisme. Nous avons exploré d’une part les effets d’événements aigus comme les canicules, les inondations ou les tsunamis ; et de l’autre ceux, moins brutaux et moins spectaculaires, des changements à bas bruit de notre environnement, y compris le rôle de la pollution. Ces sujets sont encore assez mal connus. Des travaux de recherche sont menés, mais c’est encore assez embryonnaire par rapport à ce qui se fait par ailleurs en psychiatrie.

Comment se présentent les patients atteints d’éco-anxiété dans vos consultations ?

Il s’agit le plus souvent de personnes qui consultaient déjà pour d’autres motifs. L’éco-anxiété est une des thématiques rencontrées dans l’anxiété généralisée, et qui devient centrale chez certains et notamment chez les jeunes.

Classiquement, les sujets principaux d’anxiété sont le travail, la santé, l’argent. Les préoccupations autour du climat et de l’écologie sont plus fréquentes depuis deux ans, la crise sanitaire a accentué le phénomène.

Dans mon hôpital, qui est un établissement spécialisé, on voit surtout des cas sévères, qui ont évolué par exemple vers une dépression. Mais tous les éco-anxieux ne consultent pas un psychiatre ou un psychologue, et il n’y en a pas forcément besoin.

Il faut considérer l’éco-anxiété comme une thématique qui peut aller, chez certains, jusqu’à un état de souffrance, avec des symptômes dans le champ des troubles anxieux : attaques de panique, angoisses, troubles du sommeil, et toute une gamme d’émotions négatives. Pour l’instant en tout cas, ce diagnostic n’est pas individualisé en tant que tel dans les classifications de maladies psychiatriques.

Vous évoquez, dans certains cas, une intrication avec des symptômes s’apparentant à ceux des traumas psychiques. De quoi s’agit-il ?

Effectivement, les signes anxieux peuvent se mêler à des cauchemars, à des reviviscences de scènes de catastrophes climatiques… Il ne s’agit pas ici de scènes vécues directement mais vues en boucle sur des écrans. Bien sûr, ces symptômes n’ont pas le même niveau d’intensité que les authentiques troubles de stress posttraumatique décrits chez des personnes victimes de graves inondations, d’un tsunami… Mais à chaque fois qu’un événement se produit, on en voit les images, et beaucoup de personnes le vivent comme si c’était leur propre terre, et même leur propre corps qui était exposé. Il y a un effet d’accumulation, avec le sentiment que les menaces se rapprochent dans le temps et dans l’espace, et qu’on sera un jour concerné directement. On utilise désormais le terme de stress pré-traumatique, comme s’il y avait anticipation d’une catastrophe qui peut nous tomber dessus à tout moment.

A ce tableau un peu hybride peuvent aussi s’ajouter des symptômes de type dépression, toute une palette d’émotions négatives (rancœur, culpabilité…), et même une sorte de deuil écologique. Ainsi de la solastalgie qui correspond au sentiment douloureux de voir un endroit connu modifié, par exemple par l’érosion du littoral, sans retour en arrière possible. Tout cela peut devenir obsédant, invalidant pour le quotidien. J’ai pu l’observer en particulier chez des militants dont l’investissement a un effet bénéfique pour sublimer leur inquiétude mais les plonge encore plus dans ces problématiques. C’est décrit également chez des scientifiques qui travaillent dans le domaine du dérèglement climatique.

Etes-vous surpris par ces tableaux cliniques ?

Ce qui me frappe le plus chez ces patients, et que l’on retrouve dans la littérature scientifique, c’est leur positionnement sur la question de la descendance. Dans leur difficulté à se projeter dans l’avenir, beaucoup sont fermement décidés à ne jamais avoir d’enfant, ou du moins ils l’envisagent sérieusement. Ils sont qualifiés de « Ginks » [pour Green Inclination, No Kids, « engagement vert, pas d’enfants »].

 

 

Jusqu’à présent, malgré des périodes dramatiques, la descendance représentait pour la plupart des gens un espoir ; et la finitude que l’on connaît tous et qui est à la base des angoisses de mort était un peu allégée par la perspective d’une transmission. Le fait de renoncer volontairement à cela me semble être un changement majeur de vision du monde.

Face à ce constat pesant, quelles solutions proposez-vous ? Faudrait-il des filières de soins spécialisées ?

Encore une fois, l’éco-anxiété n’est pas forcément une pathologie qui relève d’un suivi psy. Les premières réponses sont de l’ordre de l’hygiène de vie émotionnelle : il faut d’abord mieux comprendre ses émotions, pouvoir les verbaliser, et surtout les partager. Les stratégies de gestion de stress (rythme de vie équilibré, relaxation, méthodes corporelles diverses) sont aussi utiles et, dans ce cas, si possible au contact de la nature. Cela peut paraître un peu trivial, mais en lisant les études scientifiques, je suis assez convaincu par la démonstration des effets bénéfiques des espaces verts, arbres, etc., sur le corps et le psychisme. Par exemple, des chercheurs allemands ont récemment montré que la consommation d’antidépresseurs d’habitants de Leipzig est inversement proportionnelle au nombre d’arbres à proximité de leur domicile.

Bien sûr, dans cette étude comme dans d’autres, les effets sont limités mais ils sont significatifs. Et de même que l’éco-anxiété résulte souvent d’une accumulation de petits facteurs négatifs, le mieux-être passe par une combinaison de solutions. Un engagement personnel dans l’écologie, à travers les gestes du quotidien voire dans un mouvement plus collectif, peut aussi aider à se déculpabiliser et se sentir plus actif, mais il ne faut pas le présenter comme un fardeau supplémentaire.

En termes de soins, il n’y a pas nécessairement besoin de filière spécialisée, mais il serait souhaitable que les professionnels de première ligne, psychologues et médecins généralistes, soient sensibilisés sur ces sujets, pour mieux comprendre ces patients.

Dans votre tour d’horizon, vous décrivez également l’impact impressionnant sur la santé mentale d’événements aigus comme les canicules ou les catastrophes naturelles…

Les effets directs du dérèglement climatique sur la santé psychique sont effectivement étayés par de nombreuses études, et ils peuvent être spectaculaires. Ainsi, les pics de chaleur sont associés à une augmentation sensible des passages aux urgences pour troubles de l’humeur, du comportement, anxiété… Il a aussi été montré une hausse des suicides, et des actes agressifs, délits et même meurtres. Selon des chercheurs américains, un réchauffement de 1 °C correspond à une progression du taux de suicide de 0,7 % aux Etats-Unis, et de 2,1 % au Mexique, soit potentiellement des dizaines de milliers de décès supplémentaires chaque année dans ces deux pays si les températures continuent à s’élever au même rythme.

Une vaste étude, toujours aux Etats-Unis, a mis en évidence la fragilité particulière des personnes atteintes de troubles psychiques comme la schizophrénie : leur risque de décès pendant un épisode caniculaire est multiplié par trois. Cela peut être favorisé par des médicaments comme les antipsychotiques qui aggravent une hyperthermie, mais il y a bien d’autres facteurs : défaut d’hydratation, isolement social, consommation d’alcool… En France, des programmes de prévention et de suivi lors des épisodes de chaleur ont été développés pour les personnes âgées, mais sans doute pas assez pour d’autres populations vulnérables comme les malades psychiques. Ces pics de chaleur allant se multiplier, il faudrait que l’on s’y prépare.


Climat : les 12 excuses de l’inaction, et comment y répondre (2/2) Bon Pote https://bonpote.com/climat-les-12-excuses-de-linaction-et-comment-y-repondre

Excuse 7 : des paroles, très peu d’actes

Argument : “Nous sommes courageux et avons annoncé un plan historique, la France sera leader dans la lutte contre le changement climatique ! Entendu de la bouche de Laurent Fabius, au bord des larmes à la fin de la COP21.

Réponse : L’excuse préférée des politiques, qui annoncent des ‘mesures historiques’, sans pouvoir en apporter la preuve. C’est aussi généralement impossible de mesurer les effets de la mesure citée par un gouvernement. Cette excuse est très prisée au UK, mais la France n’est pas en reste. A titre d’exemple, alors que nous devons baisser nos émissions de 7.6% par an, Valérie Masson-Delmotte rappelle devant la CCC que nos émissions stagnent depuis quelques années… Les chiffres montrent bien l’écart entre la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC), les objectifs à atteindre chaque année, et la réalité.

Si vous aviez écouté attentivement Elisabeth Borne il y a un peu plus d’un mois, elle qui souhaitait la France pionnière en baisse d’émissions en mettant le paquet sur le vélo ! Enfin, le paquet, 20 millions quoi. Autre exemple concret, l’annonce par le Parlement Européen d’une baisse des émissions de 60% d’ici 2030. Non seulement leur projet n’est absolument pas viable (en témoigne leur joli graphique de croissance verte que j’ai réfuté sur Twitter), mais si la France devait respecter cela, et fonction de la SNBC, voyez ce que cela donnerait : -15% d’émission les années précédents 2030.

Excuse 8 : l’efficacité énergétique

Argument : ‘Tu vois bien que les voitures consomment de moins en moins de pétrole, bientôt ça consommera plus rien du tout !’

Réponse : C’est une excuse courante, bien aidée par les millions dépensés par les lobbys pétroliers. Facilement réfutable grâce au paradoxe de Jevons et aux différents rebonds. De plus, tous les vendeurs de ‘transition énergétique’, à l’instar de la voiture électrique notamment, ne semblent pas comprendre qu’il faut des matières premières qui n’ont pas des réserves infinies…

Si jamais une personne vous dit ‘mais la voiture électrique va remplacer la voiture thermique et tout va bien se passer !’, demandez-lui quelles matières premières il faut, où sont les réserves, où en sommes nous des réserves, et combien d’années disposons-nous de ces matières premières avec demande constante et demande exponentielle.

Aussi, compte tenu de l’urgence pour agir, l’efficacité énergétique ne saurait répondre aux objectifs climatiques de l’Accord de Paris, sans y associer la sobriété.

Excuse 9 : Il faut compter sur le volontariat, ne pas restreindre/interdire

Argument : ‘Taxer ou interdire les citoyens de faire x ou y serait contreproductif, ils changeront grâce au bon sens, sur la base du volontariat’

Réponse : Dois-je rappeler la levée de boucliers et les remarques balancées par une grande majorité de la presse lors de la publication de la Convention Citoyenne du Climat ? Ces citoyens proposant des solutions pour baisser nos émissions, comparés à des khmers verts ? Les remarques quand on propose de mettre des quotas pour limiter les déplacements de loisir en avion, pourtant indispensable dans la lutte contre le changement climatique ?

Croire que tous les français vont tendre vers une empreinte carbone exemplaire sans contraintes réglementaires est tellement faux que cet argument est facilement réfutable. Allez dire à Bernard Arnaud qu’il doit passer à 2t CO2eq/an. Nabilla va-t-elle arrêter de prendre l’avion sur la base du volontariat ?

Insister sur les bons et mauvais côtés, appuyant l’inaction

Excuse 10 : le perfectionnisme réglementaire

Argument : ‘Cela ne vaut pas le coup’. ‘Si on demande à faire passer cette mesure maintenant, il y aura des grèves qui vont paralyser le pays’ ‘Attention aux gilets jaunes’

Réponse : Cette excuse est un des leviers préférés de nos chers politiques sans courage qui vont user de rhétorique. ‘Prendre x ou y mesure, cela provoquera des grèves, des émeutes, et le pays sera paralysé‘. Tout d’abord, si une mesure pour faire en sorte que nous vivions dans un monde soutenable n’est pas acceptée par l’opinion publique, c’est que votre travail de communication politique n’a pas été bon.

Attendre de trouver la perfection pour proposer une mesure est une erreur et encourage l’inaction. C’est en dialoguant, présentant un rationnel que les parties concernées se mettront d’accord. Encore une fois, prendre une décision politique c’est un arbitrage, il y aura forcément des déçus. Ce n’est pas une excuse pour ne rien faire, surtout par clientélisme électoral.

Excuse 11 : Abandonner les énergies fossiles, c’est abandonner les pauvres

Argument : ‘Ah oui, et sans pétrole, c’est le retour à l’âge de pierre ! Et les sociétés en voie de développement on les laisse tomber ?

Réponse : Ce type d’argument est souvent avancé par les adorateurs de la croissance verte. L’argument du fameux ‘et la croissance a sorti des milliards d’individus de la pauvreté ! Renvoyez votre interlocuteur vers les travaux de Thomas Piketty, qui a tordu cet argument sur 1000 pages dans le Capital au XXIème siècle. Non, la croissance (via les énergies fossiles) ne permet pas de faire systématiquement baisser la pauvreté : ce n’est plus le cas en France depuis 25 ans. Si vous voulez gagner du temps, envoyer lui ce tweet :

De plus, non seulement nous parlons de transition, d’une société décroissante, pas de dépression ou d’effondrement. Nous n’allons pas passer de notre société actuelle à l’âge de pierre en un claquement de doigt. Ce discours alarmiste tend à faire peur et bloque toute prise d’initiative. A titre d’exemple, nous avons entendu plusieurs fois cet argument pendant la crise du Covid-19 : “et bah voilà, vous l’avez voulue la décroissance, voyez le résultat !’. Sauf qu’assimiler une pandémie à la décroissance juste parce qu’elle provoque une baisse du PIB est aussi absurde que de décrire une amputation comme un régime juste parce qu’elle engendre une perte de poids. Pour plus d’infos sur la décroissance, relisez notre interview avec Timothée Parrique.

Excuse 12 : le coût des mesures pour le climat va réduire la justice sociale

Argument : ‘Des mesures contraignantes vont d’abord toucher les plus précaires et c’est injuste’

Réponse : Cette excuse est peut-être la plus difficile à réfuter. Tout d’abord, rappelons que les mesures contraignantes vont affecter les plus riches, car ce sont eux qui polluent le plus.

Ensuite, nous nous dirigerions vers une économie décroissante. Premièrement, la décroissance – comme le mot l’indique – veut dire réduire la production et la consommation pour limiter les dégâts sociaux et environnementaux. Plus précisément : c’est un ralentissement et un rétrécissement de la vie économique au nom de la soutenabilité, de la justice sociale, et du bien-être.

Deuxièmement, la décroissance peut se définir en trois valeurs : l’autonomie, la suffisance, et le care. L’autonomie est un principe de liberté qui promeut la tempérance, l’autogestion, et la démocratie directe. La suffisance est un principe de justice distributive qui affirme que tous, aujourd’hui et demain, devraient posséder assez pour satisfaire leurs besoins, et que personne ne devrait posséder trop en vue des limites écologiques. Le care est un principe de non-exploitation et de non-violence qui promeut la solidarité envers les humains et les animaux.

PS : sujet d’actualité, en termes de justice sociale, la mise en place de quotas pour le trafic aérien est une meilleure solution que des taxes. Cela évite ainsi qu’une personne puisse polluer juste en compensant avec de l’argent, et que les plus petits revenus soient plus touchés par la mesure.

Le mot de la fin

Les excuses explicitées ci-dessus ne sont pas nouvelles et nous continuerons de les entendre encore une bonne décennie. Elles sont tout aussi dangereuses que le climato-scepticisme pour la simple et bonne raison qu’elles mènent au même résultat : l’inaction.

Ces excuses, vous les entendrez au quotidien. Soit parce que certaines personnes auront été mal informées, soit par malhonnêteté intellectuelle, ou tout simplement parce que l’immensité du défi, par son caractère complexe, pousse à l’inaction. C’est un sentiment tout à fait compréhensible. Bien souvent, lorsque vous sortez du déni, des sentiments très fort arrivent et vous marquent à vie. Mais c’est bien par l’action que l’optimisme trouve sa genèse.

J’aimerais conclure sur l’importance du point de bascule : gardez en tête qu’un homme averti/convaincu en vaut deux. Sans aucun doute, la route sera longue, exigeante, dure et épuisante. Mais si vous avez la conviction qu’on fonce dans le mur si rien ne change, ne baissez pas les bras, pensez à l’équation du nénuphar.

BONUS A NE PAS RATER : les cartes des 12 discours de l’inaction climatique !


ELA, le syndicat basque qui a placé la transition écologique au cœur de sa stratégie Rémi Barroux (Bilbao, envoyé spécial) www.lemonde.fr/economie/article/2021/10/22/ela-le-syndicat-basque-qui-a-place-la-transition-ecologique-au-c-ur-de-sa-strategie_6099491_3234

Face à l’urgence climatique, l’organisation, née en 1911, avance « la nécessité d’un changement de système de production, de distribution et de consommation ».  L’organisation a intégré la crise climatique comme partie de celle du système économique.

Transformer de manière radicale le modèle productif pour faire face à l’urgence climatique. Dès son point 2 (sur trente-six), dans la résolution d’orientation qui sera votée par les 750 délégués de son prochain congrès, lequel se tiendra à Bilbao, les 24 et 25 novembre, le syndicat Euskal Langileen Alkartasuna (Solidarité des travailleurs et travailleuses basques ELA) aborde la question de la transition écologique.

C’est donc une priorité pour le syndicat basque, qui avance « la nécessité d’un changement de système de production, de distribution et de consommation permettant de répondre à la nécessité de faire décroître l’utilisation des ressources ».

Cette mue du syndicat en faveur d’une « transformation sociale, écologiste, démocratique et féministe » ne date pas d’hier. Elle n’est pas anodine pour ELA, qui est le premier syndicat du Pays basque, avec 36,08 % des délégués, devant les Commissions ouvrières (19,95 %), LAB (Langile Abertzaleen Batzordeak, Comité des travailleurs patriotes basques), autre syndicat appartenant à la mouvance nationaliste(19,29 %), et l’Union générale des travailleurs (réputée proche du Parti socialiste ouvrier espagnol, le PSOE), à 14,17 %…

ELA revendiquait 100 925 militants à jour de cotisation en août 2021, un nombre appréciable rapporté au million de travailleurs que compte le Pays basque. Dans cette région, marquée par son passé minier, sidérurgique et naval, et où l’industrie (énergie, transports…) reste importante, ELA ne semble pas souffrir de son engagement écologique. « Il est difficile de savoir si notre positionnement écologiste nous apporte des voix ou nous en fait perdre, souligne Mitxel Lakuntza, l’actuel secrétaire général, âgé de 45 ans – et candidat à un nouveau mandat. Mais nous ne pouvons pas proposer notre projet de société aux travailleurs sans intégrer cette question essentielle.»

« Moyens de reconversion»

Pour autant, la question environnementale n’est pas toujours l’élément principal mis en avant par le syndicat. Mercredi 20 octobre, à la sortie de l’entreprise ATP Aero (1 200 salariés), qui fabrique des turbines pour les moteurs d’avion Rolls-Royce, à proximité de l’aéroport de Bilbao, Mickael Carrero, 46 ans, assure que c’est à l’entreprise de penser la mutation du secteur.

«Ce n’est pas au syndicat de le faire. Lui doit se concentrer sur nos conditions de travail». Gaizka Aldazabal, délégué syndical ELA – qui compte onze des vingt-trois délégués de l’entreprise –, le confirme. « Il y a des licenciements, et ce que les travailleurs attendent de nous, c’est qu’on les défende. Et ELA apparaît comme le syndicat indépendant, intègre et proposant une critique globale du système », affirme ce syndicaliste de 42 ans. Dans ces conditions, comment expliquer aux salariés de secteurs industriels polluants ou fortement émetteurs de dioxyde de carbone que cette transition écologique est nécessaire, même si, en définitive, elle risque de menacer leurs emplois ? « La question, c’est de pouvoir dire à des secteurs qui vont disparaître quels seront les moyens de reconversion, quels seront les nouveaux emplois qui vont être créés », affirme Amaia Muñoa, la secrétaire générale adjointe, âgée de 47 ans. Et de préciser qu’ELA prépare, « entreprise par entreprise », le recensement des postes en péril, le potentiel de nouveaux emplois et les nécessités de formation professionnelle.

Projet de société global

Pour Ignacio Messina Iglesias, spécialiste du lien entre syndicalisme et écologie, « il est difficile de construire un syndicat à vocation majoritaire sans penser d’abord à la fin du mois pour les salariés ». Toutefois, estime ce chercheur de l’université de Buenos Aires, le syndicat basque a intégré la crise climatique comme partie de celle du système économique, « et la critique du développement capitaliste est parfaitement assumée chez ELA ».

Né en 1911, d’inspiration chrétienne et proche du Parti nationaliste basque, démocrate-chrétien, – majoritaire actuellement au Parlement basque au sein d’une alliance avec le PSOE –, ELA s’est radicalisé au cours de son histoire. Il avance aujourd’hui un projet de société global, revendiquant même, pour la première fois, la création d’une « république [basque] souveraine et indépendante » issue d’un mouvement d’« émancipation national et de classe ».Au lendemain de la période de clandestinité (touchant tous les syndicats) qui a prévalu durant les quarante ans de la dictature franquiste, et avec l’arrivée d’une génération militante tournant l’organisation vers le marxisme et le mouvement de la gauche patriote(Abertzale) dès le milieu des années 1970, puis le développement de l’altermondialisme dans les années 1990, les questions écologistes ont rapidement nourri la matrice syndicale. Avec l’aide d’experts, ELA a produit de la documentation sur les énergies renouvelables (en 1996), l’aménagement du territoire ou encore le problème de l’eau. En2005, le syndicat a mené une campagne « Aller au travail sans voiture ». Il a également soutenu des luttes locales contre divers projets comme l’extension d’un port à côté de Saint-Sébastien et le centre intermodal de Vitoria… Aujourd’hui, il fait de l’opposition au projet de ligne à grande vitesse du Pays basque – 175 kilomètres dessinant un « Y » reliant Irun, Bilbao et Vitoria – un point fort de son activité ; il juge ce projet trop coûteux pour les finances publiques et il n’a, à ses yeux, que peu d’utilité sociale et économique, mais des effets très négatifs sur l’environnement.

L’écoféminisme, contre les « dominations croisées » des femmes et de la nature Claire Legros www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/22/l-ecofeminisme-contre-les-dominations-croisees-des-femmes-et-de-la-nature_6099460_3232.htm

L’écoféminisme, combat contre une double domination – Bousculant l’écologie et le féminisme, l’analyse des causes communes de la domination masculine et du saccage de la planète a donné naissance à un mouvement pluriel et divisé.

C’est un cri de ralliement qui séduit et inquiète, une pensée qui fédère et divise à la croisée des combats. Longtemps ignorés en France, les travaux sur les liens entre genre et écologie, médiatisés à l’occasion des candidatures à la primaire écologiste de Sandrine Rousseau et Delphine Batho, autoproclamées « écoféministes », suscitent autant d’enthousiasme que de rejet. On aurait tort d’y voir une simple péripétie de campagne. L’épisode est, au contraire, le signe de mutations profondes à l’oeuvre en France dans le champ de l’écologie politique comme dans celui de la pensée féministe. « La sensibilité écoféministe est devenue l’une des caractéristiques centrales de ce qu’on appelle “le féminisme de la troisième vague”, alors qu’elle constituait un courant très marginal et périphérique dans la génération précédente », constate l’historienne Christine Bard, autrice de Féminismes. 150 ans d’idées reçues (Le Cavalier bleu, 2020). On assiste à « un renouvellement au sein du mouvement écologiste chez une nouvelle génération de militants qui porte des formes différentes de féminisme », analyse, de son côté, la politiste Vanessa Jérome, autrice de Militer chez les Verts (Presses de Sciences Po, 304 pages, 22 euros).

De ce renouvellement attestent, ces dernières années, les succès en librairie de Sorcières. La puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet (La Découverte, 2018), et de Reclaim, l’anthologie de textes écoféministes coordonnée par la philosophe Emilie Hache (rééditée en 2019, Cambourakis), de même que le foisonnement de parutions, depuis quelques mois, de textes de référence : les ouvrages de la militante Françoise d’Eaubonne, de la poétesse Susan Griffin, de l’historienne et philosophe Carolyn Merchant, de la « sorcière », activiste antinucléaire et militante féministe Starhawk, ou encore ceux de la philosophe australienne Val Plumwood (1939-2008).

Mais de quel écoféminisme parle-t-on ? Cette effervescence éditoriale met en lumière un patchwork d’actions et d’idées qui a évolué selon les époques et les territoires géographiques. Dans la marmite écoféministe bouillonne un étonnant mélange, « un joyeux bordel », ose la philosophe Jeanne Burgart Goutal dans son livre-enquête Etre écoféministe (L’Echappée, 320 pages, 20 euros), qui a reçu, en mai, le Prix de l’écologie politique. « Il serait plus juste de parler “des” écoféminismes, comme il y a “des” écologies et “des” féminismes », constate Vanessa Jérome, pour qui « il existe, au sein du mouvement, cent mille lignes de fracture et autant de lignes de convergence ». « L’écoféminisme s’est nourri d’apports multiples, issus de trajectoires militantes et de généalogies intellectuelles variées. Ses sensibilités et rapports au genre différents l’ont métamorphosé, depuis le différentialisme des origines jusqu’au matérialisme que l’on connaît aujourd’hui, lié à l’imprégnation des luttes LGBTQI+ [lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et autres] », précise Christine Bard.

QUESTIONS DE GENRE

Cette épaisseur historique, sous-tendue par un riche travail théorique, va bien au-delà des slogans et des caricatures auxquels on veut parfois l’identifier. « Ce sont des théories qui pour être intelligentes doivent être complexes », prévient Jeanne Burgart Goutal. « Elles ont eu le mérite d’introduire les questions de genre dans la pensée écologique, où elles étaient jusqu’alors peu présentes. Il serait dommage de ramener les questions de fond qu’elles posent à certaines simplifications contemporaines forcées, voire ridicules », assure le philosophe Dominique Bourg. En explorant « les dominations croisées » des femmes et de la nature, selon les mots de la philosophe Catherine Larrère, ces idées méritent mieux que des petites phrases. Elles détricotent l’histoire de la pensée moderne et proposent de nouvelles lectures anthropologiques, bousculant au passage des concepts que l’on croyait acquis : la distinction entre culture émancipatrice et nature supposée brouillonne, entre progrès linéaire et rythme cyclique, ou encore la primauté des sciences modernes sur les savoir-faire traditionnels.

Mais cette pluralité est aussi leur talon d’Achille, source de possibles dérives et récupérations. Retracer l’histoire de cette pensée protéiforme et des cousinages qui l’ont inspirée permet donc de mieux cerner ses contours et ses apports, mais aussi de mettre en lumière ses écueils et ses contradictions. Ces théories sont-elles réactionnaires ou bien, au contraire, visionnaires, à l’heure des crises environnementales ? Comment expliquer qu’elles enthousiasment autant qu’elles dérangent ? Que révèle ce regain d’intérêt de l’état de notre société, de ses fractures générationnelles, des peurs qui l’habitent, mais aussi de sa capacité à réagir aux catastrophes qui s’annoncent ?

S’il est vrai que le néologisme « écoféminisme » apparaît dans les années 1970, certaines idées préexistent dans l’Europe de la révolution industrielle. Dès la fin du XIXe siècle, des militantes féministes établissent un lien entre la cause des femmes et celle des animaux, et mettent en lumière « la notion d’un continuum de violence organisé par le système patriarcal », note l’historienne Christine Bard. Ces pionnières s’engagent à la fois pour les droits des femmes et contre la vivisection ou en faveur du végétarisme, préfigurant ce qui deviendra l’écoféminisme animal ou végan.

Au Royaume-Uni, c’est une suffragette, Frances Power Cobbe (1822-1904), qui fonde la Société britannique contre la vivisection. « Pour Cobbe, les deux questions étaient liées par le fait que les femmes et les animaux étaient appropriables et essentialisés, les unes étant réduites à leur genre, les autres à leur espèce, à une époque où les femmes mariées n’avaient pas le droit de propriété et ne pouvaient gérer leur procréation », explique la chercheuse Emilie Dardenne, autrice d’Introduction aux études animales (PUF, 2020). En France, la journaliste et poétesse féministe Marie Huot (1846-1930), connue notamment pour avoir agressé, en 1883, un scientifique au Collège de France, alors qu’il s’apprêtait à réaliser une expérience sur un singe, affirme que les hommes assouvissent un même désir de pouvoir en violentant les femmes comme les animaux.

Un siècle plus tard, lorsque la militante et écrivaine française Françoise d’Eaubonne (1920-2005), électron libre du féminisme, publie, en 1974, Le Féminisme ou la mort (réédité en 2020, Le Passager clandestin), elle étend les points de convergence de cette oppression commune à l’ensemble du vivant. « En postulant que la même matrice idéologique a conduit à la domination des hommes sur les femmes et au saccage de la nature, [elle] dénonce non seulement l’organisation sexiste de la société, mais surtout lui impute la responsabilité de la destruction de l’environnement », note l’historienne Caroline Goldblum, autrice de Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme (Le Passager clandestin, 2019). Le monde a déjà basculé, même si beaucoup l’ignorent encore. En 1962, le Printemps silencieux de la biologiste américaine Rachel Carson a montré de façon implacable l’effet des pesticides sur la disparition des oiseaux et la santé humaine. Dix ans plus tard, le rapport Meadows met en évidence les relations entre systèmes de production industrielle et épuisement des ressources naturelles. Mais c’est contre d’autres excès que l’écoféminisme va véritablement prendre son essor.

« DES PRATIQUES JOYEUSES ET INNOVANTES »

En 1980, 2 000 femmes marchent vers le Pentagone, à Washington, en chantant et en dansant autour de quatre poupées géantes : blanche pour le deuil, rouge pour la colère, dorée pour l’empowerment, noire pour le défi. « Nous avons peur pour nos vies, pour la vie de cette planète, notre terre, et pour la vie de nos enfants, qui sont notre avenir humain. (…) Nous sommes entre les mains d’hommes que le pouvoir et la richesse ont séparés non seulement de la réalité quotidienne mais aussi de l’imagination », déclarent-elles face au symbole de la puissance militaire américaine. Un an plus tard commence, au Royaume-Uni, l’occupation de la base militaire de Greenham Common, contre l’installation de missiles nucléaires, qui va durer près de vingt ans. Les manifestantes britanniques enlacent la base dans une chaîne humaine, certaines d’entre elles réussissant à y pénétrer pour danser sur le toit des silos où sont stockés les missiles.

Impossible de comprendre l’écoféminisme « si l’on ne prend pas en compte le contexte politique des années 1980 duquel il émerge », écrit la philosophe Emilie Hache dans l’introduction de Reclaim. Et, en premier lieu, l’angoisse de fin du monde qu’a pu susciter la course à l’armement nucléaire. Les mobilisations féministes, pacifistes et antinucléaires vont se multiplier jusqu’à la fin de la guerre froide aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Elles esquissent déjà ce qui sera l’un des positionnements majeurs du mouvement : pluriel et inclusif, il rassemble des femmes « au nom de toutes sortes d’engagements politiques, philosophiques et spirituels », constate Christine Bard, et fait « passer la diversité des pratiques, source de vitalité et de créativité politiques, avant l’éventuelle unité d’une doctrine », estime Catherine Larrère.

Car l’écoféminisme se vit dans l’action. Pour l’éditrice Isabelle Cambourakis, responsable de la collection « Sorcières » (Cambourakis), « les idées sont indissociables de pratiques, joyeuses, innovantes, en non-mixité choisie, inséparables d’une certaine utopie. Ces femmes ont créé des camps pour inventer immédiatement le monde dont elles rêvaient, et vivre débarrassées du patriarcat, du militarisme, du racisme ». Leur engagement est à la fois une philosophie contre le capitalisme et une « praxis », une mise en action de la théorie.

Ces mobilisations festives incarnent elles-mêmes un projet politique. Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais d’affaiblir les structures du pouvoir en se reliant les unes aux autres, afin de renforcer ce que l’activiste altermondialiste Starhawk appelle le « pouvoir du dedans », et qu’elle distingue du « pouvoir sur », domination qui passe par un rapport de force. « Cette distinction est importante pour empêcher la banalisation du terme en politique », constate Catherine Larrère, pour qui « il existe une contradiction entre l’idée de briguer un titre de présidente de la République et l’action écoféministe ».

A côté de ces mouvements engagés dans l’action politique se développe un écoféminisme plus académique. Aux Etats-Unis et dans le monde anglosaxon, des universitaires introduisent la question du genre dans les études environnementales, particulièrement en éthique. Dès 1980, la philosophe et historienne des sciences Carolyn Merchant retrace l’histoire des oppressions croisées et en démonte les mécanismes conceptuels dans La Mort de la nature (Wild-project, 454 pages, 25 euros).

Si l’analogie entre femme et nature est ancienne, la Terre étant « vue de façon universelle comme une mère nourricière, sensible, vivante et réactive aux actions humaines », écrit-elle, la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles va marquer un tournant. A partir de cette période, la nature est envisagée comme un objet inerte, propre à l’observation, mais aussi à la domination, dans une approche mécaniste réfléchie par Descartes. Cette nouvelle conception de la nature, dont l’homme devient « comme maître et possesseur », selon les mots du philosophe, va aussi s’appliquer aux femmes, affirme Merchant, l’analogie ancestrale se muant en rapport d’oppression commune. Elle devient même l’un des ressorts qui vont conduire au développement du capitalisme et à sa logique d’extraction et de pillage.

Les théories écoféministes ne sont pas seules à remettre en cause la neutralité de la science moderne. Elles s’inscrivent dans un courant de pensée plus large, qui vise à dépasser le dualisme entre la nature (tout ce qui ne serait pas humain) et la culture (propre à l’humain). Mais elles s’en distinguent par une analyse fine de la double dévalorisation des femmes et de la nature. Les procès des sorcières – qui conduiront des dizaines de milliers de femmes au bûcher, à partir du XVIe siècle – constituent, selon elles, l’une des manifestations de la violence avec laquelle la science moderne s’est imposée, au détriment de savoirs traditionnels jugés irrationnels. L’universitaire Silvia Federici, autrice d’Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorcières au féminicide (La Fabrique, 176 pages, 15 euros), établit ainsi un parallèle entre la privatisation, dès le XVIe siècle, des communs fonciers par les enclosures et la relégation des femmes au travail domestique non payé, alors que leur sexualité et leur procréation sont alors placées sous contrôle.

Faut-il voir dans ces idées une « essentialisation » de la femme, promue plus « naturelle » que l’homme ? La critique, insistante, est formulée dès les débuts du mouvement. On reproche à la pensée écoféministe de conforter l’idée selon laquelle les femmes seraient par essence proches de la nature. Pour Janet Biehl, militante de l’écologie sociale théorisée par Murray Bookchin (1921-2006), l’écoféminisme est « une réédition de (…) stéréotypes oppressifs » qui, « tout remis à neuf et “verdis” » qu’ils sont, n’ont « pas leur place dans la lutte féministe ».

En France, c’est la philosophe Elisabeth Badinter qui, lors de la parution du Conflit. La femme et la mère, livre, en 2010, dans Le Monde, une charge sévère contre le « féminisme naturaliste, différentialiste, victimaire », qui « s’est peu à peu imposé à la société occidentale » et s’oppose à « un féminisme de conquête, celui qui défend l’égalité », qu’elle affirme mis « en sommeil ». Plus récemment, la journaliste et essayiste Caroline Fourest qualifiait d’« essentialiste, identitaire, victimaire » la candidature de Sandrine Rousseau, porteuse, selon elle, d’« une vision très, très binaire des identités et des rapports de force ». Au pays de Simone de Beauvoir, où la féminité est définie comme une construction sociale, les idées écoféministes « sont perçues comme essentialistes par un féminisme universaliste qui laisse peu de place à d’autres manières d’appréhender le genre et le rapport avec la nature », souligne Christine Bard.

De fait, si la majorité des théoriciennes écoféministes défendent un lien historique entre les femmes et la nature, certaines voix sont  théologienne Mary Daly (1928-2010), la féminité, proche de la « Nature » et de la « Vie » (avec des majuscules), à une civilisation patriarcale mortifère. De même, les références spirituelles au culte de la « Déesse », censé remplacer les monothéismes patriarcaux, suscitent méfiance et incompréhension au pays des Lumières et de la laïcité à la française.

UN AUTRE UNIVERSALISME

Selon Jeanne Burgart Goutal, « cette vision reste pourtant minoritaire et assez caricaturale, celles qui se revendiquent de tels courants ne sont pas représentatives du mouvement. Il suffit de lire les textes pour constater que l’écoféminisme n’est pas essentialiste et que le concept de nature qui y est mobilisé n’est pas réactionnaire ». Pour la professeure de philosophie, l’une des origines de cette incompréhension réside d’ailleurs dans la filiation intellectuelle de l’écoféminisme, qui s’appuie sur une perception de la nature héritée des philosophes transcendantalistes américains du XIXe siècle Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et Henry David Thoreau (1817-1862). « Ces critiques des excès de la civilisation industrielle considèrent la nature comme une source de liberté contre une civilisation aliénante, dans un projet politique progressiste », quand le féminisme universaliste se fonde sur l’idée kantienne d’une nature dont « il faudrait s’arracher pour devenir un humain pleinement libre », explique-t-elle.

De son côté, Catherine Larrère estime que « ceux qui dénoncent chez les écoféministes la naturalisation de la femme confondent un rapport et une identité : ce n’est pas parce que les hommes ont le même rapport de domination à l’égard des femmes et de la nature que les femmes “sont” la nature ». L’idée n’est donc pas de dire que les femmes seules seraient naturelles, mais de rappeler que l’humanité tout entière fait partie de la nature. Plus qu’un différentialisme, il s’agit donc d’un autre universalisme, estime la philosophe. « L’écoféminisme rejette l’idée que les femmes doivent ressembler aux hommes pour obtenir l’égalité. Pour elles, cela n’en vaut pas la peine au vu du résultat pour la planète ! Elles vont chercher ailleurs, d’autres manières qui excluent non pas les hommes, mais le patriarcat. Et appeler les hommes à les rejoindre. »

Dans cette recherche, les théoriciennes écoféministes vont croiser un autre concept, lui aussi né aux Etats-Unis dans les années 1980.

L’éthique du soin (« care », en anglais) s’attache à montrer que la spécificité des femmes dans le domaine du soin et de l’attention aux autres est réelle, mais que, loin d’être une propension naturelle, elle est le fruit d’une assignation historique. Ce travail invisible et nécessaire à la survie de la société mérite d’être mieux considéré et partagé. A partir des années 1990, des universitaires écoféministes anglosaxonnes, dont les philosophes Karen Warren et Val Plumwood, lisent et se réfèrent aux travaux sur le « care ». « Il existe une proximité des mouvements écoféministes avec ce qu’on appelle le “care environnemental”, qui théorise le fait de prendre soin à la fois de la nature et des personnes », estime la philosophe Sandra Laugier, qui a dirigé l’ouvrage collectif Tous vulnérables ? Le care, les animaux et l’environnement (Payot, 2012).

Parce qu’elles sont historiquement assignées à prendre soin du foyer, les femmes sont aussi plus souvent responsables de la protection des ressources qui assurent sa subsistance. « Non seulement elles protègent l’environnement mais le reproduisent pour les autres », note Sandra Laugier. En reconnaissant ces compétences, il ne s’agit pas pour les écoféministes de renvoyer les femmes à la cuisine et au jardin, mais d’« alerter sur l’importance de ce rôle, et sur les savoir-faire qu’elles détiennent dans ce domaine. Il y a un aspect subversif dans leur démarche », constate Catherine Larrère. Dans cette logique, deux approches se distinguent. A un environnementalisme qui vise à protéger la nature sauvage, l’écoféminisme oppose « une écologie qui défend un environnement quotidien à travers le travail ordinaire des femmes », précise la philosophe Sandra Laugier. Cette « écologie de l’ordinaire » ou « féminisme de subsistance » trouve un écho dans les mouvements locaux de femmes qui, en Inde, en Amérique latine ou en Afrique, luttent contre un développement économique qui les prive des ressources nécessaires à leur famille. Sans toujours s’identifier à l’écoféminisme, ces communautés de femmes « ont relancé la pensée environnementale en montrant de façon radicale comment, dans des pays qui souffrent de l’héritage d’une domination coloniale (…), les conséquences environnementales du développement atteignent plus lourdement les femmes », écrivent en 2020, dans la revue Multitudes, la géographe Nathalie Blanc, Sandra Laugier, la psychologue Pascale Molinier et la sociologue Anne Querrien.

En 1973, les femmes du mouvement Chipko, médiatisé par l’écoféministe indienne Vandana Shiva dans Staying Alive (North Atlantic Books, non traduit, 2016), s’enlacent au tronc des arbres pour lutter contre la déforestation. Un peu plus tard au Kenya, la biologiste Wangari Maathai, future Prix Nobel de la paix, crée le Mouvement de la ceinture verte, qui propose aux femmes de planter des arbres autour des villages pour stopper l’érosion du sol liée à la déforestation et à la plantation massive de café destiné à l’exportation. Plus récemment, en Amérique latine, des militantes souvent issues de communautés autochtones jouent un rôle de premier plan dans les luttes contre les violences sexuelles et contre les pollutions liées à l’extractivisme ou à l’agro-industrie qui hypothèquent la santé de leurs enfants.

Pour Sandra Laugier, « c’est sans doute à travers ces luttes que se dessine aujourd’hui une nouvelle étape, à la fois pratique et théorique, d’un écoféminisme qui bouscule un peu plus la conception jusque-là dominante d’un féminisme occidental universaliste et favorisé ». En juin, des militantes du Honduras, du Guatemala et d’Afrique du Sud en ont témoigné lors d’un colloque organisé à Paris par l’université ParisI- Panthéon-Sorbonne et l’université de Chicago sur le thème « Femmes, écologie et engagements politiques du Sud au Nord ». Ces combats sont aussi retracés dans le documentaire Ni les femmes ni la Terre !, dont le titre reprend un extrait du slogan « Ni les femmes ni la Terre ne sont des territoires à conquérir ! », scandé par des opposantes au projet de construction d’une autoroute à travers la forêt amazonienne, en Bolivie.

Cette évolution peut-elle expliquer le regain d’intérêt dont bénéficie la pensée écoféministe en France depuis quelques années ? L’urgence de la crise climatique et l’émergence du mouvement mondial #metoo contre les violences sexuelles ont changé la donne. Chez une nouvelle génération d’écologistes, la notion de « vivant », riche d’interdépendances entre espèces et avec la Terre, s’est substituée à l’idéalisation d’une nature réduite à un simple décor. « Le slogan de Notre-Dame-des-Landes “Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend” peut-être considéré comme un mot d’ordre écoféministe », constate Catherine Larrère. Chez les jeunes féministes, le rapport au corps et à la science a évolué. Il ne s’agit plus tant de maîtriser la nature pour s’émanciper que d’écouter celle-ci. « On le voit avec la pilule, hier synonyme de progrès, et qui fait moins rêver aujourd’hui, car elle est vécue comme une prise de contrôle du corps par l’industrie pharmaceutique, constate Christine Bard. Un certain nombre de jeunes femmes ont envie de prendre le problème autrement, dans un souci de réappropriation de leur corps. »

MARCHANDISATION ET RÉCUPÉRATIONS

Les écologistes aussi ont changé. « Le parti Vert a été secoué par l’affaire Baupin [le député écologiste de Paris, accusé, en 2016, de harcèlement et d’agressions sexuelles par plusieurs femmes de son parti, Europe EcologieLes Verts], note Vanessa Jérome. Depuis cinq ans, on constate une forme de retour, non pas à ce que d’Eaubonne aurait pu porter mais à un féminisme plus ouvert aux questions de genre, qui fait des ponts avec les minorités, de sexe ou d’origines. Les féministes intersectionnelles sont plus visibles, elles ont renoué avec les représentants des droits LGBTQI+. »

Dans un contexte pandémique de prise de conscience de la vulnérabilité de la vie humaine sur la planète, l’écoféminisme propose de nouveaux récits.

Il « pose des questions capitales à l’aune des bouleversements qui se profilent, notamment celle de la distribution du travail dans un monde qui disposera de moins d’énergie », estime le philosophe Dominique Bourg. Il renouvelle aussi les modalités d’action dont s’inspire aujourd’hui le collectif Les Bombes atomiques lorsqu’il manifeste contre le projet de centre de stockage de déchets nucléaires à Bure (Meuse), ou les communautés autonomes de femmes décrites par la sociologue Geneviève Pruvost dans son ouvrage Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (La Découverte, 400 pages, 22 euros). En articulant des phénomènes et des luttes jusqu’alors pensés séparément, il tisse des liens entre les combats dans une démarche inclusive. « Il y a comme un effet de surprise, note Isabelle Cambourakis. On découvre la richesse d’un gisement théorique qui peut aider à penser le monde qui vient. »

Mais sa diversité revendiquée porte aussi en elle ses limites. Au sein du mouvement, le récent engouement pour cette pensée plurielle inquiète celles qui y voient un risque de dilution des idées. Dans un article au sous-titre explicite (« L’écoféminisme aux abois. Marchandisation, manipulation et récupération d’un mouvement radical », La Revue du crieur, 2021/1), la doctorante en sciences sociales Anne Berrard s’alarme des « discours et pratiques » qui « réutilisent des symboles et références propres à l’écoféminisme tout en visant un objectif politique radicalement différent ». Dans son viseur, le vaste marché des recettes, coachings et autres « festivals “écolos” soutenus par des startup », qui proposent d’« aider à retrouver son moi intérieur », ou à « renouer avec son féminin sacré », au nom d’une pensée écoféministe caricaturée. Une autre critique cible sa récupération par des milieux catholiques conservateurs hostiles à la contraception et à l’avortement. « Il existe, en effet, des zones d’ombre, confirme Christine Bard. Des discours sacralisent la “nature” du corps féminin pour mieux défendre des positions réactionnaires, dépossédant les femmes du droit à maîtriser efficacement leur fécondité. »

Comment démêler le vrai du faux ? Faut-il distinguer le bon grain écoféministe de l’ivraie, alors que ce courant d’idées se définit justement par son ouverture et fait de sa pluralité un garde-fou à l’apparition de nouvelles dominations ? Face à cette contradiction, Anne Berrard refuse de « détenir [ou] de défendre une “vérité” de l’écoféminisme », mais propose d’assumer l’« héritage politique radical » des pionnières. Une façon de réaffirmer que le mouvement reste « avant tout une politique de résistance ».

Talde ekologistek protestak iragarri dituzte COP26 goi bileraren kontra Javi West Larrañaga www.berria.eus/albisteak/205167/talde-ekologistek-protestak-iragarri-dituzte-cop26-goi-bileraren-kontra.htm

Azaroaren 6an manifestazioa egingo dute Bilbon. Egun berean ekintza bat egingo dute Donostiako Kontxan

COP26 Aldaketaldia plataformak mobilizazioak iragarri ditu azaroaren hasieran COP26 goi bileraren gabeziak salatzeko. Azaroaren 1etik 12ra bitartean egingo da Nazio Batuen klima aldaketari buruzko goi bilera, Glasgown [Eskozia], eta bertan egongo dira munduko agintariak. Plataforma ekologistak salatu du goi bilera «partziala» dela, hegoaldeko herrialdeen parte hartzea oso txikia delako, haien arabera. COP26 Aldaketaldiarentzat hegoaldeko herrialde horiek dira, hain zuzen ere, klima aldaketaren ondorio larrienak jasaten dabiltzanak.

Alfonso Caño plataformaren bozeramaileak adierazi du oraingoaren aurretik 25 goi bilera egin badira ere neoliberalismoak jarraitu duela «bizitzaren eta gizartearen euskarriak suntsitzen». Industrializazioaren aurretik hona tenperatura 1,1 gradu igo dela gogorarazi du Cañok, eta, aurreko klimaren goi bileretan 1,5 gradutik behera mantentzeko helburua ezarri arren, «ekintzarako» deia egin du, eta «gradu hamarreneko bakoitzagatik borrokatzea» proposatu du.

COP26 Aldaketaldiaren arabera, energia iturri berriztagarriak «beharrezkoak» izan arren, ez dira konponbidea, ez direlako gai egungo kontsumoa bermatzeko. Hor datza gakoa haientzat. Cañok adierazi du «hazkunde ekonomikoaren bidetik» alde egin behar dela, eta egungo kontsumo joerak alde batera utzi. «Mirari teknologiko faltsuez» eta 3.0 industriaz ohartarazi du. «Murriztu, berrerabili, birziklatu eta konpostatu» mantran laburbildu du proposamena.

Plataformarentzat konponbidea aberastasunaren banaketan eta lanaldiaren murrizketan dago. «Tokiko energia komunitateak» sortzeko deia egin du Cañok, eta aldarrikatu du klima aldaketaren ardura duten enpresei ezin zaizkiela diru laguntzak eman. Bide horretatik jo du gaia Euskal Herrira ekartzeko, eta adierazi du «hemen egiten diren politikek» lotura zuzena daukatela larrialdi klimatikoarekin. Iberdrola eta Repsol izan ditu hizpide plataformako kideak, eta susperraldi ekonomikorako Europar Batasunetik erabiliko dituzten funtsen erabilera deitoratu du. Euskal gizartearen ardura nabarmendu du: «Ez da trantsizio justurik izango klima larrialdia areagotzen duten enpresa eta gobernuak salatzen dituen euskal gizarte aktiborik gabe».