Articles du Vendredi : Sélection du 20 septembre 2019


+7° C en 2100 : coup de chaud sur le réchauffement Coralie Schaub www.liberation.fr/france/2019/09/17/7-c-en-2100-coup-de-chaud-sur-le-rechauffement_1751963

Selon deux modèles climatiques français dévoilés mardi, la hausse de la température moyenne dans le monde pourrait atteindre des niveaux alarmants.

En 2100, la température moyenne du globe devrait être encore plus élevée que prévu, jusqu’à 7° C si rien n’est fait pour limiter les émissions de gaz à effet de serre : c’est la très inquiétante conclusion d’un groupe de scientifiques français qui ont dévoilé mardi deux nouveaux modèles climatiques dans le cadre du programme mondial de simulations du climat (CMIP6). Leurs travaux doivent alimenter le sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), attendu pour 2021. Regroupés au sein de la plateforme Climeri-France, qui unit notamment les forces du CEA, du CNRS et de Météo-France, les scientifiques français sont parmi les premiers à rendre leur copie. Ils «simulent un réchauffement à l’horizon 2100 plus important que les versions précédentes établies en 2012».

Si on suit le scénario socio-économique le plus «pessimiste» – une croissance économique alimentée par des énergies fossiles -, l’augmentation de la température moyenne globale atteindrait de «6,5° C à 7° C en 2100» par rapport à l’ère préindustrielle, soit «1 °C de plus que dans les précédentes estimations». Cela paraît peu, c’est en réalité énorme. «Nos sociétés humaines récentes, depuis dix mille ans, n’ont pas exploré quelque chose d’aussi grand et d’aussi rapide», a déclaré la climatologue et directrice de recherche au CEA Pascale Braconnot lors d’une conférence de presse. Seul le scénario prévoyant une forte coopération internationale et donnant la priorité au développement durable permettrait «tout juste» de rester sous l’objectif des 2° C de réchauffement fixé par l’accord de Paris en 2015. Cela impliquerait d’agir concrètement pour assurer «une diminution immédiate des émissions de CO2 jusqu’à atteindre la neutralité carbone à l’échelle de la planète vers 2060, ainsi qu’une captation de CO2 atmosphérique de l’ordre de 10 à 15 milliards de tonnes par an en 2100». Ce qui suppose une très forte volonté politique. «La température moyenne de la planète à la fin du siècle dépend fortement des politiques climatiques qui seront mises en œuvre dès maintenant et tout au long du XXIe siècle», insistent donc les scientifiques.

Ces nouveaux modèles permettent d’affiner la simulation du climat à l’échelle régionale. Ils prévoient une poursuite de l’augmentation de l’intensité et de la fréquence des vagues de chaleur en France et en Europe de l’Ouest «au moins dans les deux décennies qui viennent, quel que soit le scénario considéré». Les deux hypothèses les plus ambitieuses en termes de lutte contre le changement climatique et de baisse des émissions de CO2 permettraient de «limiter la sévérité des canicules». «A contrario, dans les scénarios intermédiaires et hauts, un été typique des années 2050 correspondra à l’été 2003» qui, à l’époque, avait été considéré comme exceptionnel quant à la durée de la vague de chaleur. Côté précipitations, les nouveaux modèles confirment le cinquième rapport du Giec, publié en 2014 : elles «augmentent dans une grande partie du Pacifique tropical, sur les mers australes et dans de nombreuses régions des moyennes à hautes latitudes de l’hémisphère Nord. Comme dans les générations précédentes de modèles, la région méditerranéenne s’assèche, de même que de nombreuses régions semi-arides».

Décrocher Macron : destituer le gouvernement, constituer l’État de demain Pierre Gilbert https://lvsl.fr/decrocher-macron-destituer-le-gouvernement-constituer-letat-de-demain

Transformer le tribunal en tribune, tel était l’objectif des activistes qui ont décroché des portraits présidentiels pour dénoncer l’inaction climatique et sociale du gouvernement. Ces procès sont particulièrement importants pour démontrer le schisme entre l’écologie et le logiciel néolibéral d’Emmanuel Macron. 57 % des Français ne croient plus dans l’image du président champion de la Terre, et les campagnes du mouvement climat n’y sont pas pour rien. C’est aussi l’occasion de questionner plus fondamentalement la capacité de nos institutions à s’adapter aux enjeux contemporains, notamment l’institution judiciaire, et de comment le mouvement climat peut y contribuer efficacement. Le délibéré du procès de Lyon, qui reconnait « l’état de nécessité » pour justifier la relaxe des prévenus, doit être l’occasion d’un questionnement de fond. C’est l’objectif de ce papier.

Le 11 septembre, 8 activistes du mouvement climat et un journaliste ont été entendus par la justice pour avoir respectivement décroché et filmé des portraits officiels du président de la République dans des mairies d’arrondissement parisiennes. Au motif d’un « vol en réunion », la peine maximale encourue était de 5 ans de prison et 75 000 € d’amende. En définitive, le procureur a demandé 1000 euros, dont 500 avec sursis. Un arbitrage qui permet au gouvernement de ne pas perdre la face tant vis-à-vis de l’institution que de son rapport aux « jeunes qui s’engagent pour le climat », largement soutenus par la population. Le verdict sera rendu le 16 octobre. Pour un récit plus précis de la journée, retrouvez cet article de Reporterre.

A Lyon, le 16 septembre, le délibéré du procès de décrocheurs « locaux » a finalement prononcé la relaxe, pour motif d’ « état de nécessité » climatique. Une première historique saluée comme une avancée majeure du droit d’une part, mais qui pose aussi la question complexe du rôle politique de la Justice.

On compte désormais 130 portraits décrochés en France, et 57 prévenus. Une campagne qui s’intègre efficacement dans une stratégie de radicalisation progressive vis-à-vis du néolibéralisme, et dans un moment politique « destituant » en général, où la figure du chef de l’État est globalement affaiblie.

Décrocher Macron, un palier de radicalité nécessaire pour le mouvement climat

Les actions de décrochage de portraits présidentiel constituent un angle d’attaque complémentaire par rapport aux marches climat et aux actions de désobéissance civile qui ciblent les entreprises. Cette campagne, organisée par ANV-cop21, a démarré en février avec l’objectif de réquisitionner 125 portraits d’ici au G7 d’aout dernier. 125 portraits, c’est autant que le nombre de jours qui sépare la France de son budget écologique en 2019, c’est-à-dire la dette écologique que nous contractons vis-à-vis de ce que la terre peut reconstituer chaque année si tout le monde vivait comme un français.

Politiquement, pour le mouvement climat, le décrochage des portraits Macron est une montée en radicalité nécessaire pour construire une ligne de clivage entre écologie et néolibéralisme climaticide dont Macron est le visage par excellence. De fait, en un an, l’idée selon laquelle écologie et mondialisation néolibérale sont incompatibles a fortement progressé. Si ce débat est dépassé depuis plusieurs années par les mouvements écologistes, la population française commence à l’intégrer. Dans une enquête Harris Interactive révélée le 2 septembre, 57 % des Français ont de sérieux doutes sur l’engagement du gouvernement en matière d’écologie. Macron pourrait donc louper son pari même si rien n’est encore joué : maintenir un électorat urbain sensibilisé à l’environnement dans son giron à coup de grands discours. Nul doute que la pression exercée par le mouvement climat n’y est pas pour rien dans cette victoire culturelle.

S’attaquer directement à Macron est également parfaitement adapté, en termes de radicalité, au moment politique que nous avons traversé au premier semestre 2019. La défiance vis-à-vis du gouvernement était très forte, avec les gilets jaunes notamment. Destituer symboliquement Macron est un message clair qui permet de construire des ponts entre mouvement social et écolo, de casser l’image « écolo-bobo » que peuvent avoir les activistes climat aux yeux de la France périphérique, pour caricaturer.

En cela, cette campagne de décrochage a été un catalyseur important dans une période d’accélération historique. Si cette période est désormais close, puisque le mouvement des gilets jaunes est de fait terminé, elle a permis d’acter un alignement fort des revendications sociales et écologistes. La campagne de décrochage a d’ailleurs été rebaptisée « contre l’inaction climatique et sociale du gouvernement ». De bonnes bases sont donc posées pour la suite, qui peut arriver très vite (réforme des retraites…).

Cette alchimie favorise également l’émergence d’un nouveau bloc historique. Celui des forces de transformation sociale et écologique, par opposition au bloc libéral-macroniste, qui a phagocyté le bipartisme traditionnel, et au bloc d’extrême droite. De fait, le mouvement climat est aujourd’hui le seul espace de radicalisation des classes moyennes urbaines jeunes sensibilisées, puisque l’opposition politique sociale-écolo est laminée. Décrocher Macron, c’est un catalyseur de radicalisation efficace pour cette sociologie-là. Cependant, pour massifier, il faut veiller à bien calibrer le degré de radicalisation par rapport à l’atmosphère générale du pays. Des campagnes trop radicales, rompant par exemple avec la doctrine de la non-violence, font courir le risque de voir décrocher les catégories de la population les plus attachées au consensus, donc de marginaliser brutalement à la fois le mouvement climat, mais aussi l’image de l’écologie.

Si les ONG principales du mouvement climat ont très bien intégré cette ligne stratégique, d’autres acteurs de l’écologie radicale s’impatientent et en appellent à la radicalisation rapide et tous azimuts des actions. C’est une erreur fondamentale pour plusieurs raisons : la principale est le risque de marginalisation de l’écologie, mais celle-ci est théorisée à partir de la croyance qu’une petite minorité agissante peut faire basculer la France, un débat sur lequel nous ne reviendrons pas. L’autre grande erreur, c’est le risque de folklorisation de l’écologie alors même que la population intègre qu’il s’agit d’une question de sécurité vitale. Après les épisodes extrêmes de cet été, de plus en plus de personnes comprennent que l’inaction climatique est un manquement aux devoirs régaliens de l’État, à savoir protéger physiquement les citoyens.

Devant le Tribunal de Paris, quelques 500 personnes étaient réunies pour accompagner les prévenus, dont de nombreux responsables associatifs et politiques.

Le gouvernement a rompu le contrat social.

Toujours d’après le Harris-interactive de septembre, les Français seraient 72 % à avoir montré davantage d’intérêt pour l’écologie au cours des derniers mois. Si 90 % des personnes interrogées sont plus disposés à faire des petits gestes qui ne coutent pas grand-chose comme le tri, 80 % seraient motivés à manger moins de viande, 65 % à limiter leurs voyages en avion et même 53 % à ne plus utiliser leur véhicule. On ne peut donc pas dire que cette prise de conscience soit superficielle. En un an, l’écologie est devenue un vrai sujet de société en France, et en termes d’histoire longue, c’est une évolution extrêmement rapide de l’opinion publique. Pour les municipales, seuls les impôts locaux devancent aujourd’hui l’écologie dans les thématiques de vote, devant les questions sécuritaires et culturelles : c’est une première.

Culturellement, les victoires sont donc réelles et l’énergie déployée par le mouvement climat en est une des raisons fondamentales. Mais pour atteindre une hégémonie culturelle suffisante pour permettre à l’écologie sociale de prendre le pouvoir, il faut néanmoins faire éclater le plafond de verre qui existe encore, vis-à-vis notamment des secteurs traditionnels de la droite. Pour faire éclater le plafond du vert, il faut démontrer que l’écologie est la seule porte de sortie d’une crise qui sera aussi largement sécuritaire et qui menace les fondements du rôle de l’État. Décrocher Macron, c’est aussi une opportunité pour le rappeler et l’imposer dans le débat public.

Lors des auditions au tribunal, les prévenus ont largement appuyé leur rhétorique sur les risques sécuritaires catalysés par le changement climatique. Une infraction minime – voler un portrait – doit être comparée à une infraction majeure au droit des populations à vivre dignement, dans une planète qui ne soit pas une étuve. Emmanuel Macron est ainsi montré du doigt comme étant le responsable d’une incapacité à respecter ce qui fonde philosophiquement le droit constitutionnel, tant pour la droite que pour la gauche.

Pour les conservateurs, le droit est construit à partir de la théorie de Thomas Hobbes. L’État est un Léviathan, un monstre auquel on abdique son droit de nature[1] en faveur d’un souverain absolu qui garantira la paix civile grâce à la puissance de répression dont il dispose. Pour les progressistes, c’est plutôt Rousseau qui formule les principes généraux du droit. Pour qu’une société soit société, chacun renonce à sa liberté naturelle pour gagner une liberté civile : c’est le contrat social. La souveraineté populaire, à travers la démocratie, est la garante de la liberté et de l’égalité des individus et les volontés particulières se plient à la volonté générale. La République française est un mixte entre plusieurs doctrines, mais cette tension entre conception hobbesienne et rousseauiste de l’individu et du droit est encore bien vivante.

Le changement climatique, c’est à la fois une menace physique sur les personnes et sur les biens, et aussi une menace pour la souveraineté nationale. Des hommes confrontés à des évènements climatiques et des conflits à répétition perdent la liberté de jouir des droits qui leurs sont garantis par le contrat social. Ils ne sont donc plus égaux, puisque l’égalité est une construction juridique. Dans les deux cas, qu’on soit de gauche comme de droite, il est évident que par son inaction climatique, Macron n’est ni un garant de l’ordre et de la propriété, ni de la souveraineté populaire.

Que ce soit Hobbes ou Rousseau, ces deux philosophies du droit sont modernes au sens où elles sont empiristes et rationalistes : seul un raisonnement rigoureux, déductif peut amener à une « théorie scientifique » des lois morales et de l’organisation politique (par opposition au relativisme des croyances religieuses). Dès lors, ne pas intégrer viscéralement les conclusions du GIEC dans ses politiques publiques, c’est aussi un retour au relativisme. C’est une autre facette du néolibéralisme : la liberté absolue du marché, non régulée par une puissance publique rationnelle, est un retour à un stade beaucoup plus primitif de civilisation : un retour à l’avant-Révolution française.

Il y a donc fondamentalement toutes les raisons d’attaquer symboliquement Macron. Le camp de l’écologie est en cela le seul à pouvoir déployer une critique radicale et transversale, pas seulement « de gauche », de son inaction. Mais pour que le procès des décrocheurs de portrait soit une occasion de déployer une telle sémantique, il faut bien marquer la différence entre le fait de s’attaquer au gouvernement et celui de s’attaquer aux institutions.

Lorsqu’on a la chance de disposer d’un État solide dont la Constitution définit théoriquement le caractère social et démocratique, il faut le défendre, surtout si l’on veut un jour se donner les moyens d’opérer une transition écologique rapide. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le bloc libéral-macroniste cherche à démanteler la puissance publique sous toutes ses formes.

La grande majorité des français est attachée aux institutions républicaines, a fortiori dans la « France périphérique ». Ces institutions sont largement perçues comme protectrices, garantes de stabilité. La stabilité est une demande populaire d’autant plus forte que nous traversons une période de crise sociale dont la mondialisation néolibérale est la cause principale. Avec le changement climatique, la demande de protection sera encore plus forte. Entrainer les classes populaires dans le camp de l’écologie sociale, c’est donc aussi marquer son attachement aux institutions. Il faut apparaitre comme sérieux et digne de confiance : personne ne fait confiance aux aventuristes qui veulent tout envoyer balader.

Cette démarcation entre gouvernement et institutions a été bien explicitée pendant les audiences des décrocheurs, ce qui de fait renforce la crédibilité du mouvement climat. Cependant, il est nécessaire de continuer dans ce sens en proposant une rhétorique médiatique qui intègre davantage la question institutionnelle – l’échelon national – en plus du duo traditionnel local-global.

Quelque part, le décrochage des portraits est l’occasion de renforcer les institutions françaises, en les poussant à s’adapter très rapidement au changement climatique. Cela peut être un élément d’un discours constructif et positif, qui a toujours son succès : « nous voulons pousser l’État à se moderniser pour répondre au mieux à ses missions ». Dans cette logique, l’institution judiciaire à laquelle est directement confronté le mouvement climat aurait bien besoin de se mettre à la page.

L’institution judiciaire doit s’adapter á l’urgence climatique

Le droit actuel contient déjà tous les outils pour justifier théoriquement la lutte contre l’inaction climatique. Il est possible de citer par exemple les trois premiers articles de la Charte de l’environnement qui fait partie du bloc de constitutionnalité : « Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé (Art. 1) ; Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement (Art. 2) ; Toute personne doit, dans les conditions définies par la loi, prévenir les atteintes qu’elle est susceptible de porter à l’environnement ou, à défaut, en limiter les conséquences (Art. 3) ». L’article 5 dispose quant à lui : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. ».

Plus classiquement, l’Art. 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui fait aussi partie du bloc de constitutionnalité, dispose que « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme.

Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Le changement climatique menace l’ensemble de ces droits, et ainsi constitue une oppression qui légitime une résistance. L’inaction climatique est liberticide, elle prive les populations de la liberté de vivre décemment.

Dans cet esprit, la défense des activistes du mouvement climat s’est largement appuyé sur « L’état de nécessité » (art. 122-7 du Code pénal), c’est à dire « la situation dans laquelle se trouve une personne qui, pour sauvegarder un intérêt supérieur, n’a d’autre ressource que d’accomplir un acte défendu par la loi pénale ». Devant le fait que le changement climatique est bien un danger actuel – en témoignent les sècheresses, canicules, incendies et ouragans de cet été – et que les émissions de GES françaises baissent deux fois moins vite que ce que préconise le GIEC pour les diviser par deux en 2050 (rappelons qu’en 2018, l’hiver fut particulièrement doux ; en 2017, les émissions avaient augmenté de 2,7 %.) et surtout devant le fait que la France ne respecte pas ses propres engagements en la matière, l’argument pèse. Fait historique : à Lyon, le délibéré du 16 septembre quant aux décrocheurs de portraits lyonnais a prononcé la relaxe au nom de cet état de nécessité. Voici 2 extraits qui en attestent :

« Attendu que, face au défaut du respect par l’État d’objectifs pouvant être perçus comme minimaux dans un domaine vital, le mode d’expression des citoyens en pays démocratique ne peut se réduire aux suffrages exprimés lors des échéances électorales, mais doit inventer d’autres formes de participation dans le cadre d’un devoir de vigilance critique ; »

« Attendu,[…] que, dans l’esprit de citoyens profondément investis dans une cause particulière servant l’intérêt général, le décrochage et l’enlèvement sans autorisation de ce portrait dans un but voué exclusivement à la défense de cette cause, qui n’a été précédé ou accompagné d’aucune autre forme d’acte répréhensible, loin de se résumer à une simple atteinte à l’objet matériel, doit être interprété comme le substitut nécessaire du dialogue impraticable entre le président de la République et le peuple ;  »

« Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Montesquieu, L’Esprit des lois – 1748.

La tolérance de ce délibéré s’explique par la non-violence affichée des prévenus. C’est en ça une victoire qui légitime l’efficacité de ce mode d’action. On est très loin de la sévérité avec laquelle les gilets jaunes ont été traités par la justice. Si des violences et des dégradations ont terni l’ensemble du mouvement des gilets jaunes, impactant forcément le délibéré des procès au cas par cas, la différence de traitement montre aussi une certaine « hostilité de classe ». Or, l’égalité devant la loi est le pilier de notre République. En cela, la dernière phrase «  […] le décrochage […] doit être interprété comme le substitut nécessaire du dialogue impraticable entre le président de la République et le peuple » est quelque peu problématique. Elle explicite un jugement de valeur politique qui ne s’appuie sur aucun article de loi, ce qui est à la fois intolérable (imaginons qu’une force écologiste et sociale soit au pouvoir et que des juges réactionnaires se permettent de tels jugements de valeur) et dommageable, puisque le parquet fait appel du jugement et que la réaction du reste de l’institution judiciaire sera sans doute ferme, et ce sont les décrocheurs qui en subiront les conséquences.

En somme, si des avancées jurisprudentielles sont plus que nécessaires, la justice ne peut se substituer au politique. C’est une question d’équilibre et de degré : il faut procéder petit à petit en jurisprudence, sous peine d’ouvrir une boite de Pandore en signifiant aux juges qu’ils sont tout permis. La jurisprudence a toujours revêtu, dans les pays démocratiques, un caractère assez politique, et surtout constitué une réponse pratique, fonctionnelle à « l’irréductibilité du réel » (le fait que la loi ne peut pas tout couvrir). En France, le droit du travail a par exemple particulièrement évolué, indépendamment de la modification des lois. Cependant, la justice ne peut être politique, car elle n’est pas en prise avec la démocratie. Un changement majeur de la juridiction pour l’adapter à l’anthropocène est par contre essentiel et il se fera par la volonté du peuple souverain via le pouvoir législatif élu, en 2022 par exemple. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il y avait des précédents au délibéré de Lyon. Lors des procès des « faucheurs de chaises » par exemple, les prévenus avaient déjà été relaxés, signe que la justice commençait à se positionner favorablement par rapport aux actions non violentes à caractère écologiste.

La séparation des pouvoirs, pilier constitutionnel [2] qui trouve racine dans la théorie de Locke et Montesquieu, vise à contrebalancer les potentielles dérives. Le judiciaire et le législatif sont censés refréner les ardeurs autoritaires de l’exécutif. Or celui-ci, parce qu’il domine largement dans la Vème République, endosse la responsabilité d’une politique qui conduit à terme à la restriction des libertés, puisque vivre dans un environnement serein est une liberté fondamentale. L’inaction climatique est donc, quelque part, une autre facette de la dérive illibérale du quinquennat Macron. Ce dernier ne s’est d’ailleurs pas privé de mobiliser le service antiterroriste et le Service central de renseignement criminel de la gendarmerie pour identifier et poursuivre les décrocheurs de portraits. Dans ce contexte, la justice pourrait très bien se sentir investie du devoir de contrebalancer l’exécutif en ne pénalisant pas les actions climatiques non violente à visée symbolique, comme ce fut le cas à Lyon.

Incarner ce que Macron ne peut plus être, une perspective nécessaire pour le mouvement climat

Ces questions philosophico-politiques sont certes passionnantes, mais encore faut-il en tirer quelque chose de concret. Il faut évidemment se demander comment exploiter au mieux de tels procès sur le plan politique, pour faire avancer ses pions sur l’ensemble de l’échiquier. En cela, plusieurs fenêtres d’opportunité s’ouvrent pour le mouvement climat.

Ces procès sont par exemple une occasion de casser le clivage générationnel construit autour du climat, tant par le système médiatique que certains jeunes militants adeptes du « jeunisme ». L’universalité et l’immédiateté des dégâts du changement climatique invalident tout discours de type « les jeunes se battent pour leur futur ». De fait, un tel discours folklorise la lutte climatique et la vide de son potentiel subversif.

Il éloigne les plus de 40 ans de l’engagement, au profit d’une posture de bienveillance confortable envers « les jeunes qui s’engagent ». Or en poussant le gouvernement à la répression judiciaire, le mouvement climat extirpe intelligemment la bienveillance générationnelle de l’apparat jupitérien. Pour beaucoup, un président doit se comporter en bon père de famille, et donc ne pas envoyer les adolescents qui lui tiennent tête en prison. C’est symboliquement délétère pour Macron, mais encore faut-il l’exploiter médiatiquement.

C’est d’ailleurs là qu’un autre point intéressant apparait. Grâce à ces procès, des figures, notamment féminines, ont été mises en avant médiatiquement. Faire émerger des figures médiatiques est nécessaire dans une époque qui concentre les projecteurs sur les individus, et non plus les corps intermédiaires (partis, syndicats, etc.). Sans de nombreux passages télé et magazine, difficile de faire porter son message de façon transversale dans la société. C’est ce qui a toujours manqué au mouvement climat, à l’heure où les algorithmes Facebook favorisent les effets de bulle.

La construction d’une narration portée sur le storytelling personnel ayant conduit à l’engagement, en amont à travers des textes et des vidéos sur les réseaux sociaux, était également très bien calibrée par rapport à un des objectifs stratégiques : humaniser le procès pour que chaque personne qui s’engage puisse se mettre à la place des prévenus et comprendre la réalité de la violence politique du gouvernement. Le storytelling marche de plus extrêmement bien dans l’univers médiatique. Culturellement pourtant, à gauche, il est malaisant de mettre en avant une histoire personnelle. La tendance est à toujours parler de manière impersonnelle, ce qui bride la production d’affects, pourtant capitale en politique.

Mais des figures pour des figures, cela ne suffit pas. Contre un Macron qui ne remplit pas ses devoirs régaliens, il faut des porte-paroles capables d’incarner aussi une dimension régalienne : adopter une posture à la fois jeune, dynamique, mais rigoureuse, pousser le discours bien au-delà du slogan. Il faut être capable d’argumenter sur les aspects sécuritaires, l’incompétence technique du gouvernement… bref d’incarner l’ordre, une boussole de stabilité dans une anarchie néolibérale.

Conclusion

La politisation des procès des décrocheurs de portraits est une occasion utilisée avec brio pour contrecarrer le déploiement du discours écologiste de Macron. La date du procès parisien tombe en cela très bien : juste au moment où Macron essaye de vendre un tournant vert. Il intervient également juste avant le 21 septembre, date de la grève mondiale pour le climat, qui sera une belle occasion de mesurer le degré de massification.

Désormais, il faut exploiter les interstices ouverts par ce procès : continuer à porter l’offensive contre les tenants d’un néolibéralisme climaticide tout en continuant à déployer un discours régalien. Le mouvement climat défit le gouvernement dans les rues, il doit le défier également sur le pragmatisme, sur la compétence, montrer que le camp du sérieux est le sien. Pour cela, il ne suffit pas de se déclarer porte-parole de la communauté scientifique, il faut incarner une posture institutionnelle.

[1] C’est-à-dire la liberté que chacun a d’user de sa propre puissance, comme il le veut lui-même pour la préservation de sa propre nature. Pour Hobbes, l’homme à l’état de nature est foncièrement violent, « L’Homme est un loup pour l’Homme ». Il s’oppose en cela à Rousseau, pour qui l’Homme est foncièrement bon, mais corrompu par la société.

[2] L’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui fait partie du bloc de constitutionnalité : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ».

Naomi Klein : « Nous entrons dans l’ère de la barbarie climatique » Entretien avec Naomi Klein, propos recueillis par Natalie Hanman https://reporterre.net/Naomi-Klein-Nous-entrons-dans-l-ere-de-la-barbarie-climatique

L’auteure de « La stratégie du choc » a publié un nouveau livre (en anglais). Une de ses idées phares est le lien entre crise climatique et montée des nationalismes et du « suprémacisme » blanc. Dans cet entretien, elle s’explique et commente aussi le renouveau du militantisme écologique.

Grèves pour le climat, marches partout dans le monde, Assemblée générale des Nations unies sur le réchauffement, rapport du Giec sur les océans… À partir du 20 septembre, des événements majeurs marquent la mobilisation pour lutter contre le changement climatique. Un moment essentiel, que Reporterre a décidé d’accompagner par une série d’articles de fond, sous le sigle « Huit jours pour le climat ». Cet entretien est paru à l’origine dans The Guardian. Il est republié ici dans le cadre du partenariat de The Nation avec Covering Climate Now, une collaboration mondiale de plus de 250 médias pour renforcer la couverture du changement climatique.

Naomi Klein est une journaliste canadienne et militante altermondialiste, connue pour ses livres No Logo (2001) et La Stratégie du choc (2008), aux éditions Actes Sud. Elle vient de publier, en anglais, On Fire : The (Burning) Case for a Green New Deal (Simon & Schuster, 2019).

The Guardian — Pourquoi publiez-vous ce livre maintenant ?

Naomi Klein — J’ai toujours l’impression que la façon dont nous parlons du changement climatique est trop compartimentée, trop cloisonnée par rapport aux autres crises auxquelles nous sommes confrontés.

Un thème très fort qui parcourt le livre est le lien qui existe entre la crise climatique et la crise de la montée de la suprématie blanche, les différentes formes de nationalisme et le fait que tant de gens soient forcés de quitter leur pays, ainsi qu’avec la guerre menée contre notre temps d’attention disponible. Il s’agit de crises qui se recoupent et s’entrecroisent, et les solutions doivent donc l’être aussi.

Le livre rassemble des essais écrits lors de la dernière décennie. Avez-vous changé d’avis sur quelque chose ?

Je n’ai pas mis suffisamment l’accent dans le passé sur le défi que pose le changement climatique à la gauche. La vision du monde par la gauche ne s’intéresse qu’à redistribuer le butin de l’extractivisme [le processus d’extraction des ressources naturelles terrestres] et ne tient pas compte des limites d’une consommation sans fin.

Qu’est-ce qui empêche la gauche d’en tenir compte ?

Dans le contexte nord-américain, admettre qu’il va y avoir des limites est le plus grand des tabous. Vous le voyez dans la façon dont [la chaîne de télé] Fox News s’en est pris au Green New Deal : « Ils s’en prennent à vos hamburgers ! » Cela touche au cœur du rêve américain, selon lequel chaque génération obtient plus que la précédente et qu’il y a toujours une nouvelle frontière vers laquelle s’étendre – c’est l’idée même de nations coloniales comme les nôtres. Quand quelqu’un arrive et dit, « Il y a des limites, nous avons des décisions difficiles à prendre, nous devons trouver comment gérer ce qui reste, nous devons partager équitablement », c’est ressenti comme une attaque psychique. La réponse [à gauche] a donc été d’éviter le sujet, et de dire « Non, non, non, nous ne venons pas vous prendre vos affaires, il va y avoir toutes sortes d’avantages. » Et il y aura effectivement des avantages : nous vivrons dans des villes plus habitables, nous aurons moins d’air pollué, nous passerons moins de temps coincés dans la circulation, nous pouvons inventer des vies plus heureuses et plus riches de bien des façons. Mais nous allons devoir restreindre notre consommation sans fin et jetable.

Vous sentez-vous encouragée par les discussions sur le Green New Deal ?

Je suis excitée et soulagée que nous parlions enfin de solutions à l’échelle de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Qu’il ne s’agit pas d’une petite taxe sur le carbone ou d’un système de plafonnement et d’échange comme solution miracle. Nous parlons de transformer notre économie.

De toute façon, le système actuel laisse tomber la majorité de la population, et c’est pourquoi nous vivons une période de déstabilisation politique si profonde — qui nous donne les Trump et les Brexit, et tous ces chefs dominateurs. Alors, pourquoi ne pas tout changer de bas en haut, et d’une manière qui permette de régler toutes les crises en même temps ?

Il y a toutes les chances qu’on rate notre coup, mais chaque fraction de degré de réchauffement que nous pouvons retarder est une victoire, chaque décision politique qui rend nos sociétés plus humaines nous aidera à surmonter les inévitables chocs et tempêtes à venir sans glisser dans la barbarie. Parce que ce qui me terrifie, c’est ce que nous voyons à nos frontières en Europe, en Amérique du Nord et en Australie — je ne pense pas que ce soit une coïncidence si les États coloniaux et les pays moteurs de ce colonialisme sont en première ligne. Nous assistons aux débuts de l’ère de la barbarie climatique. Nous l’avons vu à Christchurch [1], nous l’avons vu à El Paso [En août 2019, un suprémaciste blanc a tué 22 personnes à El Paso, au Texas]] , où il y a ce mariage de la violence suprémaciste blanche et du racisme anti-immigrants.

C’est un lien que beaucoup de gens n’ont pas fait.

Cette tendance est claire depuis un certain temps. La suprématie blanche est apparue non seulement parce que les gens avaient envie d’idées qui allaient faire tuer beaucoup de gens, mais aussi pour protéger des actions barbares mais très rentables. L’ère du racisme scientifique a commencé avec la traite transatlantique des esclaves et en était une justification. Si nous voulons réagir au changement climatique en fortifiant nos frontières, alors les théories le justifiant en créant ces hiérarchies dans l’humanité vont revenir en force. Il est de plus en plus difficile de le nier puisque des tueurs le crient sur tous les toits.

Une critique que l’on entend au sujet du mouvement écologiste est qu’il est dominé par les Blancs. Qu’en pensez-vous ?

Lorsqu’un mouvement émane majoritairement du secteur le plus privilégié de la société, son approche est craintive face au changement. Les gens qui ont beaucoup à perdre ont davantage peur du changement que les gens qui ont beaucoup à y gagner et auront tendance à se battre plus fermement. D’où l’utilité d’aborder le changement climatique en le reliant aux questions de base : comment allons-nous obtenir des emplois mieux rémunérés, des logements abordables, un moyen pour les gens de prendre soin de leur famille ?

« Ce sont les femmes racisées du Congrès, comme Alexandria Ocasio-Cortez, qui défendent le Green New Deal »

J’ai eu de nombreuses conversations avec des environnementalistes, ils semblent vraiment croire que lier la lutte contre les changements climatiques à la lutte contre la pauvreté ou à la lutte pour la justice raciale va rendre le combat plus difficile. Nous devons sortir de cette pensée, type « ma crise est plus grande que la tienne : d’abord, nous sauvons la planète, puis nous luttons contre la pauvreté, le racisme et la violence contre les femmes ». Ça ne marche pas. Cela aliène les gens qui se battraient pourtant le plus courageusement pour le changement. Ce débat a énormément avancé aux États-Unis en raison des personnes à la tête du mouvement pour la justice climatique et parce que ce sont les femmes racisées du Congrès qui défendent le Green New Deal. Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib viennent de communautés qui ont été traitées brutalement sous les années du néolibéralisme et depuis plus longtemps encore, et elles sont déterminées à représenter les intérêts de ces communautés. Elles n’ont pas peur d’un changement radical parce que leurs communautés en ont désespérément besoin.

 

Dans le livre, vous écrivez : « La dure vérité est que la réponse à la question “que puis-je faire, en tant qu’individu, pour arrêter le changement climatique ?” est : rien. » Vous y croyez encore ?

En ce qui concerne les émissions de carbone, les décisions individuelles ne vont pas s’additionner à la hauteur dont nous avons besoin. Et je crois que le fait que, pour tant de gens, il soit plus confortable de parler de sa propre consommation que de changement systémique est un produit du néolibéralisme : nous avons été formés pour nous voir d’abord comme des consommateurs. D’où l’intérêt d’évoquer des moments historiques comme le New Deal ou le Plan Marshall : cela nous ramène à une époque où nous étions capables de penser le changement à grande échelle. Mais depuis quelques décennies, nous avons été entraînés à penser très petit. Il est très significatif que Greta Thunberg ait fait de sa vie une urgence vivante.

Elle a pris la mer pour le sommet de l’ONU sur le climat à New-York sur un yacht sans émission de carbone…

Exactement. Mais il ne s’agit pas de ce que Greta fait en tant qu’individu. Il s’agit de ce que Greta diffuse dans les choix qu’elle fait en tant qu’activiste, et je trouve ça magnifique. Elle utilise le pouvoir dont elle dispose pour faire savoir qu’il s’agit d’une situation d’urgence et elle essaie d’inciter les politiciens à la traiter comme une urgence.

Personne n’est exempté d’examiner ses décisions et ses comportements, mais depuis que j’ai écrit No Logo, on m’a posé des questions du genre : « Que devrais-je acheter, où devrais-je le faire, quels sont les vêtements éthiques ? » Ma réponse est que je ne suis pas une conseillère lifestyle, je ne suis le gourou du shopping de personne. Je fais des choix dans ma propre vie, mais je ne me fais pas d’illusion sur le fait que ces choix vont faire la différence.

« Ce que fait Greta Thunberg est magnifique. Elle utilise le pouvoir dont elle dispose pour faire savoir qu’il s’agit d’une situation d’urgence »

Certaines personnes choisissent de ne pas avoir d’enfants. Qu’en pensez-vous ?

Je suis heureuse que ces discussions tombent dans le domaine public plutôt qu’on ait peur d’en parler. Les gens se sentaient isolés. Je me suis sentie isolée. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’ai attendu aussi longtemps avant d’essayer d’être enceinte : je disais tout le temps à mon partenaire : « Quoi, tu veux avoir un guerrier à la Mad Max, combattant avec ses amis pour avoir de la nourriture et de l’eau ? » Ce n’est que lorsque j’ai fait partie du mouvement pour la justice climatique et que j’ai pu voir une voie à suivre, que j’ai pu imaginer avoir un enfant. Mais je ne dirais jamais à personne comment répondre à cette question des plus intimes. En tant que féministe qui connaît l’histoire brutale de la stérilisation forcée et la façon dont le corps des femmes devient une zone de combat lorsque les décideurs tentent de contrôler la population, je pense que l’idée qu’il existe des solutions réglementaires lorsqu’il s’agit d’avoir ou non des enfants est une catastrophe à rebours de l’histoire. Nous devons lutter ensemble contre notre deuil climatique et nos craintes climatiques, et la discussion que nous devons avoir est de savoir comment bâtir un monde où ces enfants pourront mener une vie prospère et sans carbone.

Au cours de l’été, vous avez encouragé les gens à lire L’Arbre-monde, le roman de Richard Powers. Pourquoi ?

Ce que Powers écrit sur les arbres est qu’ils vivent en communauté, qu’ils sont en communication, qu’ils planifient et réagissent ensemble, et nous avons tort dans la façon dont nous les concevons. C’est la même discussion que nous avons pour savoir si nous allons résoudre la crise en tant qu’individus ou comme organisme collectif. Et puis, il est rare, dans la bonne fiction, de valoriser l’activisme, de le traiter avec un réel respect, de parler des échecs, de reconnaître l’héroïsme des gens qui mettent leur corps en jeu. Je pense que Powers l’a fait d’une manière extraordinaire.

Que pensez-vous de ce que le mouvement Extinction Rebellion a accompli ?

Une chose qu’ils ont très bien réussi est de nous sortir du modèle de militantisme classique où l’on dit aux gens quelque chose d’effrayant en leur demandant de cliquer quelque part pour faire quelque chose. J’entends souvent les gens dire que dans les années 1930 ou 1940, on pouvait s’organiser quartier par quartier ou lieu de travail par lieu de travail, mais qu’aujourd’hui, ce n’est plus possible. La seule chose qui va changer cette croyance est de se retrouver face à face, en communauté, d’avoir des expériences, loin de nos écrans, ensemble dans la rue et dans la nature, d’obtenir des choses et de sentir ce pouvoir.

Vous parlez d’endurance dans le livre. Comment faites-vous pour continuer ? Vous vous sentez pleine d’espoir ?

J’ai des sentiments compliqués sur cette question de l’espoir. Il ne se passe pas un jour sans que je n’aie un moment de panique pure et simple, de terreur totale, de conviction totale que nous sommes condamnés, et puis je m’en sors. Je suis rafraichie par cette nouvelle génération si déterminée, si forte. Je suis inspirée par la volonté de faire de la politique électorale, parce que ma génération, lorsque nous étions dans la vingtaine et la trentaine, avait tellement de suspicion à l’idée de se salir les mains avec la politique électorale qu’elle a perdu beaucoup d’occasions. Ce qui me donne le plus d’espoir en ce moment, c’est que nous avons enfin la vision de ce que nous voulons ou du moins la première ébauche. C’est la première fois de ma vie que cela se produit. Et aussi, j’ai décidé d’avoir des enfants. J’ai un enfant de sept ans qui est obsédé et amoureux du monde naturel. Quand je pense à lui, après avoir passé tout un été à parler du rôle du saumon dans l’alimentation des forêts où il est né, en Colombie-Britannique, et de la façon dont le saumon est lié à la santé des arbres, du sol, des ours, des orques et de tout ce magnifique écosystème, et je pense à ce que ce serait de devoir lui dire qu’il n’y a plus de saumons. C’est ce qui me motive. Et me détruit.

[1] En mars 2019, un terroriste d’extrême droite a attaqué deux mosquées et tué 51 personnes à Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Larrialdi klimatikoa: zurikeria ala alarma gorria Joseba Permach Marti, Iratzar Fundazioko kidea www.argia.eus/albistea/larrialdi-klimatikoa-zurikeria-ala-alarma-gorria

Klimaren egoeraren gaineko kezka areagotu da azken aldian. Ez da harritzekoa. Azken urte luzeetako udararik beroenak, euri jasa bortitzak, uholdeak, sute ikaragarriak… eguneroko ogi ditugu berrietan. Adituak ere, larritasun hori azpimarratze aldera, aldaketa klimatikotzat izendatzen genuenari “larrialdi” hitza jarri diote.

Eta ekimen sozial ezberdinen ondorioz, gaiak indarra hartu du iritzi publikoa deiturikoan. Ez dira falta ere, kolore ezberdinetako (eta helburu ezberdinetako) adierazpen instituzional eta proposamen politiko nahiz ekonomikoak. Eztabaida indarrez ireki da eta ez da gutxi. Baina, errealitatea nola begiztatzen dugunak erabat baldintza dezake beronen gaineko eraldaketa. Ezinbesteko izango zaigu iritzi, interes eta adierazpen andana horien bueltan, larrialdi klimatikoa ulertu eta balizko irtenbideei buruz hausnartzeko begirada kritiko, konplexu eta errotikoa. Gure txikitasunetik ulertu eta egungo egoeraren eraldaketari ekin asmoz.

Pentsamendu kritikoaren lehen premisa da arazoen iturburuetara jotzea. Larrialdi klimatikoa arazo sozial eta global gisa ezaugarritu beharra dugu. Sistema kapitalista, koloniala eta patriarkalaren motorra den etekinen etengabeko ugaltze nahikerian du bere funtsa. Zehazkiago, kapitalismo globalizatu honen “garapen” ereduak baliabide naturalen ustiakuntza iraunkorra eskatzen du eta, jakina, finituak diren baliabideak infinitua nahi den garapenarekin bateraezinak dira. Ez da beraz arazo sektorial bat, ez da errezeloz begira daitekeen identitate moda berri bat, sistema kapitalistaren baitakoa da. Modu konplexu eta sakonean ulertzea dagokiguna, begirada sistemikoz.

Bestelako ereduaz herria eraikitzen hasteko unea iritsi da, edo jarraitzekoa. Besteak beste, bestelako zentzu komuna hegemoniko egitea izango da hurrengo urteotako erronkarik garrantzitsuenetako bat. Ezinbesteko zaigu, ekonomiaren eta lanaren ulerkuntzan sakontzea eta eraldatzea: bizitzaren iraunkortasuna, jasangarritasuna, erreprodukzioa… Merkantilismo soiletik haragoko ikuskera eta zerumuga beharko dugu. Sistema kapitalista bere osotasunean ez ezik, egungo gizartearen edo zibilizazioaren garapen eredua bera ere auzitan jartzea dagokigu. Kontua ez baita gehiago edo gutxiago haztea, zein hazkunde eta zein desazkunde behar ditugun birpentsatzen hastea baizik. Bestelako imaginario sozialak behar ditugu.

Eredua errotik eraldatzeko, pertsonaletik eta kolektibotik, gaurdanik oinez egiteko trantsizio ekologikoaz hausnartu, eztabaidatu, adostu eta, bereziki, praktikara eraman beharra dugu. Praktika eta ekintzen bidez (er)aldatzen da errealitatea. Energian, garraioan, elikaduran, zaintzaren alorrean, teknologian, ekoizpen produktiboa deiturikoan, hezkuntzan, hondakin-politikan, hirigintzan, politika publikoetan, harreman komertzialetan… esparru ezberdinak blaituko dituen eredu berria behar du izan.

Hiru dira, gure ustez, trantsizio ekologikoa helburu, eraldaketa prozesua norabidetu dezaketen oinarriak. Batetik, globalizazioa goitik behera inposatu nahi diguten honetan, guk tokiko garapenak eskaintzen duen behetik gorako logika demokratizatzailea lehenetsi behar dugu. Herrietatik, eskualdeetatik eta Euskal Herritik zer egin dezakegun hausnartu, adostu eta martxan jarri beharra dago. Elikadura burujabetza, energia burujabetza, hondakinen gaineko politikak, ondasun komunen zaintza, industria eredu berria… Gauza asko martxan jartzen ari dira eta jartzeke ditugu. Bigarrenik, transnazionalen agindupean demokrazia (bizia) pribatizatzen ari diren honetan, baliabide eta politika publiko eta komunak babestea eta bultzatzea ezinbesteko lehia izango da datozen urteetan. Natur baliabideen izaera publikoa bermatu eta larrialdi klimatikoari aurre egiteko beharrezkoa den esku hartze publikoa ezinbestekoa da arazoari aurre egingo badiogu. Eta hirugarrenik, nola ez, guzti hau hezur-mamitzeko gaitasun politiko errealak beharrezko ditugu: herri burujabetza behar dugu, egituraketa politikoa eta ahalmen politikoak behar ditugu bestelako herri eredua erreal egiteko. Herrien burujabetza politikoak soilik berma dezake herritarron burujabetza eta, ondorioz, bestelako planeta eta jendarte baten alde borrokatuko duten herri eta herritar askeak.

Izan ere, oro har mundu distopiko eta etorkizun katastrofikoa eskaintzen ari zaigun honetan, guk (er)aldaketaren beharra eta aukera azpimarratu nahi ditugu. Ez gara inozoak eta badakigu, zurikeria saiakerak tarteko, interes ugari eta anitz lehiatu izan direla, eta lehiatzen direla gaur ere, ikuspegi fatalistaren atzean, baina beste mundu bat posible delako borrokatu izan dugu eta borrokatzen dugu. Zorionez hari luzea baitugu honetan ere Euskal Herrian. Mugimendu eta borroka ekologistak historia eta jakintza metatu luzea du, bai eta han-hemen garaturiko alternatiba eta praktika esperientzia errealek ere: Lemoiz, Bardeak, Autobia, AHT, fracking-aren eta errauskailuaren kontrako borrokak, Atez atekoaren aldeko apustua, auzolana, ekonomia sozial eraldatzailetik garatzen ari diren ekimenak, elikadura eta energia burujabetza proiektuak, Bizi Mugimenduaren ekimenak…

Euskal Herrian dagoen ama lurrarekiko errespetua, eraldaketarako grina, kolektibotasunerako joera eta irakurketa teorikoa borroka praktikoarekin uztartzeko gaitasuna osagai oso baliotsuak dira mundu mailako trantsizio sozio-ekologiko baten norabidean gure aletxoa jartzeko, ekologiatik ere herria egiteko.