Articles du Vendredi : Sélection du 17 juin 2022

Une canicule éminemment politique Mickaël Correia www.mediapart.fr/journal/france/160622/une-canicule-eminemment-politique

La précocité et l’intensité de la canicule actuelle démontrent à quel point l’heure n’est plus à la transition écologique mais à une écologie de rupture, sans transition. Alors qu’à l’ombre de cet événement sont tapies nombre d’injustices, il est temps de cibler les véritables fossoyeurs du climat.

« Un avant-goût de notre futur climatique. » C’est par ces mots que le climatologue Christophe Cassou a qualifié la vague de chaleur exceptionnelle qui s’abat actuellement sur la France.

Exceptionnelle par sa précocité, puisque cet épisode s’avère le plus avancé jamais enregistré par Météo France. Le printemps n’est pas encore achevé que le mercure prévoit déjà de s’emballer ce week-end, avec des pics attendus à 42 °C dans certaines régions.

Dans le dernier rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), les scientifiques ont notifié que l’influence des activités industrielles sur l’occurrence des vagues de chaleur n’était plus un consensus scientifique mais un « fait établi ».

Et, selon Météo France, la fréquence des canicules pourrait doubler d’ici à 2050. L’Hexagone a connu autant d’épisodes exceptionnels de chaleur entre 2005 à 2020 (en 15 ans) qu’entre 1960 et 2005 (en 45 ans).

À l’instar des sempiternelles images d’enfants jouant dans l’eau pour illustrer dans les médias ces funestes épisodes climatiques, la canicule revient avec ses poncifs sémantiques.

Ainsi, un slogan depuis peu répandu assure que l’humanité dispose de trois années pour contrer les dérèglements climatiques. Mais, au contraire, nous avons au moins 30 ans de retard face à l’urgence climatique.

Cette fausse idée provient d’une interprétation hâtive, en avril dernier, du dernier rapport du Giec de la part de l’AFP, titrant et véhiculant l’idée « qu’il nous reste trois ans ».

Pour rester sous un réchauffement global de + 1,5 °C, les émissions de gaz à effet de serre doivent atteindre un pic au plus tard d’ici à 2025 – dans trois ans, donc. Puis elles doivent diminuer de moitié d’ici à 2030. Ce qui signifie qu’il faut une action immédiate. Et non pas que nous pouvons encore attendre 2025 pour réagir avant la catastrophe.

Pour une écologie sans transition

En corollaire de ce retard en matière d’action climatique, nous n’avons désormais plus le temps d’effectuer une « transition » écologique et énergétique. Les rejets de CO2 continuent inexorablement d’augmenter et les grands groupes énergétiques mondiaux prévoient en moyenne d’accroître de 20 % leur production de pétrole, de gaz ou de charbon d’ici à la fin de la décennie.

Des prévisions de croissance mortifères, à contre-courant des scientifiques qui martèlent que pour limiter le chaos sur Terre lié aux dérèglements climatiques, il faudrait laisser dans nos sous-sols 80 % des réserves de charbon, la moitié de celles de gaz et un tiers de celles de pétrole.

Nous avons dès aujourd’hui, pour nourrir nos imaginaires d’émancipation, une « écologie du démantèlement » à inventer.

L’heure est à l’écologie sans transition. À une écologie de la fermeture.

Comment fermer et faire le deuil social d’une centrale à charbon ou d’une station de ski qui ne bénéficie plus d’assez de neige pour maintenir ses pistes ? Comment se réapproprier les dépôts de fuel ? Que faire des pipelines, des centrales nucléaires, de milliers d’hectares de terres rendues infertiles après des années d’agroproductivisme très dépendant des énergies fossiles ?

Nous avons dès aujourd’hui, pour nourrir nos imaginaires d’émancipation, une « écologie du démantèlement » à inventer.

À l’ombre de la canicule, des injustices criantes

L’actuelle vague de chaleur charrie également son lot d’injustices, tapies dans l’ombre médiatique.

Des injustices sociales tout d’abord. Lors de la canicule de 2003, la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France métropolitaine et où les personnes immigrées représentent près d’un tiers de la population, a été parmi les plus touchés, avec une surmortalité de + 160 %. Un chiffre terrible qui s’explique entre autres par les conditions de vie des habitant⸱es : logements surpeuplés, vétustes et mal isolés, pollution de l’air, manque d’espaces verts, difficultés d’accès aux soins, etc.

Injustice générationnelle ensuite. En septembre 2021, une étude publiée par la revue Science démontrait encore que les enfants nés en 2020 subiront sept fois plus de vagues de chaleur ainsi que deux fois plus de sécheresses et d’incendies de forêts qu’une personne née en 1960.

Qui imaginerait une entreprise étrangère forer 400 puits dans le parc national des Écrins et ériger un pipeline de plus 1 400 kilomètres à travers la France ?

Injustice de genre et de race enfin. Lorsqu’une catastrophe climatique frappe un territoire, le risque de décès est 14 fois plus élevé pour les femmes. Elles doivent aussi faire face aux violences sexistes et sexuelles accrues lors de ces situations d’extrême vulnérabilité.

Quant aux nouveaux projets d’extraction fossile, ils reposent souvent sur des logiques de domination coloniale, et in fine racistes. Les actuels mégaprojets de la compagnie Total en matière d’extraction de gaz et de pétrole se situent respectivement au large du Mozambique et en Ouganda, dans la région des Grands Lacs.

Qui imaginerait une entreprise étrangère forer 400 puits dans le parc national des Écrins et ériger un pipeline de plus 1 400 kilomètres à travers la France – des infrastructures que prévoit le projet de Total en Ouganda ?

Mettre en lumière les fossoyeurs du climat

Face à la catastrophe climatique, Amélie de Montchalin, ministre de la transition écologique, s’est pour l’instant surtout illustrée pour son appel aux Français⸱es début juin à baisser leur climatisation. Quant à la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, elle a pour sa part exhorté le 24 mai à faire attention à ne pas « envoyer un mail un peu rigolo à nos amis avec une pièce jointe » afin de sauver la planète.

Cette vision de l’écologie reflète avant tout le triomphe de la logique libérale dominante : l’individualisation de la responsabilité. Et cette importance démesurée accordée aux comportements des individus permet d’invisibiliser la structure sociale de la crise climatique. De masquer les moteurs de l’embrasement de la planète. En somme, de détourner notre attention politique des véritables fossoyeurs du climat.

La compagnie pétrogazière Total émet à elle seule chaque année autant de gaz à effet de serre que l’ensemble de la population française. La firme est au courant de la nocivité climatique de ses activités industrielles depuis 1971. Et dans les années 1990, comme l’a révélé Mediapart, Total a saboté une mesure européenne d’envergure qui a fait perdre des décennies à l’action climatique.

Le nouveau plan « climat » de la multinationale prévoit d’allouer 70 % de ses dépenses d’investissement au gaz et au pétrole. Pis, tandis qu’elle continue d’attiser les flammes du réchauffement global, l’entreprise profite de milliards d’euros d’aides publiques : aides Covid, plans de relance, plan France 2030, aide inflation, aides européennes.

En parallèle de l’inaction gouvernementale face à ce criminel du climat, les disparités climatiques se creusent entre ultrariches et ménages modestes.

Les 63 milliardaires français ont à eux seuls une empreinte carbone équivalente à celle de la moitié de la population française. Symbole ultime de ce mépris climatique, le jet privé de Bernard Arnaud, troisième fortune mondiale, a émis, rien que durant le mois de mai 2022, autant de CO2 qu’un⸱e habitant·e de l’Hexagone en 17 ans.

En pleine campagne pour le second tour des élections législatives, les Jeunes avec Macron ont publié ce mercredi une vidéo, vite supprimée après les railleries qu’elle a suscitées, où, dans un futur proche, la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes) aurait remporté le suffrage.

Dans une rue de Paris, une jeune femme s’effare de ne pas pouvoir partir en avion pour un week-end à Marrakech, le ministre de l’écologie ayant supprimé les vols low cost hors d’Europe.

Au-delà de cette panique bourgeoise, c’était vite oublier qu’à cause de l’actuelle vague de chaleur, les météorologues prévoient pour ce week-end les mêmes températures à Paris qu’à Marrakech.

Une canicule éminemment politique, pour sûr.

Dans les quartiers populaires, l’écoféminisme pour « reprendre du pouvoir » Amélie Quentel https://reporterre.net/Dans-les-quartiers-populaires-l-ecofeminisme-pour-reprendre-du-pouvoir

Verdragon organisait son premier festival écoféministe, en Seine-Saint-Denis. De quoi rappeler l’importance de l’auto-organisation politique dans les quartiers populaires, et se donner de la force pour les combats à venir.

Initiation à l’autodéfense, « banquet contre la haine », dîner de « braquage de la fête des mères », sensibilisation des enfants à l’écologie, pique-nique végétarien ou vegan… L’écoféminisme a rythmé le premier festival organisé par la maison de l’écologie populaire Verdragon, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), du 27 au 29 mai.

Assise sur l’herbe du parc Jean-Moulin — Les Guilands, Ella analyse des publicités pour de la viande présentées dans le cadre de l’atelier « genre et alimentation ». Si pour les hommes, les produits carnés semblent renvoyer à la virilité, « quand les pubs sont adressées aux femmes, on voit que la viande est associée à quelque chose de très “healthy” », dit celle que l’on croisait peu de temps avant, gants aux mains et détermination chevillée au corps, à une initiation théorique et pratique à l’autodéfense.

« L’objectif du festival est de montrer que c’est possible d’organiser un événement écoféministe du point de vue des quartiers populaires, a expliqué Syrine Benaceur, coordinatrice de cet espace. Mais aussi de montrer que l’écoféminisme fait partie intégrante de ce que nous faisons à Verdragon », ouvert depuis un peu moins d’un an par le syndicat de parents Front de mères et le mouvement citoyen Alternatiba. L’écoféminisme, né dans les années 1970, estime essentiel de penser ensemble la destruction de la nature, mais aussi les oppressions liées au genre, à la race et aux classes sociales, imposés par un système de domination qu’il s’agit de combattre.

« On continuera à se battre ces cinq prochaines années »

Avec ce festival, l’idée est ainsi de rappeler qu’au quotidien, et de façon concrète, Verdragon s’applique à construire ce que Fatima Ouassak nomme un « monde plus respirable pour nos enfants » — en témoigne le combat de Front de mères, dont elle est la cofondatrice, pour instaurer une alternative végétarienne dans les cantines des écoles de Bagnolet. « Le monde se divise entre les personnes qui veulent maintenir le système d’oppression, de domination et de haine actuel, et celles qui veulent autre chose pour leurs gosses que ce monde dégueulasse », a-t-elle lancé dimanche lors du « banquet contre la haine », expliquant que les personnes engagées chez Verdragon « sont là pour faire de la politique ».

Pour l’autrice de La puissance des mères (La Découverte), ce festival était l’occasion de montrer que La Maison de l’écologie populaire est un lieu « d’auto-organisation, où l’on reprend du pouvoir, de l’espace, de la décision politique ». Un point essentiel avec les élections législatives des 12 et 19 juin et au vu de la montée de l’extrême droite : « Il faut occuper l’espace public, ne pas accepter d’être assignés à résidence dans nos appartements exigus où il fait trop froid l’hiver et trop chaud l’été. […] Ce banquet est une manière de dire que l’on croit à l’auto-organisation, que l’on est partout chez nous, et que l’on est debout. »

Autre enjeu de ces trois jours de festivités : renforcer les alliances, comme avec Extinction Rebellion, qui s’associait pour la première fois à Verdragon. Un bon signal pour Maïder, militante chez Alternatiba Paris et Verdragon, avec l’arrivée du prochain scrutin : « En face de nous, ils sont très organisés, mais ce festival montre que l’on est ensemble et surtout que l’on continuera à se battre ces cinq prochaines années. »

Gaël Giraud : « une partie des élites est atteinte du syndrome du Titanic » Alexia Soyeux www.socialter.fr/article/gael-giraud-elites-syndrome-titanic

Pourquoi est-il si dur de décarboner l’économie? Freins institutionnels, cynisme des élites, syndrome du Titanic ou encore bombe démographique, Gaël Giraud livre à présages ses clefs de lecture pour comprendre cette inertie et éventuellement la dépasser.

Pouvez-vous rappeler l’imminence des dangers liés au dérèglement de la biodiversité ?

Personne n’en sait rien puisque cela va dépendre de la réaction de l’humanité. Les travaux que nous avons menés à l’Agence française de développement (AFD) et dans le cadre de la chaire Énergie et Prospérité suggèrent que le scénario business as usual – où nous ne mettrions pas en place de taxe carbone d’un niveau et d’une assiette ajustés à l’ampleur du défi, où nous ne ferions aucun effort supplémentaire – nous conduit vers des catastrophes d’ampleur planétaire.

Mais il faut préciser tout de suite que de telles catastrophes ont déjà eu lieu. Un exemple relativement méconnu – et que nous découvrons aujourd’hui grâce au travail de l’historien américain Mike Davis – est qu’il y a eu en 1890 un effet El Niño massif [un phénomène climatique exceptionnel, ndlr], qui a affecté à la fois le Brésil, l’Afrique, l’Inde et la Chine, et dont les conséquences (inondations, sécheresses, etc.) ont été complètement négligées par les administrations coloniales de l’époque. Résultat : près de 50 millions de morts en quelques années. Cela explique très largement la raison du « retard » des pays du Sud par rapport aux pays européens. Ce qui est phénoménal, c’est que les administrations occidentales ont été à la fois capables de laisser faire ça et de l’effacer de notre mémoire.

Notre plus grande tâche est de ne pas rééditer ce type d’exploit morbide. Et cela a déjà commencé. Le Yémen est en voie de destruction ; des colonnes de migrants fuient le Honduras, le Guatemala ; la Corne de l’Afrique bascule dans la violence en partie sous les coups du réchauffement… Les effondrements en cours ne concernent d’ailleurs pas que les humains.  Avec nos animaux, nous représentons 97 % de la biomasse des vertébrés sur Terre : le reste a déjà été décimé. Les effondrements régionaux ne pourront être évités qu’à la condition d’investissements massifs du côté des finances publiques, d’une décarbonation réelle (en France, les émissions ont augmenté l’an dernier de + 3,2 %) et d’une réduction radicale de l’empreinte matérielle de notre consommation, surtout celle des plus aisés.

L’effondrement « prédit » par le rapport Meadows semble difficile à éviter, vu que de toute façon rien ne se passe…

Le premier rapport Meadows, en 1972, ne prenait pas en compte le dérèglement climatique : on ne disposait pas alors de la même somme d’informations qu’aujourd’hui. Il intégrait la pollution, la saturation des puits d’absorption de nos déchets et la raréfaction des ressources naturelles. Il envisageait 10 scénarii pour la planète. Deux conduisaient à un effondrement global : l’un dans la décennie 2020, l’autre dans la décennie 2050-2060. Puis le physicien australien Graham Turner a fait [en 2014, ndlr] ce qu’on appelle du backtesting sur les trajectoires de Meadows et a montré que ce sont ces deux scénarii qui collent au plus près aux trajectoires suivies actuellement par la planète.

La raréfaction des ressources naturelles est d’ores et déjà une réalité. Le cuivre, par exemple, est un métal fondamental pour ses usages industriels – pour lesquels nous avons actuellement très peu de substituts – et dont les infrastructures liées aux énergies renouvelables sont encore plus gourmandes que celles des hydrocarbures fossiles.

Dans les années à venir, nous allons donc avoir besoin d’encore plus de cuivre qu’aujourd’hui. Son pic d’extraction pourrait arriver avant 2060 au niveau mondial : cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de cuivre après, mais qu’on ne sera plus capable d’en augmenter la quantité annuelle disponible, ou bien seulement à un coût en eau et en énergie exorbitant. Ce type de perspective tend à confirmer le versant noir du rapport Meadows si, entre-temps, nous ne faisons pas des efforts en R&D pour réduire notre dépendance au cuivre et à tous les minerais critiques.

Dans les faits, à l’échelle mondiale, la part des émissions fossiles reste environ à 80 % et les émissions de gaz à effet de serre (GES) augmentent. Comment peut-on expliquer autant d’inaction et de déni ?

Il y a un premier facteur qui se trouve du côté de l’industrie. C’est très compliqué aujourd’hui pour une entreprise de faire des efforts et de basculer vers un modèle de production vert si ses concurrents ne le font pas, parce qu’ils auront fatalement un avantage compétitif temporaire capable de tuer l’industrie vertueuse. Tant que nous continuerons de régir les relations entre entreprises par la concurrence, il y aura une prime au vice, à l’industrie brune. Du côté des banques, on constate le même problème dans l’octroi de crédits verts. Tant que nous n’aurons pas mis en place un green supporting factor – c’est-à-dire un bonus en termes d’exigence de capitaux de fonds propres pour les banques qui accordent des crédits verts et un malus pour celles qui accordent des crédits bruns –, il sera très difficile pour une banque de ne financer que le vert.

Le second facteur, c’est qu’une partie des élites est atteinte par ce qu’on pourrait appeler le « syndrome du Titanic ». Je me dis qu’il est déjà trop tard pour modifier la trajectoire du paquebot et qu’on va heurter la banquise, alors je m’occupe de préserver un accès aux canots de sauvetage pour moi et ma famille sans me soucier du reste du paquebot. Et pendant ce temps, je continue de prendre l’avion toutes les semaines, de polluer dans un contexte où les 10 % les plus riches de la planète sont responsables de 43 % des émissions. Un véritable cynisme guette certaines élites financières qui se disent que, quitte à expédier leurs enfants en Scandinavie, elles arriveront toujours à sécuriser l’accès à l’eau potable, à l’oxygène propre, à l’énergie, aux minerais.

Dans un pays comme le Nigeria, les expatriés vivent dans des villages construits ex nihilo par les multinationales. À l’intérieur : piscine, cinéma, salle de concert ; on nettoie des voitures thermiques avec de l’eau potable et on paie un psy pour soigner le conjoint dépressif de l’expat’. De l’autre côté des murs d’enceinte de 4 à 5 mètres, flanqués de miradors, de chiens policiers et de barbelés, les Nigérians manquent d’eau à boire…Cette « bunkérisation » de certaines élites est un fantasme de réédition de la « fuite de Varennes » qui néglige complètement le fait que les ghettos riches sont étroitement dépendants de leur hinterland [l’arrière-pays, ndlr] et des catégories populaires qui y travaillent, et que les bouleversements de la  biodiversité affectent aussi la Suède.

Cela rappelle le point de vue de Bruno Latour selon lequel une partie des élites aurait abandonné l’idée d’un monde commun…

Pas toutes, bien sûr ! Je rencontre beaucoup de capitaines d’industrie qui ont compris que la transition énergétique, c’est le business d’aujourd’hui et de demain. Même les hydrocarbures fossiles peuvent être « craqués » pour produire de l’hydrogène sans émissions de CO2.

Il y a également la question « taboue » de la bombe démographique : comment va-t-on arriver à gérer cette  croissance immense et essayer de rétablir une forme d’égalité ?

Je ne pense pas que ce soit une question taboue – en tout cas il ne faut pas qu’elle le soit. Le scénario médian des Nations unies d’évolution démographique prévoit 9 milliards d’habitants sur la planète en 2050, 11 milliards à la fin du siècle. Ça va compliquer considérablement la résolution de l’équation liée à la transition écologique.

Surgit naturellement la question de savoir si l’on ne ferait pas mieux de limiter les naissances dans les zones où les taux de fécondité restent élevés. L’Afrique subsaharienne est la seule région du monde qui va connaître une poussée démographique forte dans les décennies qui viennent. Aujourd’hui, environ 1,2 milliard d’individus vivent en Afrique, et il y aura au moins 1 milliard de personnes en plus dans les trente ans qui viennent.

Les États d’Afrique subsaharienne sont très conscients de cette difficulté. Reste que ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire d’infléchir une courbe démographique. Tout le monde a en tête l’exemple chinois. Or, si la Chine a réussi à faire chuter son taux de natalité à 1,7 enfant par femme, il n’est pas sûr que ce soit essentiellement dû à la politique de l’enfant unique. Pourquoi ? Parce que la Thaïlande a connu exactement la même évolution de son taux de natalité, sans aucune politique antinataliste. Inversement, l’Inde a stérilisé 8 millions de personnes sans aucun impact sur sa natalité ! Il est très vraisemblable que ce qui a permis l’effondrement du taux de natalité chinois est qu’en moins de quarante ans, Pékin a réussi à sortir 700 millions de personnes de l’extrême pauvreté.

Inversement, le fait que la transition démographique en Afrique sub-saharienne ait ralenti ou même régressé est en grande partie dû aux plans d’ajustement structurel mis en place dans les années 1980. Ces derniers ont contribué à détruire une bonne partie des services sociaux qui étaient auparavant assurés par les États. Il faut continuer à favoriser l’éducation des jeunes filles, comme l’AFD s’y emploie, mais en gardant à l’esprit qu’infléchir la courbe de croissance démographique implique fondamentalement d’avoir résolu le problème de la pauvreté.

Quand on lit vos travaux, on comprend que l’énergie est le facteur premier de la croissance, alors que c’est un non-sujet pour beaucoup d’économistes. Pourquoi n’arrive-t-on pas à intégrer que l’énergie et les ressources naturelles doivent figurer dans les modèles économiques ?

Il y a d’abord des raisons techniques : la construction analytique de ce qu’on appelle « l’économie néo-classique » est très largement incompatible avec la prise en compte des ressources naturelles. Cette économie-là est fabriquée pour justifier la réduction de la part des salaires dans le PIB au profit du capital. Salaires et capital sont supposés être les seuls ingrédients du PIB, augmentés par une variable « magique » baptisée « progrès technique ».

Si on déconstruit cela, alors l’essentiel de l’analyse conventionnelle s’effondre : la théorie du ruissellement, la pertinence des plans d’ajustement structurel, y compris celui qui est imposé à la Grèce depuis 2010… Beaucoup d’économistes s’estiment incapables, à tort ou à raison, de rompre avec ce paradigme d’une économie statique, à l’équilibre, sans monnaie et sans ressources naturelles, et de réécrire une théorie dynamique, monétaire, où les services écosystémiques dont nous bénéficions, les ressources minières et énergétiques que nous extrayons jouent un rôle fondamental.

Donc il faudrait créer de nouveaux indicateurs de richesse ?

Oui, le PIB est un très mauvais indicateur. Il faut le compléter par une mesure de  la pression anthropique exercée sur les écosystèmes sous la forme d’une dette écologique qui pèse autant que les dettes monétaires. Il faut aussi réviser notre cadre analytique et comptable, car si l’économie dépend très fortement de la biosphère, alors elle doit par exemple vérifier les deux premières lois de la thermodynamique. Or tous les modèles néo-classiques violent allègrement ces deux lois, d’où le fait probablement qu’une grande partie de ce que nous, les économistes, racontons à propos des impacts du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité fasse tomber de leur chaise les physiciens.

Quand ces derniers entendent William Nordhaus [le dernier « prix Nobel » d’économie, ndlr] dire que + 6 °C à la fin du siècle, c’est une perte de 10 % du PIB réel mondial, ils se demandent dans quel monde vivent ces économistes.

La plupart de nos modèles actuels n’ont pas grand-chose à voir avec le monde réel. Une économie, c’est en réalité un gigantesque métabolisme, une structure dissipative (au sens de Prigogine) maintenue en déséquilibre par l’énergie et la matière qu’elle prélève en permanence sur son environnement et les déchets qu’elle exsude. Exactement comme une galaxie, un cyclone, une machine de Carnot, ou n’importe quel organisme vivant. Tant que nous n’adopterons pas ce point de vue circulaire et thermodynamique, nous resterons incapables de penser les effondrements économiques en cours et le moyen d’échapper aux suivants.

En quoi avez-vous espoir ?

J’ai espoir en la capacité de conversion de l’humanité. Même s’il est évident que les médiations seront longues pour convaincre la sphère de la finance de marché de ne pas opter pour le scénario de la bunkérisation. Ça va certainement être compliqué, mais j’espère que le plus grand nombre prendra conscience suffisamment tôt qu’un monde ghettoïsé sera forcément très désagréable, y compris pour ceux qui vivront à l’intérieur du bunker. Il faut tout mettre en œuvre pour accélérer une transition écologique participative et équitable où tout le monde soit impliqué, où l’on apprenne collectivement à s’adapter au réchauffement déjà embarqué et où une minorité de passagers clandestins ne fuira pas ses responsabilités derrière des murs d’enceinte.

Biographie

Diplômé de l’École normale supérieure (ENS) et de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE), Gaël Giraud est économiste en chef à l’Agence française de développement (AFD) et directeur de recherche au CNRS. Ses travaux portent notamment sur la monnaie, la réglementation des marchés financiers, le rôle de l’énergie dans la croissance ou encore la théorie des jeux. Il a entre autres publié Illusion financière (Éd. de l’Atelier, 2014 [2012]) et codirigé avec Cécile Renouard Vingt propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion, 2012 [2009]).

CO2 isuriek errekor berria utzi dute, industriaurreko karbono dioxido maila bikoiztuz Argia www.argia.eus/albistea/co2-isuriek-errekor-berria-utzi-dute-industriaurreko-karbono-dioxido-maila-bikoiztuz

420,99 zati milioiko CO2 erregistratu dute atmosferan, planetaren berotze efektuak hartu duen joera arriskutsuan errekor berria ezarriz. Iraultza industrialaren eta erregai fosilen aurretik, 6.000 milioi urtez 280 zati milioiko CO2 maila mantendu du planetak.

Karbono dioxidoa monitorizatzeko erreferentzi den lekuan hartu dituzte datuak, Hawaiko behategi estatubatuarrean. Iazko CO2 mailarekin alderatuta, 1,8 zati milioiko gehiago erregistratu da atmosferan. Azken hamarkadetako goranzko joera ez da gelditzen, aldaketa klimatikoari begira “neurri eraginkorrak eta berehalakoak” behar ditugun seinale, diote zientzialariek.

Azpimarratzekoa da 6.000 milioi urtez egonkor mantendu dela klima, 280 zati milioiko CO2 mailan. Alegia, aurten erregistratu denaren erdia.

Zientzialarien arabera, aurtengo CO2 mailak duela 4,1 eta 4,5 milioi urte artean atmosferan zegoen CO2 mailara eramaten gaitu, Pliozeno garaira. Orduan, tenperatura batez beste 4ºC beroagoa zen eta ozeanoen maila 5-25 metro altuagoa.