Articles du Vendredi : Sélection du 18 décembre 2020


Référendum pour le climat : «Une réforme inutile au service d’une opération politique» Juliette Delage www.liberation.fr/france/2020/12/15/referendum-pour-le-climat-une-reforme-inutile-au-service-d-une-operation-politique_1808713

Emmanuel Macron a rouvert lundi la perspective d’une révision de la Constitution pour y introduire la protection de l’environnement. Cette annonce relève du coup politique, estime le spécialiste du droit constitutionnel Dominique Rousseau.

Les membres de la Convention citoyenne pour le climat lui ont réclamé des «décisions fortes» pour lutter contre le réchauffement climatique. Emmanuel Macron a répondu en ouvrant la voie, lundi soir, à un référendum visant à introduire la défense de l’environnement dans le premier article de la Constitution. Cela fait quinze ans que les Français n’ont pas été consultés à travers ce procédé. Pour Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’université Paris-I, cette annonce est une tactique politique qui n’aura pas de conséquence juridique.

En choisissant d’avoir recours à un référendum, Emmanuel Macron cherche-t-il à réaffirmer sa légitimité?

Lorsque les Français se prononcent sur un référendum, ils ne votent jamais vraiment pour ou contre un texte, mais pour ou contre celui qui a posé la question. Le référendum annoncé lundi par Emmanuel Macron ne fera pas exception. Si le scrutin a une issue positive, le président de la République pourra s’en servir à son avantage, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2022. Mais les électeurs pourront aussi profiter de cette occasion pour le «virer de l’Elysée».

Ce n’est pas nouveau : depuis le début de la Ve République, les référendums ont toujours eu une dimension plébiscitaire. Charles de Gaulle a quitté le pouvoir en 1969 après avoir été désavoué sur le référendum visant à créer des régions et réformer le Sénat. En 1972, Georges Pompidou s’est servi d’un référendum sur l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun pour démontrer l’incapacité des socialistes et des communistes à gouverner ensemble, alors que l’union de la gauche était en train de se concrétiser. Ça n’a pas loupé : les premiers se sont opposés au texte pendant que les seconds se sont abstenus.

Le processus engagé par Emmanuel Macron pour introduire la défense de l’environnement dans la Constitution a-t-il des chances d’aboutir ?

Avant d’être soumis au référendum, les textes visant réviser la Constitution doivent être adoptés en termes identiques par l’Assemblée nationale et le Sénat. C’est très important car cela signifie que l’Assemblée n’a pas le pouvoir du dernier mot, contrairement aux lois ordinaires. Si l’une des deux chambres du Parlement change ne serait-ce qu’une virgule, la réforme est bloquée. Ce n’est pas gagné, dans la mesure où le Sénat est à droite. La situation est très proche de celle à laquelle a été confronté François Mitterrand, en 1984. Il souhaitait réviser la Constitution pour sortir de «la crise de l’école privée» mais le Sénat, à droite, a bloqué son projet.

Avec cette annonce, Emmanuel Macron a inauguré un jeu de poker menteur entre les différentes institutions. Il va d’abord passer la patate chaude au Sénat, puis au peuple. Il fait peser sur eux la responsabilité de l’échec ou de la réussite de cette réforme. En tout cas, il faudra attendre un peu. Je vois mal comment le référendum pourrait être organisé avant juin 2021 alors qu’on est dans un contexte de pandémie et que les régionales ont été repoussées.

Concrètement, si la révision est adoptée et que la défense de l’environnement est inscrite dans le premier article de la Constitution, qu’est-ce que ça changera ?

Absolument rien. Sur le fond, cette réforme est totalement inutile car la protection de l’environnement et de la biodiversité a déjà un rang constitutionnel. Le 31 janvier 2020, le Conseil constitutionnel a validé l’interdiction de produire en France et d’exporter des pesticides interdits par l’Union européenne. Par cette décision, il a fait prévaloir la protection de l’environnement sur la liberté d’entreprendre et le droit de propriété. Donc sur le plan juridique, réviser la Constitution ne changera rien.

C’est donc une tactique politique ?

Complètement. Emmanuel Macron a rejeté beaucoup de propositions de la convention citoyenne. Proposer un référendum va avoir un effet loupe : ce qu’on va retenir, c’est qu’il souhaite réformer la constitution en faveur de l’environnement. On oubliera tout le reste. Mais encore une fois, cette révision ne sert à rien puisqu’elle n’aura aucune conséquence juridique.

Il faut reconnaître que c’est une belle opération politique. Son issue pèsera sans aucun doute dans la campagne présidentielle de 2022. Si jamais le Sénat bloque la réforme, Emmanuel Macron pourra se présenter comme le démocrate qui a été empêché de recueillir la parole du peuple. Mais si le référendum a lieu et que le non l’emporte, je vois mal comment il pourrait se représenter.

Cinq ans après l’Accord de Paris, la ‘neutralité carbone’ nous conduit dans le mur Maxime Combes, économiste, en charge des enjeux commerce/relocalisation à l’Aitec et porte-parole d’Attac France. Auteur de « Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition » (Seuil, 2015) https://blogs.mediapart.fr/maxime-combes/blog/121220/cinq-ans-apres-laccord-de-paris-la-neutralite-carbone-nous-conduit-dans-le-mur

Il y a 5 ans tout juste, la COP21 n’a pas désamorcé la bombe climatique. Elle a même entériné un réchauffement climatique supérieur à 3,5°C. Les mêmes nous promettant une « prophétie auto-réalisatrice » pour résoudre le problème, parient désormais sur la « neutralité carbone » en 2050. Nouvelle promesse sans consistance qui ne peut que nous conduire dans le mur. Le temps est venu de se ressaisir.  

En 2015, la COP21 n’a pas désamorcé la bombe climatique

Rien ne serait plus faux que de laisser penser qu’il y aurait eu une COP21 et des Etats à la hauteur à Paris en 2015, capables d’endosser l’Accord de Paris, et que, désormais, ces mêmes Etats, ainsi que l’ONU, seraient en dessous de tout. Ce n’est pas vrai. En 2015, la COP21 n’a pas désamorcé la bombe climatique. Contrairement à ce que beaucoup ont affirmé, la COP21 et l’Accord de Paris n’ont pas, et ne pouvaient pas, engager une « révolution climatique ».

La COP21 a permis une prouesse diplomatique : obtenir, dans une période marquée par la montée des antagonismes nationaux et des déséquilibres mondiaux, un accord qui entérine le choix de 195 États de maintenir un cadre multilatéral onusien de « gouvernance du climat », sans doute pour plusieurs dizaines d’années. Ce n’était absolument gagné. C’est décisif, notamment parce qu’une absence d’accord aurait discrédité l’ONU peut-être de façon irrémédiable.

Par contre, ni la COP21 ni l’Accord de Paris n’ont réglé l’immense problème que constitue le manque d’ambition des politiques climatiques nationales. Quelles que soient les réserves que nous pouvons avoir sur le contenu de l’Accord de Paris – nous en avons plusieurs – on ne peut en attribuer la responsabilité à un accord qui porte sur la période post-2020 : un processus onusien multilatéral en matière climatique ne peut pas obtenir des Etats ce que les Etats ne veulent pas.

En 2015, les Etats ont entériné un crime climatique

Or, qu’ont fait les 195 Etats lors de la COP21 ? Entériner un accord qui prévoit de limiter un réchauffement climatique mondial à 1,5°C ou 2°C maximum (article 2), et, en même temps, violer ce même engagement en mettant sur la table des politiques climatiques nationales (NDCs) conduisant à un réchauffement climatique supérieur à 3,5°C et à consommer trois-quart du budget carbone disponible avant 2030. Cette différence, entre la réalité de leurs engagements, 3,5°C, et le souhaitable, 2°C ou moins, est un crime climatique.

Ce crime climatique n’est pas postérieur à la COP21. Il a été entériné à Paris, lors de la COP21, par les mêmes qui aujourd’hui se ruent sur les plateaux radios et TV pour « fêter » les 5 ans de l’Accord de Paris. Qu’ont-ils fait pendant la COP21, et depuis, pour s’assurer que les efforts supplémentaires nécessaires pour rester en deçà de 2°C soient pris en charge et répartis entre les Etats ? Rien ou pas grand chose.

Disons-le simplement : la situation climatique catastrophique que tous les rapports scientifiques observent aujourd’hui (1,28°C de réchauffement global – les 5 dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées) a été entérinée lors de la COP21, à Paris.

Nous savions tous, les architectes de l’Accord de Paris plus que les autres, que nous allions battre des records d’émissions de gaz à effets de serre durant de nombreuses années. Cela ne doit être une surprise pour personne.

La promesse d’une « prophétie auto-réalisatrice » a explosé en plein vol

Pourtant, les architectes de l’Accord de Paris n’ont cessé de nous faire une autre promesse. Celle consistant à affirmer que« l’esprit de Paris » allait renverser des montagnes et mettre enfin la lutte contre les dérèglements climatiques sur de bons rails. La transition vers une économie bas carbone allait devenir un horizon indépassable, incitant les acteurs économiques à changer leurs pratiques et à réorienter leurs investissements.

« L’accord de Paris est une prophétie auto-réalisatrice », ne cessait de répéter Laurence Tubiana, empruntant le terme au sociologue américain Robert K. Merton pour évoquer cette situation où, en se focalisant sur une évolution possible, les comportements se modifient et font advenir ce que la prophétie annonce. Annoncée, mais jamais vérifiée dans les faits, cette promesse n’à pas fait long feu.

L’élection de Donald Trump, puis celle de Bolsonaro et le maintien au pouvoir de dirigeants notoirement climato-hypocrites ou faussaires, ont fait voler en éclat cette prophétie. Coûte que coûte, on a pourtant essayé de l’entretenir. A l’élection de Trump on a opposé l’action des collectivités territoriales et des entreprises. A l’inertie du monde économique on a opposé des engagements volontaires et non contraignants (et souvent non suivis d’effet) du monde économique et financier.

La révolution climatique ne se décrète pas

Tout ceci ne fait plus illusion. Les objectifs fixés en 2015 n’étaient pas assez ambitieux, mais en plus, ils ne sont même pas tenus. Les données les plus récentes le montrent implacablement. Les révolutions, même climatiques, ne se décrètent pas, et les prophéties ne s’auto-réalisent jamais. Au mieux, elles se construisent pas à pas, avec force et détermination. Le plus souvent, celles et ceux qui n’ont pas intérêt au changement, agissent pour que rien ne change.

C’est précisément ce qu’il se passe et ce que la COP21 et l’Accord de Paris n’ont su empêcher : les industriels des énergies fossiles font comme si la COP21 et les engagements pris à Paris n’avaient jamais existé et ne s’imposaient pas à eux. Et ceux qui ont été directement élus pour représenter ces intérêts, de Trump à Poutine en passant par Bolsonaro, en font autant. Sans qu’il n’y ait de corde de rappel.

Répéter en boucle qu’il faut désormais retrouver « l’esprit de Paris » ne suffira donc pas à convaincre jusqu’aux plus récalcitrants de placer la lutte contre les dérèglements climatiques en tête de leurs priorités. Ce grand exercice collectif de wishfull thinking supportait déjà mal d’être confronté aux signaux contraires observés : l’aggravation du réchauffement climatique montre aux yeux du monde entier que ce château de cartes, aux fondations peu solides, est en ruine.

« La neutralité carbone », un dangereux pis-aller climatique

C’est l’une des nouveautés les plus frappantes de ces cinq dernières années. Et même de ces derniers mois : l’émergence de cette notion flou et peu compréhensible de « neutralité carbone ». Elle provient en grande partie de l’Accord de Paris et de son article 4 qui prévoit « de parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre ».

Elle devient désormais l’horizon indépassables des promesses sur le futur : pays après pays, multinationale après multinationale, cette notion vient se substituer à tous les autres objectifs, chiffrés ou non, de long-terme. On s’enthousiasme donc quand l’UE annonce un tel objectif pour 2050, quand la Chine l’évoque pour 2060, ou quand Total en fait son fond de commerce pour assurer que la multinationale fait partie de la solution et non du problème.

Tant de plasticité, tant d’indétermination, devrait nous alerter. Cette notion selon laquelle, à long terme, les émissions de GES d’un Etat ou d’une entreprise ne dépasserait pas les émissions de GES captées par dispositifs technologiques anthropiques ou par les milieux naturels – il y a là un glissement déjà discutable – pose trois problèmes majeurs.

La somme des neutralités carbone nationale ne fait pas la neutralité carbone planétaire

Le premier conduit à invisibiliser les objectifs de court-terme pour lui substituer une promesse à long terme, oubliant de fait, que du point de vue climatique, c’est le stock de GES dans l’atmosphère qui compte plutôt que le niveau d’arrivée.

La date du début d’une action résolue et l’ambition de cette action (pourcentage annuel de réduction) ont plus d’importance que la date d’arrivée : il faut donc réduire les niveaux d’émission aussi vite que possible. Sans attendre.

Le second consiste à offrir aux gouvernements et aux pollueurs la possibilité d’échapper à leurs responsabilités et de dissimuler leur inaction climatique derrière l’idée selon laquelle des émissions de GES en bonne et due forme pourraient être compensées par d’éventuels stockages de carbone par des écosystèmes ou de nouvelles technologies.

Une telle approche ouvre la porte à toute sorte d’arrangements avec la réalité ainsi qu’à de nombreuses fausses solutions. Or, les technologies de captage et stockage du carbone ne sont pas au point, et il n’y a tout simplement pas assez de terres disponibles sur la planète pour imaginer que les terres ou les plantations d’arbres pourraient couvrir les émissions de GES conjointes des Etats et des entreprises multinationales.

C’est là le troisième problème soulevé par cette notion : si la neutralité carbone peut faire sens d’un point de vue géophysique – la stabilité du climat s’obtient au moment où il n’y a pas plus d’émissions de GES relâchées dans l’atmosphère que de carbone que les écosystèmes ne peuvent stocker – cela ne fait plus du tout sens à l’échelle d’un Etat, d’une entreprise ou d’un particulier.

Ce n’est pas l’objet de ce texte que de le démontrer dans le détail, mais la somme des neutralités carbone des Etats et ou des entreprises ne fait pas la neutralité carbone planétaire. Notamment parce que les Etats et ou les entreprises parient sur des compensations carbone qu’ils ne peuvent garantir dans l’espace ou dans le temps. La neutralité carbone planétaire fait sens : celle à l’échelle d’un Etat ou d’une entreprise fait comme si les écosystèmes n’étaient pas interdépendants.

Il est temps de stopper la « gouvernance par la promesse » et le désengagement des Etats

Le mois de novembre 2020 est devenu le plus chaud de l’histoire, les glaciers fondent comme jamais, les vagues de chaleur sont toujours plus intenses, les sécheresses s’intensifient… mais tout ceci n’est pas une fatalité. Le temps est venu de mettre fin au désengagement des Etats qui consiste à substituer une promesse de long terme aux inactions de court terme : il est temps de voir les courbes d’émissions de GES (importations comprises) baisser. Dans la réalité, et pas simplement dans le futur.

C’est l’enjeu majeur de la période : les politiques nationales, celles qui sont portées par les Etats, doivent être bien plus ambitieuses à court terme. L’objet de ce texte n’est pas d’en faire la liste, mais de l’arrêt des subventions aux énergies fossiles au fait de ne plus négocier, signer et ratifier des accords commerciaux qui visent à approfondir la mondialisation néolibérale et productiviste, les voies à suivre sont connues et balisées : elles consistent progressivement à débrancher trois des moteurs du capitalisme actuel que sont l’approfondissement de la financiarisation, la croissance à tout prix et l’expansion de la globalisation.

La questions n’est pas de savoir s’il faut abandonner ou pas les objectifs de 1,5°C ou 2°C consignés à l’article 2 de l’Accord de Paris : dans le métro, si vous ratez votre arrêt, vous n’attendez pas le terminus pour descendre mais, au contraire, vous descendez au plus vite. Voilà l’urgence : descendre au plus vite de ce train infernal. Une récente étude publiée par la revue britannique Nature Climate Change doit nous conduire à conserver détermination et espérance : de fortes réductions d’émissions de GES auraient un effet substantiel sur le réchauffement au cours des 20 prochaines années. Le risque de vague de chaleurs pourrait être 13 fois plus faible en cas d’action déterminée.

A court terme donc. Voilà la piste à suivre : si le système climatique est dotée d’une forte inertie, l’histoire des 20 prochaines années n’est pas écrite pour autant. A nous d’imposer le rapport de force nécessaire vis-à-vis des décideurs politiques et économiques.

Désobéissance civile ou civique ? Alternatives Non-violentes www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-832_fr.html

Depuis la publication de l’ouvrage de José Bové et Gilles Luneau Pour la désobéissance civique (La Découverte, 2004), le débat sur la traduction de l’expression anglaise civil disobedience et sur la meilleure façon de dénommer la désobéissance non-violente aux lois injustes a été relancé. Ainsi, plusieurs articles récents parus dans Le Monde Diplomatique et dans Politis notamment, ont préféré utiliser l’expression « désobéissance civique » à celle de « désobéissance civile ».

Toutes les traductions françaises de l’expression civil disobedience ont jusqu’à maintenant privilégié le terme de « désobéissance civile ». Dans les écrits de Thoreau, Gandhi et Martin Luther King, tout comme dans les ouvrages d’Hannah Arendt et de John Rawls, le lecteur français ne trouvera pas l’expression « désobéissance civique ». La définition donnée par Gandhi qui insistait sur la civilité (la non-violence) de la désobéissance s’imposait et permettait de la différencier de la désobéissance « criminelle ». Durant la lutte du Larzac, les campagnes de refus-redistribution de l’impôt et de renvois de papiers militaires étaient bien qualifiées de « désobéissance civile ».

Toute considération sémantique appelle une question : peut-on totalement occulter l’histoire d’un concept et son usage courant pour dénommer un combat non-violent contre les injustices qui a recours à des actions illégales, mais légitimes ? C’est ainsi que la « désobéissance civile », dans notre langue, a toujours été considérée comme une démarche collective et politique, à la différence de « l’objection de conscience » qui est assurément une démarche individuelle de refus n’ayant pas vocation à créer un rapport de force, mais à permettre à l’individu de poser un acte par lequel il reste en accord avec sa conscience. Hannah Arendt et John Rawls ont écrit des pages lumineuses et définitives pour définir et distinguer ces deux concepts.

L’origine de l’expression « désobéissance civile » apporte une difficulté supplémentaire à cette réflexion. En effet, Henry David Thoreau est généralement considéré comme le « père » de la désobéissance civile. Or, il se situait personnellement dans une démarche de refus individuel pour ne pas être complice du mal qu’il condamnait. Il a refusé de payer ses impôts pour ne pas cautionner l’esclavage et la guerre, mais il ne participait à aucun mouvement collectif organisé. La démarche de Thoreau se situe davantage dans le registre de l’objection de conscience. Ceux qui aujourd’hui défendent l’expression « désobéissance civique » y trouvent argument pour affirmer que la « désobéissance civile » est une démarche individuelle… Cependant, dans son célèbre texte édité après sa mort sous le titre Du devoir de désobéissance civile, (le titre de la conférence de Thoreau était en réalité « les droits et les devoirs de l’individu vis-à-vis du gouvernement »), il propose des ouvertures vers une action collective susceptible de faire pression sur l’État. « Une minorité ne peut rien tant qu’elle se conforme à la majorité, affirme Henry David Thoreau ; ce n’est même pas alors une minorité. Mais elle est irrésistible lorsqu’elle fait obstruction de tout son poids. S’il n’est d’autre alternative que celle-ci : garder tous les justes en prison ou bien abandonner la guerre et l’esclavage, l’Etat n’hésitera pas à choisir. Si un millier d’homme devaient s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à permettre ainsi à l’Etat de commettre des violences et de verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible. » (1) Thoreau a de toute évidence l’intuition de la force organisée par le nombre.

Il apparaît cependant que l’expression « désobéissance civique » est de plus en plus utilisée aujourd’hui par certains acteurs qui veulent s’affranchir de l’exigence de non-violence. Ce n’était pas l’intention de José Bové et Gilles Luneau. Mais leur volonté de raccrocher la notion de « désobéissance civique », et donc « citoyenne », au droit de « résistance à l’oppression » permet toutes les ambiguïtés conceptuelles et toutes les diversités tactiques quant au choix des moyens de lutte. Les auteurs ont oublié, selon nous, trois points essentiels :

  • La résistance à l’oppression est un droit reconnu par la Constitution, ce que n’est pas encore la désobéissance civique.
  • De plus, c’est un droit qui peut légitimer le recours à la violence face à l’oppression subie.
  • Enfin, la désobéissance civique ne peut être systématiquement considérée comme « une forme de résistance à l’oppression » lorsque l’action se situe dans le cadre d’un État démocratique.

Dans l’ouvrage Pour la désobéissance civique, les auteurs affirment que « le civisme inclut la civilité et non pas l’inverse. » Selon eux, dans notre culture politique, le civisme est identifié au « respect de l’individu ».

Mais une désobéissance « civique », au nom de la cause citoyenne, peut très bien finir par légitimer le recours à la violence ! La magistrate Évelyne Sire-Marin, par ailleurs membre de la Fondation Copernic et du Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme, explique dans Politis (7 septembre 2006, n° 916) qu’elle préfère l’expression « désobéissance citoyenne » (plutôt que « désobéissance civique ») ou « résistance citoyenne » qui lui « semble plus proche de l’histoire récente de la contestation en France ». Et elle en vient à affirmer, sans se contredire, que « dans des circonstances exceptionnelles, la désobéissance citoyenne peut conduire à des actions non pacifistes ». Toute l’ambiguïté de l’expression « désobéissance civique » est là.

L’avantage d’utiliser l’expression « désobéissance civile » aujourd’hui, outre qu’elle se situe dans la continuité historique des luttes non-violentes, est justement de mettre l’accent sur le caractère civil et non-violent de l’action collective qui est forcément une action citoyenne… Une lutte collective qui aurait recours à des moyens « non-violents », voire à des actions illégales, mais qui défendraient des objectifs incompatibles avec la justice et les lois de l’humanité, ne pourrait être qualifiée de « désobéissance civile », ni de « désobéissance civique » d’ailleurs. L’expression « désobéissance civique non-violente » pourrait être un compromis, mais très rapidement, par facilité, on en reviendrait à l’expression « désobéissance civique » avec toutes les inévitables confusions que génère cette expression.

Le nouveau Dictionnaire Larousse 2007 a peut-être tranché ce débat sur la dénomination qu’il convient de privilégier. Il vient en effet d’intégrer l’expression « désobéissance civile » à l’article « désobéissance ». Il ne s’agit donc plus seulement de la réunion opportune d’un nom et d’un adjectif (comme « désobéissance civique »), mais d’un concept à part entière, tout comme celui de « non-violence » (qui n’est pas seulement le refus de la violence…). La définition du Larousse (2), il est vrai, n’est pas totalement satisfaisante… Nous en resterons donc à celle édifiée à partir de l’usage courant tant dans les textes de la philosophie politique que dans les luttes collectives non-violentes et dont la mémoire collective se souvient.

En quel sens la désobéissance est-elle civile ?

« La racine étymologique du mot civil est le terme latin ‘civilis’ qui lui-même provient de ‘civis’, citoyen. Le premier sens de la désobéissance civile est donc qu’elle est une désobéissance citoyenne. Mais le terme civilis signifie plus que cela. (…)

Civilis s’oppose à criminalis. Ainsi la désobéissance est civile en ce sens qu’elle n’est pas criminelle, c’est-à-dire qu’elle respecte les principes, les règles et les exigences de la civilité. La désobéissance civile est la manière civilisée de désobéir. Elle est civile en ce sens qu’elle n’est pas violente. (…) La violence est une désobéissance criminelle dès lors qu’elle enfreint les règles de la civilité. (…)

Certains, voulant souligner le caractère citoyen de la désobéissance à une loi injuste, préfèrent l’expression « désobéissance civique ». Cependant, cette expression a l’inconvénient de faire passer au second plan le caractère « civil », c’est-à-dire non-violent que doit garder l’action de désobéissance pour rester… civique. C’est pourquoi, l’expression « désobéissance civile » semble préférable. Elle dit plus et elle dit mieux en mettant en valeur que ce qui donne tout son sens à la citoyenneté, c’est la civilité. La citoyenneté est un statut, la civilité une vertu. « Elle est précisément la vertu du citoyen. (…)”, Jean-Marie MULLER (3).

Notes

  • Auteur de la fiche : Alain Refalo, Président du Centre de ressources sur la non-violence de Midi-Pyrénées non-violence-mp.org
  • (1) : Henry David Thoreau, La désobéissance civile, Castelnau Le Lez, Ed. Climats, 1992, p. 66-67.
  • (2) : La définition du Petit Larousse illustré : La désobéissance civile est une action militante, généralement pacifique, consistant à ne pas se soumettre à une loi pour des motifs politiques ou idéologiques (p. 356).
  • (3) : Extrait du Dictionnaire de la non-violence de Jean-Marie Muller, Gordes, Relié Poche, 2005, pp.104-105.

François Gemenne : ‘ L’universalisme français a perdu sa dimension universelle et cosmopolite ‘ Séverine Kodjo-Grandvaux www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/30/francois-gemenne-l-universalisme-francais-a-perdu-sa-dimension-universelle-et-cosmopolite_6061700_3212.html

 

Noirs et Blancs, la mémoire dans la peau (1). Spécialiste des migrations, le politologue s’attaque aux idées reçues sur l’immigration et pointe les résistances de la France à se voir comme un pays multiculturel.

Avec patience et humour, François Gemenne déconstruit les préjugés sur la question migratoire dans son dernier ouvrage, On a tous un ami noir (éd. Fayard). Chiffres à l’appui, le chercheur sur le climat et les migrations à l’université de Liège montre que non, ce n’est pas « toute la misère du monde » qui vient en Europe, mais plutôt des personnes issues des classes moyennes, davantage diplômées et qui aspirent plus à l’entreprenariat que les Français. Et non, les migrants ne coûtent pas cher au système social français, pas plus qu’il n’y a de « déferlante migratoire ».

Le politologue belge montre, par ailleurs, comment les politiques actuelles de l’accueil révèlent à quel point la France ne parvient pas à se penser pleinement comme une société multiculturelle et peine à intégrer à son identité les personnes non blanches.

Le titre de votre ouvrage, On a tous un ami noir, renvoie à cette phrase utilisée pour se dédouaner de tout racisme et laisse entendre que l’on peut être raciste sans s’en rendre compte

François Gemenne Absolument. Il est très important, pour lutter contre les discriminations, de pouvoir reconnaître la part de racisme qu’il y a en chacun de nous dans la manière dont nous regardons ceux qui sont différents de nous. Moi, qui suis blanc, je dois savoir que je jouis à ce titre d’un certain nombre de privilèges. Je ne me suis pas soucié, par exemple, de faire renouveler ma carte d’identité périmée parce que je sais que je ne me fais pas contrôler par la police. Il est certain que si j’avais eu une autre couleur de peau, j’aurais fait très attention à avoir des papiers en règle.

Vous parlez de « privilège blanc ». Selon vous, ses défenseurs et ses contempteurs ne parlent pas de la même chose.

Oui. Ceux qui nient l’existence d’un privilège blanc, ou les tenants de la gauche universaliste, parlent d’un idéal d’égalité, où la loi ne ferait aucune différence entre les citoyens. Ceux qui reconnaissent l’existence d’un privilège blanc, ou les tenants de la gauche intersectionnelle, parlent eux d’une réalité qui empêche justement cet idéal de se réaliser. Les universalistes disent qu’il n’y a qu’un seul type de citoyen français, pas de Blancs, de Noirs ou d’Arabes. Mais n’importe qui a déjà parlé à un agent immobilier, à un recruteur ou à un videur de boîte de nuit sait parfaitement que, dans la réalité, il en va autrement. En fait, reconnaître cette différence de traitement est nécessaire à la réalisation de l’idéal universaliste.

Vous expliquez que la frontière enferme les étrangers dans une altérité radicale comme si on ne parvenait pas à voir en l’autre quelqu’un qui nous ressemble. Est-ce là un échec de cet universalisme français ?

D’une certaine manière, oui. Car cet universalisme français ne se conçoit qu’à l’intérieur des frontières nationales et considère qu’il n’y a qu’un seul type de citoyen français, qu’il a tendance à opposer aux autres. Paradoxalement, l’universalisme français a perdu sa dimension universelle et cosmopolite. Il ne considère plus tous les humains comme étant égaux. Seuls sont égaux ceux qui sont du bon côté de la frontière, uniquement du fait de cette situation.

Est-ce ce qui explique que la confusion entre immigré et étranger soit entretenue en particulier pour les immigrés postcoloniaux ?

Oui, la France a du mal à penser son identité comme celle d’un pays multiculturel, et non plus en fonction d’un modèle de citoyen blanc. Elle doit renouveler ses représentations publiques et son imaginaire collectif pour intégrer ces immigrés à son identité. Les expressions d’« immigrés de deuxième » ou de « troisième génération » sont un non-sens. Etre immigré est un statut individuel et non une identité. On ne le transmet pas à ses enfants. Je suis Belge mais, parce que je suis blanc, on ne me considère jamais comme un étranger en France.

Or nombre d’enfants d’immigrés ou de citoyens français en provenance des DOM-TOM sont souvent considérés comme des étrangers en raison de leur couleur de peau ou de leur religion.

Cela tient, dites-vous, au modèle de l’Etat-nation qui ne serait plus adapté

L’Etat-nation est né au XVIIe siècle avec le traité de Westphalie, qui repose sur l’idée selon laquelle aux frontières géographiques du territoire correspondent les frontières démographiques de la population et à ces dernières les frontières politiques de la souveraineté.

Or les migrations font voler cela en éclats, car on a à la fois plusieurs populations mélangées sur un même territoire et une même population dispersée sur plusieurs territoires. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de Français s’expatrient. Très attachée à cette idée d’Etat-nation, la France a longtemps défendu un modèle assimilationniste pour l’intégration. D’où la difficulté à se reconnaître désormais comme une nation multiculturelle, qui n’est plus seulement catholique et blanche.

Que penser de l’évolution du vocabulaire utilisé pour parler des migrations ? On a d’abord parlé d’émigrés, puis d’immigrés et enfin aujourd’hui de migrants

Les termes liés à la migration sont de plus en plus péjoratifs. Jadis, les migrants étaient vus comme des pionniers, des aventuriers. Aujourd’hui, ils sont plutôt perçus comme une menace. Parler de migrants suppose qu’ils sont toujours en déplacement, comme s’ils ne faisaient que passer et n’avaient pas vocation à s’installer. Du coup, on considère qu’il n’est pas nécessaire de développer des politiques d’accueil adaptées.

Or les politiques d’immigration et d’asile actuelles pour ceux qui viennent de l’autre côté de la Méditerrannée – et donc les institutions qui les gèrent – sont déshumanisantes et fondamentalement racistes en ce qu’elles considèrent ces étrangers comme étant inférieurs. Elles ont intégré l’idée de hiérarchisation raciale. Mais, dans une démocratie, nous sommes tous comptables des actions et des politiques décidées par nos gouvernements, même si nous n’avons pas voté pour eux. Nous devons reconnaître qu’il y a un racisme structurel et institutionnel.

Racisme structurel qui s’exprime aussi au sein de la police française ?

Les actes de racisme ou de violence policière sont traités comme des cas isolés. Mais en analysant les statistiques, on voit bien qu’il y a un nombre important de cas individuels, à tel point qu’on arrive à quelque chose de structurel qui s’installe au sein de la police. Cela ne veut pas dire que tous les policiers sont racistes, mais que la manière dont l’institution traite la question témoigne du racisme institutionnel. Parce que la police est dépositaire de l’autorité publique et parce que vous ne choisissez pas les agents auxquels vous avez à faire, il y a une exigence d’irréprochabilité totale.

Faut-il des statistiques ethniques pour mesurer ce racisme ?

On ne peut lutter efficacement contre des discriminations que si on a un moyen de les objectiver pour les mesurer. Il y a aujourd’hui en France tout un tas de raisons, notamment liées à l’universalisme évoqué précédemment, qui empêchent de réaliser ces statistiques ethniques. Il y a aussi la crainte de l’instrumentalisation de ces statistiques ethniques par l’extrême droite, mais j’ai tendance à penser que c’est une terrible défaite de s’interdire d’avoir des instruments adaptés qui permettraient de mieux connaître les discriminations par crainte de l’usage que pourrait en faire l’extrême droite.

On a tous un ami noir, de François Gemenne, éd. Fayard, 256 p., 17 euros.

Supremazismo ekonomikoa Axier Lopez www.argia.eus/blogak/begi-bistan/2020/12/16/supremazismo-ekonomikoa

Pandemia norbait pozik uzten ari bada, horiek handikiak dira. Munduan handira jokatzen duten enpresariak. Berpasatu munduko erraldoi teknologikoen aurtengo irabaziak. Eta ondoren alderatu “prekarietatearen hedatzaile nagusiak” direla dioten haien aurkako salaketen zerrendarekin. Horietako bat da Amazon. Aspaldi sartu zen gutako askoren bizitzetan. Orain, logistika guneen bitartez, fisikoki ere ezartzen ari da supremazismo ekonomiko basatiaren paradigma gurean: Trapagaranen eta, laster, Oiartzunen, kasu. Era berean, “herrian erosi” kanpainak ugaltzen ari dira egunotan, baita multinazionalak beso zabalik hartzen dituen Jaurlaritzak sinatutakoak ere. Baina klima, langileak eta jendea kontuan hartu gabe, gutxi batzuen onurarako gehiegizko kontsumoa bultzatzen duten multinazionalen eta tokiko saltokien arteko “bizikidetza”, solitarioan tranpa egitea da.