Articles du Vendredi : Sélection du 15 novembre 2019


Huile de palme : le gouvernement cède au lobbying de Total Sophie Chapelle www.bastamag.net/Huile-de-palme-le-gouvernement-cede-au-lobbying-de-Total

 « Les députés de la majorité, avec la complicité du gouvernement, viennent de céder au lobbying éhonté de Total. » Sylvain Angerand, porte-parole des Amis de la Terre, ne décolère pas. Ce 14 novembre, dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances 2020, les députés ont voté sans débat un amendement qui reporte à 2026 la suppression de l’huile de palme de la liste des agrocarburants. Défendu par sept députés de la droite et du centre (MoDem, LREM et LR), cet amendement, qui a également reçu un avis favorable du gouvernement, se traduira par un cadeau fiscal à Total évalué entre 70 et 80 millions d’euros.

Pour rappel, en décembre 2018, les députés avaient voté l’exclusion de l’huile de palme de la liste des biocarburants au 1er janvier 2020. Cette exclusion remettait en cause la viabilité économique de la raffinerie de La Mède, dans les Bouches-du-Rhône, dont l’approvisionnement est principalement basé sur l’importation de 550 000 tonnes d’huile de palme [1].

La décision d’exclure l’huile de palme avait été contestée par Total mais validée par le Conseil Constitutionnel le 13 octobre 2019. Quelques jours plus tard, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, avait indiqué dans le Journal du Dimanche souhaiter que le Parlement français repousse à 2026 sa décision de sortir l’huile de palme de la liste des agrocarburants qui bénéficient d’un avantage fiscal important [2]. La majorité et le gouvernement se sont exécutés.

Une partie des députés à l’initiative de cet amendement sont originaires du département où ce situe la « bio-raffinerie ». L’un d’eux, le député LREM Mohamed Laqhila assume totalement, estimant qu’il s’agit d’être « responsable » et d’accompagner l’industriel Total et ses investissements dans un contexte où l’Europe prévoit une sortie de l’huile de palme en 2030 [3].

Fin août, Elisabeth Borne, ministre de l’Écologie, se félicitait qu’il n’y ait plus d’avantage fiscal en France sur les biocaburants à base d’huile de palme [4]. Avec ce vote, cet avantage fiscal est rétabli pour au moins six ans encore, alors même, rappelle Sylvain Angerand, que « brûler de l’huile de palme pour faire rouler les voitures est un scandale écologique et climatique ». Cet amendement doit désormais être examiné au Sénat.

Notes

[1] Lire à ce sujet le communiqué de Canopée

[2] Lire à ce sujet l’entretien de Patrick Pouyanné avec le JDD

[3] Lire à ce sujet cet article de La Provence

[4] Réécouter l’entretien d’Elisabeth Borne sur France Inter.

 

Collapsologie : comment préparer sa commune à l’effondrement avec Alexandre Boisson Propos recueillis par Julien Leprovost www.goodplanet.info/actualite/2019/10/22/collapsologie-comment-preparer-sa-commune-a-leffondrement-avec-alexandre-boisson/

La question de l’effondrement préoccupe de plus en plus. Mais, comment se préparer à une catastrophe écologique, naturelle ou économique qui se traduirait par l’écroulement de la civilisation et l’incapacité de continuer à vivre comme avant ? La collapsologie, pour l’étude de l’effondrement à venir, se propose d’y répondre. Le collapsologue et ancien policier Alexandre Boisson a fondé l’association SOS Maires pour aider les communes à anticiper ces risques. Il l’explique dans son livre Face à l’effondrement, si j’étais maire ? (éditions Yves Michel). Il a co-écrit cet ouvrage avec André-Jacques Holbeq pour convaincre les villes et villages de devenir résilients, c’est-à-dire capables de faire face à un évènement imprévu et gagner en autonomie.

 

 

 

Pourquoi avoir écrit le livre « Face à l’effondrement, si j’étais maire ? » ?

La société civile ne conçoit pas encore ce que l’effondrement implique. Je crains la panique des foules face à la catastrophe. Ce livre donne accès à des informations stratégiques afin de permettre à la population d’anticiper les crises et donc de savoir comment bien réagir.

A qui s’adresse votre livre ?

L’effondrement concerne tout le monde. Le livre s’adresse aux maires car ils sont généralement le premier interlocuteur des citoyens en cas de crise. La population estime que ce dernier devait prévoir. La loi oblige le maire à prévenir les troubles à l’ordre public. Bien sûr, ce livre intéressera toutes les personnes qui voudraient mieux protéger leur commune.

Est-ce que les collectivités locales sont suffisamment préparées face aux risques d’effondrement ?

Absolument pas. L’ensemble des communes sont vulnérables car dépendantes de l’extérieur pour leur alimentation. L’acheminement de la nourriture se fait sur de longues distances grâce aux énergies fossiles bon marché. La France importe 98 % de son pétrole. Une crise géopolitique dans le détroit d’Ormuz ou une cyberattaque peut se répercuter sur l’approvisionnement alimentaire de millions de personnes.

L’effondrement concerne tout le monde.

Alors que de nombreux maires de petites communes envisagent de ne pas se représenter car sur-sollicités, n’est-ce pas leur en demander trop que de se préparer au pire ?

Non. Le maire seul ne peut pas parer à toutes les problématiques de la sécurité civile sans la participation de la société civile. La loi 2004-811 dite de modernisation de la sécurité civile l’a compris. Les administrés ont aussi une responsabilité dans la préparation face aux risques. Par exemple, la mairie met à leur disposition le document d’information communal sur les risques majeurs (DICRIM) qui explique comment se comporter en cas d’accident majeur. S’ils l’ont lu et le connaissent, ils savent que, en cas de catastrophe, il ne faut pas se précipiter pour aller chercher les enfants à l’école afin d’éviter les bouchons près de l’établissement. Encombrer les routes entrave l’action des services de secours compétents.

Et, en ce qui concerne un danger d’effondrement alimentaire ?

Je ne pense pas que c’est accabler de trop de responsabilité les maires en leur demandant de prévoir de la résilience alimentaire. J’invite tout le monde à regarder le DICRIM pour comprendre ce qui est prévu, ce qui peut réellement fonctionner dans les plans d’interventions prévues et ce qui relève de la farce opérationnelle. Je pense notamment à la réquisition des supermarchés et autres réfectoires car ils dépendent dans la majorité des villes de l’approvisionnement externe. Que se passe-t-il si les communications et les transports restent coupés trop longtemps ? À la suite de ce constat, les administrés demandent à pouvoir disposer de quoi s’alimenter localement.

Que peuvent concrètement faire les élus pour se préparer à un éventuel arrêt de l’approvisionnement en nourriture ?

Ils peuvent développer l’agriculture locale, la permaculture ou encore les jardins partagés sur des terrains communaux. Plutôt que de bâtir Europa city, il faudrait mieux dédier ces terrains à la résilience alimentaire du Val-d’Oise. Mouans-Sartoux dans les Alpes Maritimes et Ungersheim dans le Haut-Rhin ont créé des régies agricoles communales pour embaucher des agriculteurs qui produisent sur place la nourriture de leurs cantines. Cette première étape doit être le fruit d’une codécision entre les élus et la population. Aujourd’hui, Ungersheim est capable nourrir toute sa population de 2300 habitants.

Quels sont les avantages d’une telle démarche ?

Ce type d’initiatives renforce la sécurité de la commune en cas de crise, réduit aussi la dépendance aux énergies fossiles avec un résultat positif pour le climat, favorise l’emploi local et inspire d’autres collectivités. En France, seule une dizaine de communes sur 36 000 sont vraiment exemplaires.

En France, seule une dizaine de communes sur 36 000 sont vraiment exemplaires.

Les élections municipales approchent. En plus de l’écologie, la préparation à l’effondrement peut-elle être un thème de campagne porteur ?

Oui, plusieurs évènements récents posent la question de la protection et incitent à penser aussi le long-terme. Comment pouvons-nous croire les promesses d’être protégés demain si rien ne prouve aujourd’hui que nous le sommes bien ?

Après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen (Seine-Maritime), les citoyens ont constaté que le gouvernement mise plus sur la communication que sur le principe de précaution. Le passage dévastateur de l’ouragan Irma à Saint-Martin a montré qu’en cas de crise majeure les autorités peuvent se retrouver totalement désorganisées.

Qu’en est-il de la question du budget ?

La question du coût est un faux débat. Mouans-Sartoux et Ungersheim ont prouvé que ça ne revenait pas plus cher. Dans ces communes, les impôts locaux n’ont pas augmenté. Leurs maires ont même mis en place des formations pour montrer que c’est possible sans avoir besoin de budgets colossaux. À Langouet, en Ille-et-Vilaine, la facture électrique diminue depuis que la ville s’est engagée dans la voie de l’autonomie énergétique grâce au solaire.

Comment convaincre les administrés de s’engager vers la transition écologique et de se préparer à la l’effondrement ?

Les gens ne se soucient pas de la catastrophe tant qu’elle ne survient pas. Inutile donc de leur parler d’échéances, de toute façon, en collapsologie, il est difficile de déterminer une date. Nous essayons plutôt de leur faire prendre conscience des problèmes. Dès à présent, des transformations profondes de nos sociétés s’envisagent. Les solutions peuvent être mises en branle de suite et elles nous sauveraient tous.

L’effondrement n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde aux énergies fossiles peu chères.

Comment portez-vous ce message avec SOS Maires ?

Nous démontrons au travers de conférences ou de vidéos en ligne qu’il est facile de réformer la société afin de réduire l’impact de l’effondrement. Se préparer permet d’atténuer le choc de cet effondrement, voire même de retrouver du sens. C’est une manière de questionner la société de consommation. Sommes-nous pleinement accomplis dans cette société ? L’effondrement n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde aux énergies fossiles peu chères. Nous nous sommes aperçus que réinventer des modèles réenchante le monde et génère plus de bonheur. Les gens échangent des idées, se parlent, font des projets et des fêtes. Ces nouveaux phénomènes, le développement de l’économie régénératrice, du low-tech laissent entrevoir de belles sorties de crise.

Avez-vous un dernier mot ?

L’effondrement contribue à la prise de conscience. Nous sommes à la croisée des chemins, soit nous nous soucions de rien et allons alors vers un avenir chaotique à la « Mad Max », soit nous agissons et là tous les futurs deviennent possibles. Nous devons passer de la collapsologie à la résilientologie !

Pour aller plus loin

L’effondrement, une idée popularisée par le géographe et biologiste  Jared Diamond

SOS Maires

En savoir plus sur les DICRIM

Alessandro Pignocchi : ‘ Il n’y a pas d’écologie sans lutte collective contre le monde de l’économie ‘ Propos recueillis par Alexandre-Reza Kokabi et Émilie Massemin https://reporterre.net/Alessandro-Pignocchi-Il-n-y-a-pas-d-ecologie-sans-lutte-collective-contre-le-monde-de-l

En empruntant des chemins inattendus, reliant l’Amazonie à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, Alessandro Pignocchi explique dans cet entretien comment l’Occident a bâti sa domination du monde en distinguant nature et culture. Déconstruire ce présupposé est un préalable pour penser les relations de sujet à sujet.

Reporterre poursuit une série d’entretiens de fond avec celles et ceux qui renouvellent la pensée écologique aujourd’hui. Parcours, analyse, action : comment voient-elles et voient-ils le monde d’aujourd’hui ? Aujourd’hui, l’auteur de bédés Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art. Il s’est lancé dans l’illustration et la bande dessinée avec son blog Puntish, dans lequel il imagine que les dirigeants de la planète ont adopté l’animisme des Indiens Jivaros. Il a publié quatre bandes dessinées dont La Recomposition des mondes (Seuil), chronique d’un printemps de lutte sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes.

Reporterre — Emmenez-nous dans votre enfance. Dessiniez-vous déjà ?

Alessandro Pignocchi — Très tôt, j’ai dessiné des oiseaux. C’était une passion purement livresque puisque j’ai grandi en ville ; à Rome, jusqu’à mes six ans, puis à Paris. Les enfants traversent tous une période de leur développement où ils ont un besoin de catégorisation naturaliste des choses. C’est une capacité qui s’est mise en place chez nos ancêtres, qui étaient entourés d’espèces naturelles qu’il fallait catégoriser de façon essentialiste. Cette capacité cognitive est frustrée chez les enfants urbains. Faute de mieux, certains se passionnent pour les voitures ou les dinosaures, et d’autres, comme moi, se plongent dans les livres sur les oiseaux. Quand nous avons emménagé à Paris, ma mère m’a fait découvrir les sorties ornithologiques. J’ai développé une étroite familiarité avec les oiseaux et leurs chants, qu’à cet âge on mémorise quasiment comme si c’étaient des langues humaines.

Votre passion pour l’observation des oiseaux vous a conduit en Amazonie. Que vous ont enseigné vos voyages parmi les peuples amérindiens ?

À moins de jouer vraiment aux aventuriers, l’un des seuls moyens de passer du temps à observer les oiseaux en Amazonie est de se rendre dans une communauté indienne. Je n’avais pas encore d’intérêt particulier pour les Indiens, je considérais presque leur présence comme un mal nécessaire pour pouvoir observer les oiseaux. À 18 ans, mon intérêt pour les oiseaux s’est doublé d’un penchant pour les drogues hallucinogènes que cuisinaient notamment les Shuars, une branche des peuples jivaros. Je glanais des anecdotes exotiques à raconter à mes copains, mais sans aucune curiosité anthropologique.

Par la suite, un ami m’a invité à lire Les lances du crépuscule, de Philippe Descola. Ça a joué un rôle quasi proustien : me sont revenus des détails anodins que j’avais relevés presque inconsciemment dans les communautés Shuars. Descola m’a fait prendre conscience que ces détails dissimulaient un monde qui m’avait complètement échappé, le monde animiste. Je suis retourné en Amazonie — notamment chez les Achuars, le groupe jivaro que Descola avait rencontré — armé de ces nouvelles clés d’interprétation. Venant de la recherche en sciences cognitives, j’étais bien placé pour savoir que le monde est autant construit que perçu et que, selon les outils d’analyse et les connaissances qu’on apporte avec soi, on voit un monde différent.

« On distingue deux grandes familles de relations à l’autre : on peut le considérer comme un objet, ou comme un sujet. Ces deux attitudes distinctes ne mobilisent pas les mêmes facultés mentales. »

Le « monde différent » que vous avez exploré, comme vous l’expliquez dans vos différents ouvrages, est un monde où la distinction entre nature et culture est obsolète. Comment en êtes-vous arrivé à défaire cette dichotomie nature-culture ?

Comme beaucoup de gens, par la lecture de Descola. Celui-ci a popularisé l’idée d’après laquelle le concept de nature n’est pas universel, mais est une construction sociale occidentale relativement récente. Pour les Jivaros, par exemple, la nature n’existe pas. Aucun mot, dans aucune langue amazonienne, ne se rapproche même de loin de notre concept occidental de nature. L’anthropologie permet de s’apercevoir qu’un concept qu’on jugeait comme universel — ou « naturel », justement — ne l’est pas.

Puisque je me considérais comme un « amoureux de la nature », cette déconstruction m’a fait particulièrement d’effet. Quand on déconstruit la dichotomie entre nature et culture, l’ensemble des concepts qui organisaient notre rapport au monde s’effondrent les uns après les autres : l’idée de protection, l’idée de contemplation esthétique, le progrès, le travail…

Comment la distinction opérée en Occident entre nature et culture contribue-t-elle à modeler nos sociétés ?

On distingue deux grandes familles de relations à l’autre : soit on le considère comme un objet, soit comme un sujet. Ces deux attitudes ne mobilisent pas les mêmes facultés mentales.

Dans une relation de « sujet à objet », on effectue un calcul utilitariste de coûts/bénéfices. La valeur qu’on attribue à l’autre dépend des bénéfices qu’on peut en retirer, des services qu’il peut nous rendre. Dans l’Occident moderne, où l’ensemble des édifices conceptuels qui nous permettent de penser le monde sont façonnés par la distinction entre nature et culture, les plantes, les animaux et les écosystèmes sont spontanément conçus comme des objets.

C’est aussi de plus en plus le cas pour les humains, qui deviennent des « ressources humaines » et dont la valeur dépend d’un rapport coût/bénéfices inscrit dans le jeu économique. La relation de « sujet à objet » est relativement pauvre cognitivement. Face à un non-humain, dans le meilleur des cas, elle mène à la contemplation esthétique. Dans une relation de « sujet à sujet », on attribue à autrui une intériorité, une valeur propre, et la relation qu’on engage avec lui repose sur la réciprocité. On tient compte de son point de vue, de ses intérêts. Un monde où la faune, la flore et les écosystèmes sont mêlés aux activités sociales humaines permet d’engager spontanément avec les non-humains des relations beaucoup plus riches et denses. Mais dans une société qui ignore la distinction nature-culture, les plantes, les animaux ou les écosystèmes ne sont pas unifiés dans une sphère autonome et sont rejetés dans la catégorie des objets. Ils sont considérés comme des sujets, dont la valeur n’est pas quantifiable, puisqu’ils ont une valeur intrinsèque.

La notion de « service écosystémique » traduit-elle une relation de sujet à objet ?

Exactement. La notion de « service écologique » est un symptôme dramatique de cette vision de sujet à objet : pour justifier la protection d’un milieu ou d’une espèce, on est obligé de montrer qu’il nous rend des services quantifiables. Il est assez amusant — si l’on goûte à l’humour noir — de remarquer que même les « grands amoureux de la nature » qui n’ont pas opéré cette remise en question du concept de nature se sentent obligés de conclure leurs argumentaires par la notion de service écologique.Or, ce n’est évidemment pas le problème ! Si des animaux ou des écosystèmes disparaissent, le monde devient invivable, ne serait-ce que psychologiquement parlant, peu importe leur valeur économique.

« Sphère économique autonome et distinction nature-culture s’étayent l’une et l’autre, vu que la sphère économique a besoin d’une “nature objet” qui n’est que ressources. Soit une ressource au sens propre, soit une ressource récréative de type parc national et la même dynamique est appliquée aux humains. »

Rejetez-vous l’idée d’espaces protégés ?

Non. Dans notre monde, il vaut mieux tenter de protéger. Mais l’alternative entre exploitation et protection, qui sont en fait deux facettes complémentaires de la relation de sujet à objet, mène nécessairement à la destruction puisque si, pour un espace donné, on peut passer aisément de la protection à l’exploitation, l’inverse est plus complexe. La réelle alternative à l’exploitation occidentale n’est pas la protection, mais « le vivre avec », c’est-à-dire une façon d’être avec les non-humains fondée sur la relation de sujet à sujet. En restant prisonnier de la fausse alternative entre protection et exploitation, on se dirige vers des zones saccagées constellées de milieux protégés de plus en plus petits, et dont l’entrée sera de plus en plus chère. Des sortes de musées en plein air pour riches. Dans le parc du Cuyabeno, dans le nord de l’Équateur, les Indiens n’ont plus le droit de planter de yucca mais on entend en permanence des machines car à quelques kilomètres de là, à la limite du parc, les forages pétroliers détruisent tout. C’est à ce genre de dichotomie que mène la distinction nature culture.

Comment se manifeste, en Occident, la relation de sujet à objet entre les humains ?

Elle est intimement liée à un autre mythe fondateur de l’Occident moderne : l’utopie libérale d’une sphère économique autonome. Les faits économiques seraient non seulement séparés du reste de la vie sociale, mais la surplomberaient et la détermineraient. La société ingouvernable, de Grégoire Chamayou, et La grande transformation, de Karl Polanyi sont deux lectures fondamentales pour comprendre ce processus.

Or, dans cette sphère économique, les coûts sociaux ou environnementaux doivent être chiffrables pour être pris en compte. Tout ce qui n’est pas précisément quantifiable est rejeté dans le domaine du non-existant.

Sphère économique autonome et distinction nature-culture s’étayent l’une et l’autre, vu que la sphère économique a besoin d’une « nature objet » qui n’est que ressources. Soit une ressource au sens propre, soit une ressource récréative de type parc national. La même dynamique est appliquée aux humains.

Mais en réalité, la sphère économique n’est pas autonome, elle est pénétrée de politique, si bien que l’État et les hommes politiques doivent en permanence entretenir l’illusion de son autonomie.

Comment vous êtes-vous retrouvé sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, en 2018, en pleine opération d’expulsion ?

Un peu comme pour les Jivaros, j’y suis allé par intérêt intellectuel, parce qu’en France, c’est le lieu qu’il faut visiter quand on s’intéresse à la remise en question de la distinction entre nature et culture.

« La distinction entre nature et culture et l’autonomie de la sphère économique sont des mythes cousus dans l’existence même des classes dirigeantes. »

Dans « La recomposition des mondes », vous écrivez qu’« étant moi-même plus familier avec l’individualisme qu’avec la vie en communauté, je m’attendais à rester extérieur à tous ces liens, à devoir me cantonner à une position d’observateur ». Vous dites aussi qu’« ici, il suffit de quelques heures dans un potager ou sur un chantier collectif pour se sentir happé, puis dissout dans le bouillon de la Zad ».

M’être senti aussi facilement happé dans la vie de la Zad a été une surprise pour moi, qui suis un pur produit de mon époque — individualiste, peu à l’aise avec l’idée de vie en communauté. Dans n’importe quel groupe social occidental, a fortiori quand on est auteur de bande dessinée, on doit essayer de se mettre en avant. Je suis consterné de voir avec quelle spontanéité je fais le malin, je tente de me mettre en avant, alors même que je trouve ça ridicule chez les autres. Il était agréable et relaxant de sentir que, à la Zad, mon petit ego disparaissait de mes préoccupations au profit de ce qui se jouait sur place.

Justement, qu’est-ce qui se joue sur place ?

J’y ai vu pour la première fois des manifestations très concrètes d’un monde affranchi des deux grands mythes occidentaux que sont l’autonomie des faits économiques et la distinction entre nature et culture. À la Zad, j’ai éprouvé une sensation d’exotisme presque plus profonde que ce que j’ai pu ressentir en Amazonie, le sentiment plaisant d’étrangeté que procure le fait d’être dans une ébauche de monde autre.

Avez-vous des souvenirs particuliers d’instants où le dépassement de la distinction entre nature et culture était palpable ?

Ça affleure tout le temps : à travers l’incongruité qu’il y aurait à mobiliser un argument de type service écologique, à voir une séparation entre les questions sociales et environnementales, ou à considérer la forêt ou les mares comme des ressources écologiques. Les liens affectifs au lieu sont si intenses qu’on les sent en permanence. Ailleurs, les gens qui ont des rapports affectifs avec le territoire, les plantes et les animaux restent pris dans le maillage du monde moderne. Ils les nouent en cachette, comme des exceptions, en gardant à l’esprit qu’ils restent des objets marchandisables. À la Zad, c’est l’inverse : la relation maîtresse entre le lieu et les individus est une relation de sujet à sujet. Pareil pour les relations sociales entre humains. Lors d’une réunion sur la Zad, on peut assister à des discussions enflammées entre des membres de classes sociales très lointaines — un punk à chien et un ancien universitaire, par exemple — alors qu’on s’attend spontanément à les voir ignorer leurs paroles respectives, parce que c’est ce qui se passerait n’importe où ailleurs.

On trouve l’ébauche de ce qui se passe à la Zad dans des centaines d’autres lieux. Mais la Zad est suffisamment grande pour que ça se stabilise à l’échelle d’un territoire. C’est un point fondamental. Ce n’est pas juste une coloc entre amis qui font un potager collectif, des petites initiatives comme des îlots perdus sur le territoire. Notre-Dame-des-Landes est au-dessus d’une taille critique, ce qui permet d’avoir l’impression d’un monde qui se structure autour de normes implicites différentes. Où on peut s’échanger de la bouffe à prix libre, où l’on est pris dans des relations de solidarité, où l’on prend soin des communs… des modes de relation qui vont à l’encontre de ce qui est en vigueur ailleurs.

Où en est-on en France de la distinction entre nature et culture, entre des enclaves où elle est dépassée et le reste de la société, où elle reste très forte ?

La distinction entre nature et culture et l’autonomie de la sphère économique sont des mythes cousus dans l’existence même des classes dirigeantes. Il est impossible qu’elles s’en défassent. Leurs intérêts de groupe sont si intimement liés à ce fonctionnement qu’elles préféreront largement aller vers un monde saccagé que lâcher le moindre millimètre sur ces questions. Donc, soit il faut renverser d’un coup les classes dirigeantes — se débarrasser de l’État en gros, mais cela semble difficilement réalisable vu sa puissance militaire — soit leur reprendre des petits bouts de territoire, ce qui semble plus plausible.

Ces territoires sont par exemple les Zad ou les ronds-points des Gilets jaunes — qui refusent d’être des marchandises interchangeables et jetables — et toutes ces zones qui s’attaquent au mythe de l’autonomie de la sphère économique. C’est d’ailleurs surprenant de voir que le mouvement des Gilets jaunes, qui a été présenté par le pouvoir comme l’antiécologisme absolu — des pauvres qui veulent continuer à polluer avec leurs diesels sans se préoccuper des générations futures — est dans son essence plus écologique qu’un mouvement qui s’appuierait sur la croissance verte, c’est-à-dire qui accepterait les règles d’un jeu économique fondamentalement incompatibles avec la lutte écologique. Les Gilets jaunes, le Chiapas, le Rojava, le Val de Suse en Italie [où se poursuit la lutte contre le Lyon-Turin], tous ces territoires doivent acquérir de la puissance en densifiant les liens de solidarité entre eux, avec le soutien d’autres éléments de la société qui n’y vivent pas nécessairement. Solidifier la solidarité entre ces territoires libérés de l’économie est sans doute la tâche première de la lutte écologiste.

« Quand on est attaché à un lieu, pour des raisons non pas économiques mais affectives, et qu’on croit en ce qu’il représente, on a une énergie incroyable. »

Vous avez vécu l’expulsion de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Vous attendiez-vous à ce niveau de répression ?

Pas du tout. Ça a été une surprise de voir que la Zad faisait aussi peur aux dirigeants. Vue de l’extérieur, elle est toute petite. Ils auraient pu la laisser en disant « Regardez comme on est écolo ». C’est ahurissant que, pour la détruire, ils soient capables de dépenser autant d’argent et de prendre un tel risque politique — parce qu’il est presque miraculeux qu’il n’y ait pas eu de mort.

L’autre surprise a été la vigueur de la résistance. Quand on est attaché à un lieu, pour des raisons non pas économiques mais affectives, et qu’on croit en ce qu’il représente, on a une énergie incroyable. L’anthropologue Scott Atran l’a chiffrée, en comparant la motivation de l’armée kurde et de l’armée régulière irakienne contre l’État islamique : un Kurde vaut dix militaires de l’armée régulière parce qu’il se bat pour des raisons intimes, une certaine idée de la « kurdéité », et pas pour des raisons utilitaires comme un salaire ou la peur de la hiérarchie.

La troisième surprise a été ma réaction. Dans une manifestation ordinaire, même pour une cause à laquelle je crois intimement, je suis terrifié dès que la police arrive. Mais à la Zad, j’avais l’impression que perdre une main ou un œil avait finalement peu d’importance. C’est presque effrayant, cette espèce de transfiguration qui s’opère en nous quand on juge simplement inadmissible que des jardins, des lieux soient démolis par des blindés.

Je suis parti au milieu des expulsions, parce que des gens de la Zad m’avaient demandé de répondre à une conférence de presse à Paris. Je pensais que j’allais être soulagé de m’éloigner de cet enfer, mais je n’avais pas anticipé la force des liens affectifs que je venais de tisser. En fait, c’était horrible, invivable. Je me rappelle m’être réveillé à 8 heures le mercredi matin, avoir allumé la radio et avoir entendu que les combats s’étaient intensifiés. Imaginer les amis qui étaient depuis cinq heures du matin au milieu des gaz et des grenades, après une troisième nuit sans sommeil, était insoutenable.

Toutes mes questions intellectuelles et politiques prenaient réalité, s’ancraient dans la vie réelle. Nombre de sociologues racontent que pour la classe dominante — à laquelle j’appartiens —, les questions politiques sont avant tout du discours ; alors que pour les classes populaires dominées, la moindre décision politique affecte très directement la vie. Dans Retour à Reims, Didier Éribon raconte qu’un changement dans les taxes ou les subventions, c’est soit un week-end à la mer, soit des difficulté à se nourrir à partir du 25 du mois. Avec les expulsions de la Zad, des enjeux qui relevaient jusque-là pour moi du discours sont devenus réels. Et ça fait tout bizarre.

Vous partagez votre temps entre la Zad et la ville. Arrivez-vous à vivre en phase avec vos idées quand vous êtes en ville ?

Rien que le fait d’exister en ville, en France, rend incohérent avec ses idées. C’est comme ça. Il ne faut pas trop en souffrir parce qu’essayer d’être parfaitement cohérent fait sombrer dans une écologie des petits gestes, où l’on se prive de tout, tout en étant absolument inutile.

J’ai beaucoup d’amis naturalistes qui souffrent dans leur chair de constater la dévastation du monde. L’un d’eux, chercheur en écologie, vit à Montpellier, une métropole aux dents longues qui saccage ses alentours à une vitesse ébouriffante. Il souffre de voir les mares où il va compter les amphibiens être bétonnées les unes après les autres.

Il se prive donc de prendre l’avion et de manger de la viande, mais il est obligé de constater que, malgré ces privations, les mares continuent d’être saccagées et que ce n’est donc pas le bon mode d’action. Dans son livre La société ingouvernable, Grégoire Chamayou montre comment le monde industriel a réussi à faire porter la responsabilité de la crise écologique aux individus qui ne recycleraient pas leurs déchets. Il évoque une affiche des années 1970 aux États-Unis qui montre un chef indien pleurer devant une bouteille en plastique jetée par terre. Toute la philosophie du recyclage et de l’écologie des petits gestes y est : le responsable est celui qui jette la bouteille — pas celui qui la produit. Il faut espérer que ceux qui tombent dans le piège de l’écologie des petits gestes, des éoliennes et de la croissance verte réalisent rapidement qu’il n’y a pas d’écologie sans lutte collective contre le monde de l’économie, une lutte qui passe entre autres par l’occupation de territoires.

Munduko herriok: suntsi zaitezte! Sonia González www.argia.eus/argia-astekaria/2664/iritzia

Halaxe kantatzen zuen Siniestro Totalek 1988tik. Humanitate eta planetaren suntsipenari usaina hartu genion aspaldi, harik eta usain hura hats sarkor bihurtu den arte.

“Gu” izenordea erabili dut, horretaz arituko bainaiz: “Gu” esaten duten bakoitzean zelan esan nahi duten “zuok, herritarrok”; zergatik, errepikatuaren errepikatuaz, hondamendiaren erantzule bakar bihurtu gaituzten. “Ikus ezazue zer egiten ari zareten munduarekin plastikozko poltsak erabiltzeagatik”, “ordaindu beharko duzue”, gure bizitza eta osasunarekin nahikoa ez balitz, bosna zentimotan ere bai. Eta halaxe azaldu digute albistegian: plastikozko poltsen erabilera azken hamarkadan itzel murriztu bada ere, azken urtean kobratzen hasiak direlako ei da arrazoia. Marujok, gure arduragabekeriaz munduarekin amaitzen egoteaz gain, eskulaburrak ere omen gara. Plastikoaren ekoizpena gelditzeaz, halere, txintik ere ez. Eta bai, zekenak izan beharko, laster okela ere luxuzko artikulu bihurtuko ei digute eta.

Bien bitartean, munduko 100 enpresa dira CO2ren %71ren errudunak (The Carbons Mayor Database txostena); Espainiako Estatuan, hurrenez hurren, Endesa, Repsol-Petronor, Naturgy eta EDP dira lau kutsagarrienak, politikari ohien urrezko erretiroa izateaz gain. Eta hemen Eusko Jaurlaritzak ez dauka lausengu nahikorik Josu Jon Imazen Petronorrentzat; gurutzaontziren bat Bilboratzen denero bezala, halako itsasontziek urtean Europako auto guzti-guztiek baino hamar bider sufre dioxido gehiago bota arren (Transport & Environment-en datuak). Baina arazoa zurea da, kotxe elektriko bat erosteko nahikoa diru ez edukitzeagatik. Horregatik ere ordaindu beharko duzu.

“Birzikla ezazue”. Ekoizpena beheratu eta berrerabili ostean, beste erremediorik ez dagoenean, egin beharreko azken B hori gaitz guztien panazea bailitzan. Anartean, erraustegiak bai ala bai eraiki dira gure diruaz, beste batzuek probetxua atera dezaten (FCC eta Sener, besteak beste, ez ote diren horien ugazabak Forbes zerrendatik jausiko). Baina, trankil, Jaurlaritzak argia ikusi eta klima-larrialdia deklaratu du. Adierazpen instituzionalean, berba potolo artean, neurri zehatz bakar bi: kontratazio publikoetan materialen %40 birziklatua izango dela eta aurrekontuetan partida bat egongo dela… BZO! edo, euskaraz baino, basque-z nahiago badute: WTF!

Denok izan behar dugu arduratsuak, baina ez gara denok hein berean arduradunak. Gu, herritarrok, agindu guztiak ondo eta formal beteta ere, ezingo genuke suntsipena eten, suntsipenarekin aberasten direnek dena libre daukaten bitartean. Hala ere, edo horrexegatik, gu seinalatzen gaituzte.

Krisialdi ekonomikoaren hastapenetan esaten zigutena gogorarazten dit honek guztiak: gure posibilitateen gainetik bizitzen egonak ginela eta gerrikoa estutu behar genuela, nork eta guk, ez gorderik ez galdurik izan ez genuenok. Herritarroi errua egoztea kapitalismoaren lehenbiziko pausoa da edozein krisi gure kontura aprobetxatzeko, kapital metaketan beste koxka bati ekiteko eta, instituzioen laguntzaz, errenten trasbase berria bermatzeko.

Ez pentsa datorrena suntsipen “demokratikoa” izango denik eta denok batera eta eskutik helduta abiatuko garenik, Siniestroren kantan bezala. Gu desagerraraziko gaituzten horiexek, ez izan dudarik, bidean are gehiago aberasteaz gain, azkenean salbu egongo dira.

Kapitalismo berdearen eta apartheid klimatikoaren sasoian sartzen ari gara, baina hori hurrengorako utzi beharko.