Articles du Vendredi : Sélection du 13 décembre 2019


Climat : ‘La production des bourgeons et la migration des oiseaux sont déjà bouleversées’ Aude Massiot www.liberation.fr/planete/2019/12/09/climat-la-production-des-bourgeons-et-la-migration-des-oiseaux-sont-deja-bouleversees_1767539

A l’occasion de la COP25 sur le climat, «Libération» publie une série d’interviews sur les liens entre préservation de la biodiversité et lutte contre le dérèglement climatique.

Pour la première fois, les scientifiques internationaux spécialistes du climat (Giec) et de l’étude de la biodiversité (IPBES) publieront un rapport commun l’an prochain pour démontrer à quel point ces deux sujets sont interconnectés. Ce texte alimentera, fin 2020, la COP15 de l’ONU sur la biodiversité, organisée en Chine, qui doit voir la conclusion d’un accord mondial, sur le modèle de celui de Paris sur le climat.

Coauteur de la première évaluation mondiale de l’état de la biodiversité, publiée en mai par l’IPBES et qui soulignait que plus de 40% des espèces d’amphibiens, plus d’un tiers des récifs coralliens et des mammifères marins sont menacés, Paul Leadley, chercheur à l’université Paris-Sud, explique les interactions entre les espèces vivantes et le dérèglement climatique.

Quelles sont les principales conséquences du changement du climat sur la biodiversité ?

Le principal effet observé actuellement est le déplacement de nombreuses espèces vers les Pôles et plus haut en altitude, pour rechercher des températures plus supportables. Un exemple frappant est la chenille processionnaire, en France. La limite Nord de son aire de répartition était, jusque dans les années 70, au niveau d’Orléans. Maintenant on la retrouve dans la région parisienne. Elle a donc avancé d’une centaine de kilomètres en seulement quelques décennies et nous sommes convaincus que ce déplacement est lié aux hivers de plus en plus doux. Plus largement, on s’attend à ce que l’ensemble des aires de répartition des espèces vivantes, sur terre ou sur mer, se déplacent.

Dans la mer du Nord, les poissons typiques de la partie sud commencent à coloniser les zones les plus arctiques. La production des bourgeons et la migration des oiseaux, des activités naturelles qui dépendent du climat, sont déjà bouleversées.

Si certaines espèces ne peuvent pas bouger, ni s’adapter à l’évolution du climat, elles disparaîtront à l’échelle locale, d’abord sur les parties les plus proches de l’Equateur de leur lieu de vie. Les récifs coralliens, par exemple, ne peuvent pas se déplacer et subissent déjà une forte mortalité à cause des épisodes de canicules marines. A +2°C par rapport à l’époque préindustrielle, 5% des espèces seront en état de risque d’extinction. A un peu plus de 4°C, ce taux monte à 15% à l’échelle mondiale, avec un niveau d’incertitude très élevé.

Les arbres sont-ils aussi touchés ?

Dans les forêts, on observe déjà le dépérissement de certaines espèces à cause du réchauffement. Cela, partout dans le monde. C’est très inquiétant, car les arbres représentent un stock extrêmement important de carbone, capturé de l’atmosphère, ainsi qu’une source de revenus vitale pour certaines populations.

En France, le pin sylvestre est une des espèces les plus touchées. Il dépérit dans la partie sud de son aire de vie, mais ne se porte pas bien non plus dans la forêt de Fontainebleau, en région parisienne. Le problème des arbres est qu’ils ne se déplacent pas assez vite pour s’adapter à la hausse des températures mondiales.

Autre phénomène, dans les très grandes forêts de conifères dans le nord-ouest des Etats-Unis et le sud-ouest du Canada, un petit insecte, appelé dendroctone du pin ponderosa, ronge les arbres et les tue. Avant, il ne montait jamais à ces latitudes.

Existent-ils des solutions qui permettent à la fois de préserver la biodiversité et de limiter l’emballement climatique ?

Bien sûr. Par exemple, arrêter de détruire les forêts en Indonésie, pour l’huile de palme, ou au Brésil pour l’élevage, permettrait de préserver des écosystèmes à très haute valeur naturelle et de garder des quantités énormes de carbone dans les arbres et les sols. En plus de cela, il faut restaurer ce qu’on a dégradé ou détruit. La reforestation peut permettre un stockage de carbone très important.

Mais il est vital que cette restauration soit faite dans le respect de la biodiversité, et non pas en replantant des monocultures d’arbres ou des espèces qui ne sont pas locales.

Certains présentent l’afforestation, c’est-à-dire créer une forêt où il n’y en avait pas avant, comme une solution. Il faut faire attention, cette pratique peut avoir des effets très néfastes sur la biodiversité, comme on l’observe dans les projets d’afforestation des savanes. Ou, par exemple, en Chine, où les autorités ont planté des forêts de peupliers dans les régions désertiques du nord du pays. Seulement, ces arbres pompent énormément d’eau dans les nappes phréatiques, alors que c’est une ressource rare dans ces régions.

D’autres solutions sont à trouver dans les systèmes agricoles. Il est bénéfique, par exemple, d’augmenter dans une certaine mesure les apports organiques des sols, avec du lisier, car cela leur permet de garder plus de carbone et nourrit la biodiversité. En parallèle, il faut réduire les apports d’engrais azotés sous forme minérale, car ils sont une source de pollution des écosystèmes et d’émissions de gaz à effet de serre.

La réforme des retraites aggraverait la crise écologique Lorène Lavocat https://reporterre.net/la-reforme-des-retraites-aggraverait-la-crise-ecologique

Diverses organisations écolos ont lancé un appel à rejoindre les manifestants du 5 décembre contre la réforme des retraites du gouvernement. Elles lui reprochent de défendre un modèle libéral et productiviste, par essence anti-écologique, alors que des pistes existent hors du dogme de la croissance économique.

Le jeudi 5 décembre s’annonce comme une journée de mobilisation inédite contre le projet de réforme des retraites porté par le gouvernement. Joignant leur voix à celle des syndicats, plusieurs organisations écologiques ont vite lancé un appel à rejoindre le mouvement social. Sur Reporterre, l’association basque Bizi invitait ainsi ses troupes à « participer pleinement » aux grèves et manifestations prévues, « pour défendre notre modèle de protection sociale et de solidarité, mais également pour ne pas laisser cette réforme aggraver [la crise] climatique ». Allons bon ! Quel rapport peut-il bien exister entre retraite et écologie ?

« Le Premier ministre l’a dit, un des effets de cette réforme sera de pousser les gens à travailler plus longtemps, rappelle Txetx Etcheverry, militant de Bizi. Travailler plus longtemps, cela signifie produire plus, donc consommer plus d’énergies et émettre davantage de gaz à effet de serre. » Plus précisément, la réforme voulue par Emmanuel Macron entend passer à un système de retraites par points : les cotisations des travailleuses et travailleurs seraient converties en points de retraite suivant la même formule pour tous et toutes — la formule en question n’est cependant pas encore connue, et pourrait être ajustée en fonction de la conjoncture économique. Seule certitude, d’après l’économiste Jean-Marie Harribey, membre d’Attac et de la fondation Copernic, « le niveau des pensions va nécessairement dépendre du temps partiel et du chômage », ainsi que de la durée de cotisation.

Autre effet pervers du projet du gouvernement, selon M. Harribey, « il veut bloquer les ressources consacrées à nos retraites à leur proportion actuelle, soit 14 % de la richesse nationale, détaille-t-il. Or le nombre de personnes de plus de 65 ans va augmenter de plus de 6 millions d’ici 30 ans. Un nombre croissant de personnes qui se partagent une même part du gâteau, ça fait moins de gâteau par personne. Donc, tout ça ne peut mener qu’à une réduction des pensions individuelles. » D’après le collectif Nos retraites, qui a largement travaillé à vulgariser cette réforme technique, en 2015, la pension nette moyenne représentait 65 % du salaire net moyen ; si le gouvernement va au bout de son projet, en 2060, elle n’en représentera plus qu’entre 44 et 50 %.

« La seule raison d’être des fonds de pension et des assurances est de garantir des retours sur leurs placements les plus élevés possible »

Au passage, en figeant le montant des retraites à 14 % du PIB, les dirigeants confirment une vision productiviste du modèle social : « On va dire aux retraité·e·s que leur niveau de vie dépendra de la croissance, et donc le lier à la dégradation des conditions de vie de leurs enfants et petits enfants », explique Txetx Etcheverry.

« Tout ceci vise à inciter les gens à travailler plus longtemps, ou à mettre de l’argent de côté, dans des assurances ou des fonds de pension, afin d’améliorer leur retraite », résume Régis, du collectif Nos retraites. Une analyse partagée par Christiane Marty, économiste, membre d’Attac et de la fondation Copernic : « L’objectif de fond des réformes des retraites depuis 1993 est d’ouvrir la voie à la capitalisation et de baisser les dépenses publiques, conformément au dogme libéral, estime-t-elle. Car les cotisations des salarié·e·s, qui vont directement payer les pensions de retraite, représentent une somme importante qui échappe aux marchés financiers. Les réformes successives n’ont donc cessé de durcir les conditions d’accès aux pensions, entraînant une baisse de leur niveau. » Celles et ceux qui le peuvent sont ainsi fortement incités à compléter leur retraite par une épargne individuelle.

Une privatisation de la protection sociale incompatible avec les enjeux écologiques, selon Txetx Etcheverry : « La seule raison d’être des fonds de pension et des assurances est de garantir des retours sur leurs placements les plus élevés possible, pour faire augmenter le chiffre d’affaires, quitte à investir dans des activités polluantes. » En 2018, les 100 plus grands fonds de pensions publics au monde investissaient moins de 1 % de leurs actifs dans la transition bas-carbone. À l’inverse, à peine 10 % des fonds avaient aligné leurs objectifs sur l’Accord de Paris. « Notre système de retraites, est aujourd’hui hors du système marchand, c’est du bien commun, estime Régis, du collectif Nos retraites. Le projet du gouvernement impulse un changement de modèle… qui va tous et toutes nous toucher, négativement. »

Pour autant, le statu quo est-il tenable ? Comme le reconnaît Christiane Marty, « on a besoin de plus de financement pour les caisses de retraite, parce qu’il faut accompagner le fait qu’on aura plus de retraité·e·s et qu’il faut aussi améliorer les pensions », dont le niveau moyen s’est dégradé au fur et à mesure des réformes passées. Or, jusqu’ici, « les divers scénarios de financement des retraites d’ici 2050 ont presque tous supposé [quel que soit le bord politique qui les portait] une croissance économique indéfinie », écrivait Jean Gadrey en 2010. L’idée est simple, pour reprendre notre métaphore pâtissière : « Si le gâteau grossit, on peut en distribuer une plus grande part aux retraité·e·s, dont le nombre relatif augmente, sans rien retirer à personne », illustrait l’économiste. Sauf qu’il se pourrait bien que le gâteau n’enfle plus, souligne Jean-Marie Harribey, qui table sur « un ralentissement économique ». Et même s’il poursuivait sa levée, serait-ce souhaitable, au vu des effets écologiques désastreux qu’engendre la croissance ?

« Davantage d’emplois, c’est davantage de cotisants et de cotisantes »

Ce questionnement a titillé dès 2003, en plein conflit social sur les retraites, Matthieu Amiech et Julien Mattern. Dans un ouvrage intitulé Le cauchemar de Don Quichotte (La Lenteur, 2013), ils dénonçaient alors le système actuel de retraites par répartition, comme « dernière illusion du capitalisme de gauche », et critiquaient vertement les « économistes de gauche » et leur discours productiviste. D’après les deux auteurs, ces économistes prônaient, pour assurer le financement des caisses de retraite « de revenir au plein emploi, à une croissance économique forte et régulière, grâce à des politiques keynésiennes qui stimulent la consommation et grâce aux gains de productivité, analysaient-ils. Il y a la volonté sans cesse réitérée de poursuivre le développement économique, de le pousser plus loin tout en s’efforçant de l’infléchir et de le mettre au service de finalités plus humaines. » Et les auteurs de se demander : « N’est-il pas incohérent de poser le problème des retraites à la manière des gestionnaires du capitalisme, c’est-à-dire dans le cadre d’un système d’accumulation indéfinie ? »

Pour eux, à vouloir défendre les retraites, comme tout notre système de protection sociale, les « défenseurs de l’État social » se sont accommodés de la destruction de la planète, de la bureaucratisation, du « déclin des idéaux d’autonomie, de responsabilité individuelle et collective à l’échelle locale », de la mécanisation puis de l’automatisation du travail, corollaire de la quête de gains de productivité. Ainsi, notre système de Sécurité sociale « a toujours été un dispositif de compromis et non de subversion du capitalisme ». Seize ans plus tard, l’urgence écologique est passée par là. À gauche, « l’aspect le plus grossièrement productiviste a été gommé, admet Matthieu Amiech. Des gens comme Bernard Friot, Jean Gadrey ou Jean-Marie Harribey ont glissé dans leur discours, mais prudemment, avec de gros frein, en gardant le cadre mental d’une société industrialisée. »

De fait, les économistes d’Attac interrogés par Reporterre défendent un développement économique à même « d’assurer la transition écologique et de répondre aux besoins sociaux dans la santé, l’éducation, le logement », assure Christiane Marty.

« La croissance n’est pas bonne ou mauvaise en soi : tout dépend de son contenu, dit-elle. Ce qui est insoutenable, c’est l’accumulation sans fin, le “produire toujours plus” sans critères d’utilité sociale ou environnementale, ce qui mène à un épuisement des ressources, à la pollution et au changement climatique. » À l’inverse, des politiques volontaristes pour créer des emplois dans la transition écologique permettraient selon elle de répondre à l’urgence climatique et de garantir les pensions : « Davantage d’emplois, c’est davantage de cotisants et de cotisantes, ce qui est un déterminant de l’équilibre financier des caisses de retraite. »

Tout de même, n’est-il pas dangereux de parier sur un développement économique, même soutenable, alors que les alertes se multiplient quant à un possible effondrement ? « En 1945, les retraites ont été créées à un moment où tout avait été détruit, la première caisse de sécu a été constituée dans un grenier, réagit Agathe, du collectif Nos retraites. Même en cas d’effondrement, on sera capable de créer entre nous des solidarités concrètes comme le système de retraites. » Pour Christiane Marty, « on n’a pas besoin de compter sur la croissance économique pour garantir un système de retraites solidaire dans une perspective de transformation sociale et écologique, pense-t-elle. Car même si le gâteau ne grossit pas, il est possible de le partager de manière plus juste. »

« Partage du temps de travail et relativisation de l’emprise excessive du travail et de l’économie sur la vie et sur la nature »

Pour rappel, le gâteau, c’est-à-dire la richesse produite, se répartit en gros entre la masse salariale — salaires et cotisations, ce qui inclut donc les retraites — et les profits. « Depuis les années 1980, le curseur du partage s’est déplacé au détriment de la masse salariale, en faveur des profits, précise Mme Marty. Il est donc envisageable de récupérer la part de la masse salariale perdue, en augmentant les salaires nets et les cotisations sociales, et en réduisant la part qui va aux dividendes. » Autrement dit, même si le gâteau vient à se réduire en une tartelette sous le coup d’un effondrement, il y aura toujours des morceaux à se partager ; l’essentiel est donc de se battre pour que ces restes n’aillent pas dans l’estomac des actionnaires.

De son côté, Txetx Etcheverry esquisse les contours d’une réforme des retraites compatible avec la catastrophe écologique : « On ne peut plus augmenter la production, il faut la stabiliser voire la diminuer, insiste-t-il. Donc la solution passe forcément par le partage du travail et des richesses. » Dans la même veine, Jean Gadrey revendiquait en 2010 « la retraite à 60 ans », comme « outil majeur à la fois de partage du temps de travail et de relativisation de l’emprise excessive du travail et de l’économie sur la vie et sur la nature ». L’économiste préconisait également de « dresser un bilan des dizaines de milliards récupérables annuellement sans croissance quantitative en prenant l’argent là où il est : l’excès de profits, les hauts revenus, la spéculation, la fraude fiscale et les niches et paradis fiscaux ».

Matthieu Amiech propose pour sa part de « prendre les choses par le bas, par le local »  : « Nous devons construire les systèmes de solidarité à l’échelle où les gens peuvent les penser réellement, dit-il. Ce n’est qu’à partir du début du XXe siècle qu’il y a eu une centralisation des systèmes de solidarité qui a fait disparaître les caisses ouvrières. On peut y revenir. Ça heurte un imaginaire égalitaire et jacobin, mais la nation est tout aussi arbitraire qu’autre chose. La question écologique pose la nécessité d’en revenir à des échelles plus réduites, plus locales, qui sont des échelles de délibération politique pertinente. » Derrière chaque système de retraites se trouve un « choix de société » selon les mots de Christiane Marty. La réforme du gouvernement entérine un modèle libéral et productiviste, antiécologique. D’autres propositions fourmillent, qui nécessitent une mobilisation sociale afin d’être entendues. « On nous dit que nous rêvons, mais je trouve plus utopique de se résigner à la fin d’une vie civilisée sur Terre que de mener des politiques volontaristes de transformation sociale et écologique », conclut Txetx Etcheverry.

 

« La grève est écologique : elle limite la production » Geneviève Azam https://reporterre.net/La-greve-est-ecologique-elle-limite-la-production

Économiste et engagée à Attac, Geneviève Azam tisse le lien entre le mouvement social et l’écologie. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement « la retraite », mais « son monde ». Et de repenser la justice et la solidarité sans la croissance. Geneviève Azam est chercheuse en économie à l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Militante à Attac, elle vient de publier Lettre à la Terre (éd. Seuil, 2019).

 

Reporterre – Avez-vous manifesté jeudi 5 décembre ?

Geneviève Azam – Oui, j’étais en déplacement pour une conférence à Lorient et j’en ai profité pour manifester dans cette ville de tradition ouvrière. Le cortège était très syndical mais certains portaient aussi des Gilets jaunes. Il y avait 10.000 personnes. C’était historique ! On n’avait pas vu ça à Lorient depuis la grève générale de 1995 contre la réforme des retraites d’Alain Juppé. Pareil à Toulouse, là où j’habite, les retours ont été très positifs. 50.000 personnes ont défilé dans la rue, jeudi dernier. Le cortège faisait six kilomètres de long avec un public très varié, des syndicalistes, des écolos, des Gilets jaunes.

Comment analysez-vous cette mobilisation  ?

On sent qu’elle est marquée par les luttes récentes. Ces dernières années, une détermination s’est construite, qui va au-delà de la grève, avec des formes d’action et de décision nouvelles, des assemblées, des occupations… La grève sous sa forme traditionnelle est importante, mais elle n’est pas le seul outil.

Par exemple, jeudi, il y a aussi eu des blocages de magasins et de ronds-points. Cela faisait directement écho aux Gilets jaunes et aux actions de désobéissance civile menées par les écologistes. Jeudi matin, à Paris, Extinction Rebellion a saboté des trottinettes électriques, en libre service, qui étaient utilisées comme substitut au métro. C’est très intéressant, le discours est multiple : les militants dénoncent à la fois le gâchis écologique de ces trottinettes, l’uberisation du travail et le fait que les start-up qui les mettent à disposition sont des briseurs de grève. Des types d’action similaires émergent un peu partout en France. Cela me fait dire que le mouvement a une autre allure et une autre consistance que celui de 1995.

Qu’est-ce qui distingue le mouvement actuel de celui de 1995 ?

Aujourd’hui, une nouvelle culture de lutte se diffuse et vient irriguer les composantes plus traditionnels du mouvement social, notamment la base syndicale. Entre les temps forts et les grosses grèves, il n’y aura pas de temps morts mais une succession de blocages, de discussions. Il y a quelque chose qui s’est réveillé ces dernières années : avec les Gilets jaunes et avec la situation internationale. Nous ne sommes pas le seul pays dans lequel il y a des rébellions qui prennent des voies quasi insurrectionnelles, à Hong-Kong, au Chili, au Liban… Tout cela marque les esprits et les imaginaires.

En 1995, nous étions plus dans notre bulle et encore sous l’emprise du modèle néolibéral. Ses promesses n’étaient pas épuisées. On pensait que l’on pourrait retrouver des temps plus cléments. Il y avait une nostalgie des Trente glorieuses. On parlait de crise et non pas d’effondrement. Maintenant, c’est fini, on sait qu’il n’y aura pas de retour en arrière, ni de sortie de crise.

La mobilisation dépasse donc largement la question des retraites ?

Tout à fait. Il est significatif qu’alors que nous ne connaissons pas encore le contenu exact du projet de loi , nous soyons déjà dans la rue. L’enjeu n’est plus technique. Je crois que ce qui importe n’est plus la revendication précise, mais comment on reprend globalement en main notre existence, comment on se ré-approprie l’espace politique. Même moi qui suis économiste et qui étais très impliquée contre les précédentes réformes de la retraite en 2003 ou en 2010, là, j’ai suivi d’un œil distrait les positions du gouvernement. Je me sens pas engagée uniquement sur les retraites. C’est plus général.

Qu’est-ce qu’on conteste alors ?

Je dirais « la réforme des retraites et son monde » : L’hôpital tel qu’il est traité, les services publics démantelés, la précarité qui monte, l’ultra libéralisme… Il y a aussi une crise de modèle. On ne peut pas prôner un système des retraites qui serait fondé uniquement sur l’augmentation de la productivité à l’infini. Le défi est d’arriver à penser la solidarité et la justice sans la croissance.

D’autant plus que nous avons besoin d’un surcroît de solidarité pour affronter, de manière non barbare, les transformations qui nous attendent, le réchauffement climatique et l’affaissement de la biodiversité.

Quelle forme pourrait revêtir un système social plus écologique ?

Je crois qu’il ne faut pas seulement réfléchir à une meilleure répartition du travail – comme on le faisait il y a dix ans – mais interroger désormais sa qualité et son sens. Si on veut réparer les sociétés et la Terre, il faut mettre en avant des activités qui reposent sur le soin, l’attention, le recyclage. Cette mutation a déjà commencé. De nombreuses alternatives comme l’agro-écologie s’inscrivent dans cette logique.

Je pense qu’il faut également changer d’échelle de valeurs comme l’expliquent les écoféministes. L’extraction, la production et l’accumulation ne doivent plus être considérées comme des tâches nobles de la société, le plus souvent dévolues aux hommes. Au contraire, les activités laissées historiquement aux femmes, du fait de la division sexuelle du travail, doivent être revalorisées. Dans le soin, l’éducation, la réparation, se logent les possibilités d’un avenir pas seulement pour les femmes mais pour tous, pour la pérennité de la vie.

Le mouvement actuel marque le retour de la grève. Quel lien faites-vous entre écologie et grève ?

La grève est profondément écologique d’abord parce qu’elle limite la production. Mais pas seulement. La grève est aussi un moment suspendu qui nous libère, une forme de respiration, de pause alors que tout s’accélère autour de nous. La philosophe Simone Weil qui avait vécu les grèves de 1936 parlait de « joie pure et sans mélange ». La grève est une rupture de la solitude, on s’extrait du bruit impitoyable des machines qui opprimait le corps et l’âme. Enfin, les machines se taisent. On prend le temps, on renoue avec la chaleur humaine. La grève permet de retrouver le rythme du vivant face à la cadence du monde industriel. C’est une expérience fondatrice qui porte, en elle, les ferments de la révolte et du soulèvement.

Dans Lettre à la Terre, vous parlez « d’alliances qui nous obligent et des communautés qui surgissent dans le désastre ». En quoi le mouvement actuel esquisse-t-il de nouvelles convergences ?

Je suis assez prudente avec l’idée de convergence des luttes car je crois que ce qui se passe maintenant va bien au-delà d’une convergence ou chacun serait avec sa lutte et tenterait de rallier les autres. En réalité, l’ensemble des luttes se contaminent mutuellement. On l’a vu l’année dernière avec les Gilets jaunes et les questions écologiques, c’est un véritable enrichissement. On a enfin brisé ce dualisme construit par le pouvoir qui sépare social et écologie. On a remis de la conflictualité au cœur de l’écologie, pour en faire un combat indissociable des questions de justice sociale. C’est très important et porteur d’espoir pour les mobilisations à venir.

La bataille pour les retraites est une bataille écologique François Ruffin https://reporterre.net/La-bataille-pour-les-retraites-est-une-bataille-ecologique

Dans cette tribune, François Ruffin rappelle l’enjeu de la bataille des retraites : réduire la place du travail dans nos vies. Et comment ce projet d’émancipation est éminemment écologique.François Ruffin est député France insoumise de la 1re circonscription de la Somme. Dans son livre Il est où, le bonheur, (éd. Les Liens qui libèrent, novembre 2019) le député appelle à former un « Front populaire écologique ».

« J’ai changé », proclamait le président à la rentrée. Lui s’était mis au vert, et tout le gouvernement avec, et le Premier ministre à l’« écologie souriante ». Mais alors, où est-elle, l’écologie, dans la « réforme phare du quinquennat » : les retraites ? Fini, silence, eux n’en parlent plus. Comme si ce projet, de société, ne touchait pas la planète. Comme si c’était juste « technique », et le débat sur les retraites, en effet, avec ses experts, ses économistes, tourne vite au dossier techno.

On se jette à la figure des chiffres, des pourcentages, des rapports du Conseil d’orientation des retraites et de la Cour des comptes, remplis de milliards et de déficits. Mais on entend peu parler du bonheur, ou même de nos peurs. La fin s’efface derrière les moyens. Le « non » à la contre-réforme Macron éclipse tout « oui » à autre chose. On en oublie l’idéal social voulu à la Libération, par Ambroise Croizat et ses camarades, mais surtout l’idéal écologique que nous poursuivons pour demain. Deux idéaux, la protection sociale et la protection de l’environnement, qui vont de pair.

Une évidence, en préalable : nous devons vivre sans croissance. « Produire plus, pour consommer plus, pour produire plus, pour consommer plus », comme le hamster dans sa roue, mène la planète droit dans le mur. Et les hommes à l’usure.

Ce week-end, je me suis replongé dans Prospérité sans croissance, le livre de l’économiste Tim Jackson. Il cite une étude, prospective, réalisée par l’économiste canadien Peter Victor : « Dans ce scénario, le chômage et la pauvreté sont tous deux réduits de moitié grâce à des politiques sociales et de temps de travail. Et l’on obtient une baisse de 20 % des émissions de gaz à effet de serre au Canada.La réduction du temps de travail est l’intervention politique clé qui empêche le chômage de masse. La productivité du travail est censée augmenter à peu près au même rythme qu’elle l’a fait dans le passé au Canada, ce qui devrait logiquement entraîner une diminution de l’emploi. Mais, dans ce cas-ci, le chômage est évité par un partage du travail disponible plus équitable au sein de la main d’œuvre.

Réduire la durée du temps de travail hebdomadaire est la solution la plus simple et la plus souvent citée au défi du maintien du plein emploi sans augmentation de la production. Mais cette réduction du temps de travail ne peut réussir que sous certaines conditions : la distribution stable et relativement équitable des revenus. »

Les retraites, c’est un combat sur le temps de travail

C’est la question clé, depuis le XIXe siècle : la libération du travail. La fin du travail des enfants, le recul à 12 ans, puis 14 ans, puis 16 ans, de leur entrée à la mine ou à l’usine, c’est un combat sur le temps de travail. Le dimanche chômé, puis le « samedi anglais », comme on l’a appelé, c’est un combat sur le temps de travail. Le congé maternité, les congés payés, c’est un combat sur le temps de travail. La loi des « huit heures », huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures de loisir, c’est un combat sur le temps de travail. Les heures de formation, ou de délégation, c’est un combat sur le temps de travail. Et bien sûr, les retraites, c’est un combat sur le temps de travail.

1982, en France, est le dernier moment de partielle libération. Par les 39 h à la place de 40. Par la cinquième semaine de congés payés. Et surtout, par la retraite à 60 ans (à la place de 65).

Cette période, entre 1981 et 1983, me passionne, les soubresauts d’une gauche qui « va basculer à droite ». Aussi ai-je épluché la presse de ces deux années : l’âge de la retraite venait donc d’être baissé à 60 ans, et dans un sondage, que pensaient les Français, à l’époque, majoritairement ? Qu’il passerait bientôt à 55 ans ! Tant cela semblait le sens de l’histoire.

D’ailleurs, l’économiste John Maynard Keynes estimait qu’à la fin du XXe siècle, les besoins économiques seraient satisfaits, au moins dans les pays développés, que les humains exploreraient d’autres chemins pour le progrès, et qu’ils consacreraient moins de vingt heures par semaine au travail.

Alors, que s’est-il passé dans les années 1980 ? Pourquoi avons-nous rebroussé chemin ? Pourquoi travaillons-nous plus longtemps ? Le dimanche, à nouveau ? Des semaines de 35 h sur le papier, plus en vérité, et bien au-delà des 20 h prévues par Keynes ? Et pourquoi, depuis près de quarante ans, malgré les machines, l’informatique, Internet, bref, malgré les « gains de productivité », pourquoi n’avons-nous pas libéré une sixième semaine de congés payés ?

D’abord à cause des dividendes des actionnaires, dont la part a plus que triplé : en 1983, on travaillait en moyenne une semaine par an pour les actionnaires. Aujourd’hui plus de trois semaines.

Il y a ensuite les « besoins artificiels », sans cesse renouvelés. Le capital stimule les désirs, de la nouvelle Audi et du portable dernier cri à la piscine dans le jardin, sans quoi nous ne sommes pas à la hauteur. Sans quoi nous sommes largués. Sans quoi nous n’atteignons pas le bonheur conforme. Et il faut bien sûr travailler plus pour s’acheter le i-Phone 11 : 102 heures à Paris, près de trois semaines.

Il y a, bien sûr, le chômage : d’une diminution du temps de travail choisie, organisée, on est passé à une diminution subie, sous contrainte. Et qui ne fait que des malheureux : le chômeur, qui se regarde comme un «  déchet », « inutile au monde », qui « broie du noir », condamné à une « agonie sociale » [1], et des salariés, qu’on use jusqu’à la corde – le burn-out est devenue la maladie des temps modernes.

L’économie se porte bien, les hommes et les femmes se portent mal

Il y a, enfin, et ça englobe le reste : le libéralisme.

Car ce « grand bond en arrière » du temps de travail, nous est venu de Reagan et de Thatcher. Les Etats-Unis étaient, dans les années 50, le pays de l’Ouest où l’on travaillait le moins, et le sont restés jusqu’en 1980 : moins que la France, moins que l’Italie, moins que l’Allemagne, moins que le Japon.

Ils sont aujourd’hui la nation où l’on travaille le plus. Pour gagner le plus. Pour consommer le plus. En PIB par habitant, indéniablement, ils font la course devant.

Les indices de bien-être, en revanche, n’ont pas suivi : taux d’obésité, taux d’incarcération, taux de mortalité infantile, taux de suicide, taux de maladie mentale, taux d’homicides, sont les plus élevés des pays développés. Tout comme le niveau d’inégalités. L’économie se porte bien, les hommes et les femmes se portent mal.

Que s’est-il passé ? Dans les années 80, les USA ont « libéré les énergies » de la rivalité ostentatoire. En 1965, un patron américain gagnait vingt fois le salaire de ses employés, on est désormais à 221 fois. Les revenus des financiers de Wall Street ont explosé. Le 1 % du sommet a encaissé tous les gains. Tandis qu’en bas, on multipliait les heures mal payées, pour survivre. Pour s’offrir, aussi, une consommation-consolation.

J’ai vécu un an, au Texas. Et je me souviens, sur le parking des Wal-Mart, des personnes âgées, vraiment âgées, boitillant, mal en point, qui rassemblaient les caddies du supermarché, payées pour des petits boulots. Cela faisait écho à un autre pays où j’avais séjourné, brièvement : la Biélorussie, et ses vieux qui vendaient des sacs en plastique à la sortie du métro.

Nul hasard si les Etats-Unis sont aujourd’hui à l’arrière-garde de la bataille écologique : le « chacun pour soi », la concurrence à tout va, la guerre de tous contre tous, met les individus dans un tel péril, dans une crainte telle pour leur statut, pour leurs revenus, qu’elle les rend agressifs. Agressifs à l’égard de leurs voisins. Agressifs, également, à l’égard de la nature, en une prédation toujours accrue, cercle infernal du consumérisme et du productivisme.

Évidemment, avec leur puissance, leur influence, les Etats-Unis ont entraîné l’Europe dans cette course folle : nous ne pouvions rester « à la traîne ».

Nous avons d’abord prolongé notre histoire (presque) normalement : entre 1980 et 1995, le temps de travail a diminué de 3 %. C’était déjà moins rapide que par le passé, mais le mouvement se poursuivait. Il s’est arrêté net, inversé chez nous aussi : durant la décennie suivante, entre 1995 et 2005, il a augmenté de 8 %. Comme l’écrit Tim Jackson : « La croissance est désormais due au fait que les gens travaillent plus longtemps que dans le passé… L’UE est notamment préoccupée par sa performance par rapport à ses concurrents. »

En France, les 35 heures de Jospin-Aubry se sont trouvées prises dans cette contradiction. La « gauche plurielle » continuait le mouvement ouvrier, un mouvement historique. Contre le chômage, cette mesure s’est avérée « la plus efficace et la moins coûteuse ». Mais en même temps, les ministres d’alors maintenaient un discours de « compétitivité », validant le traité d’Amsterdam et la stratégie de Lisbonne, la « performance » économique comme fin. Ce conflit s’est traduit, d’abord, par une intensification du travail, par de l’annualisation, par de la flexibilité. Puis, avec Sarkozy et Fillon, par un retour aux quarante heures et plus, via les heures supplémentaires. Les mêmes qui sont revenus sur le dimanche chômé. Les mêmes qui ont rallongé la durée de cotisation, reculé l’âge de la retraite. Et Emmanuel Macron prolonge ce chemin américain…

Dans la foulée, notre continent, notre pays, sont frappés des mêmes maux : obésité, incarcération, suicide, maladie mentale… Le bien-être ne progresse plus. Le mal-être gagne la société, les esprits. Les inégalités augmentent. Le consumérisme / productivisme s’est installé dans nos télés, dans nos cerveaux, dans nos vies. Comme l’énonce Alain Tanner, dans son film La Salamandre : « Le 20 décembre. Les ‘‘fêtes’’, comme on dit, se faisaient menaçantes à l’horizon. La marchandise imposait ses lois à la foule qui partait à l’assaut des magasins. C’était l’époque de l’année où se remarquait le mieux une tendance marquée à la schizophrénie, un phénomène qui tendait de plus en plus à affecter le corps social tout entier. »

Nous devons sortir nos vies de l’empire de la marchandise

Nous devons sortir nos vies, des parcelles de nos vies d’abord, de cette emprise de la marchandise. Du productivisme. Du consumérisme. C’est un impératif écologique. Mais aussi humaniste.

Le dimanche chômé est un bout de cet enjeu. 24 heures hors de “ça”. Hors de la cage. Autre chose que le métro-boulot-chariot : le repas en famille, la buvette du club de foot, la balade en vélo, etc.

Mais le gros morceau reste la retraite. S’ils s’y attaquent avec entêtement, depuis, des années, c’est pour gratter des économies, certes. Mais pour une autre raison, également : symbolique, idéologique. La retraite, c’est une autre vie qui est déjà là. C’est un possible, à étendre, qui nous tend les bras. C’est, pour eux, une menace.

Que voulons-nous ? Quel modèle de société voulons-nous ? Les « besoins artificiels » doivent-ils l’emporter sur les besoins essentiels ? Se loger dignement, se nourrir dignement, s’éduquer dignement, se soigner dignement, et vieillir dignement ? La décence commune, pour tous, ou les rêves de milliardaires pour quelques-uns ? Que doit-on réduire d’urgence, pour la planète ? La pension du smicard, du métallo, du cheminot, de la secrétaire de mairie ? Ou la part de nos richesses consacrée à la téléphonie, à l’aviation, à l’automobile ?

« Un euro cotisé donnera lieu aux mêmes droits », répète aujourd’hui la macronie. C’est faux : espérance de vie oblige, un ouvrier cotisera aussi longtemps, mais percevra sa pension dix années de moins qu’un cadre.

Mais au-delà : est-ce la retraite que nous souhaitons ? Que nous portons ? « Cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins », disait Ambroise Croizat, fondateur de la Sécurité sociale. La volonté redistributive était aux origines du projet. Elle a disparu, marginalisée : la répartition oui, la redistribution non.

Mais la retraite doit aussi assumer une visée redistributive, ne pas reproduire à l’identique les inégalités salariales. Non pas, forcément, par un « après 10.000 € par mois, ça n’ouvre plus aucun droit », qui invite les cadres supérieurs à en passer par l’épargne individuelle. Mais par un aplanissement des pensions : la mort met tous les humains à égalité, autant commencer avant, tant qu’on est vivants !

Il y a, dans tout cela, un enjeu social évident : grâce à la mise en œuvre des retraites, dans les années 70, le taux de pauvreté chez les personnes âgées a été diminué par quatre. Une malédiction millénaire était vaincue, vieillesse et misère n’allaient plus de pair dans les classes populaires. A présent, après les réformes Balladur, Raffarin, Fillon Macron, et désormais Macron, le mouvement inverse s’amorce. La Cour des comptes a noté une hausse du nombre de RSA chez les plus de 60 ans : + 157 % ! On glisse de la retraite méritée à l’allocation de pauvreté.

Mais c’est un enjeu écologique, également : il faut tasser la pyramide sociale. La rivalité ostentatoire pousse au consumérisme, au productivisme, vers le gouffre. La remise en cause, nécessaire, de tout notre système, industrie, déplacements, énergie, agriculture, ne sera pas supportée, pas tolérée, si « en haut ils se gavent », si « les gros ne paient pas gros et les petits petit », si l’effort ne porte pas d’abord sur les plus puissants. Ces changements, ces bouleversements à venir, ne seront acceptés en paix que s’ils sont empreints de justice. Et si les hommes et les femmes se sentent en sécurité, pas menacés : protection sociale et protection de l’environnement vont de pair.

Ces enjeux, jamais le gouvernement ne les pose, et pour cause. Comme s’il s’agissait juste de reboucher un trou, de colmater. Comme si, à l’heure de l’effondrement, du réchauffement, le Grand Défi, c’était le déficit budgétaire à l’horizon 2030. Comme si la retraite ne dessinait pas la société qui va avec, et qui menace ou non la planète.

Le mot d’ordre ne varie pas : « Consommer moins, répartir mieux »

Consommer moins est un impératif, à l’heure où un Français consume (en moyenne) trois planètes. Consommer moins pour des retraités, on peut y songer. Consommer moins pour des salariés, oui, aussi, certains. Mais consommer moins, d’abord, pour les PDG, pour les actionnaires, pour le 1 %. Car le mot d’ordre ne varie pas : « Consommer moins, répartir mieux. »

Répartir mieux dès l’enfance. Répartir mieux parmi les travailleurs. Répartir mieux parmi les retraités. Répartir mieux pour la retraite à 60 ans. Répartir mieux le travail restant.

Je finirai avec John Stuart Mill, en 1848, le père de l’économie écologique : « C’est seulement dans les pays retardés du monde que l’accroissement de la production est un objectif important : dans les plus avancés, ce dont on a besoin sur le plan économique est une meilleure répartition. »

Que complète Keynes, un siècle plus tard : « Il sera temps pour l’humanité d’apprendre comment consacrer son énergie à des buts autres qu’économiques… L’amour de l’argent sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations à demi-criminelles et à demi-pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales ! »

Soignons nos élites obscurcissantes !

Un billet invité de Gaël Giraud sur la « collapsologie », faisant suite à mon propre billet Jean Gadrey https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2019/12/06/un-billet-invite-de-gael-giraud-sur-la-collapsologie-faisant-suite-a-mon-propre-billet

Sans doute les lecteurs et lectrices de ce blog connaissent-ils Gaël Giraud, mais en deux mots il est l’une de mes références aussi bien sur certains enjeux théoriques (il a préfacé et en partie traduit la version française de ce chef-d’œuvre de la critique économique qu’est le gros livre de Steve Keen « l’imposture économique » dont j’ai rendu compte dans ces billets), que sur les dérives de la finance folle dont il est un spécialiste, et sur l’économie écologique. Parmi ses livres, je signale notamment « Illusion financière » en 2013, et, avec Cécile Renouard, « Le facteur 12, pourquoi il faut plafonner les revenus » en 2012.

À la suite de mon dernier billet (faut-il jouer sur la peur ou sur l’espoir, etc.) où je mettais en doute une assertion d’une tribune collective qu’il avait cosignée avec cinq autres personnes, il m’a adressé une réponse dont je dis par avance qu’elle me convient en tout point. Sa publication me semble très utile en raison de la force des arguments présentés. Voici le texte de Gaël Giraud. Il est long, mais il mérite vraiment une lecture attentive.

Merci pour ton billet au sujet de l’effondrement. A vrai dire, je suis presque entièrement d’accord avec toi.

Mon point, toutefois, n’a jamais été de “discréditer l’efficacité des constats et scénarios les plus inquiétants” tant qu’ils sont fondés sur des arguments scientifiques.  D’autant moins que, comme tu le remarques, je ne cesse de relayer ces scénarios.  J’y contribue moi-même puisque mes propres travaux en macro-économie du climat convergent vers la possibilité d’une décroissance subie au niveau mondial et d’un effondrement dès ce siècle-ci (cf. e.g.  https://bit.ly/2R62bnM).

Le point que j’ai souhaité souligner dans la tribune du Monde que tu signales —et je pense que c’était l’intention de l’ensemble de ses co-signataires — était d’alerter sur les illusions associées à l’emballement “collapsologique” en France. Lorsque tel ou tel écrit ou déclare publiquement que l’Effondrement aura lieu en 2025, j’ai de sérieux doutes, moi aussi. Et pour commencer, parce que je ne dispose pas d’une définition rigoureuse de ce qu’est l’Effondrement : cinquante millions de morts comme au début des années 1890 à cause d’un gigantesque effet El Niño (cf. Mike Davis) ? plus, moins ? La disparition de l’Etat ? La fin de la SCNF ? Un nouveau krach financier qui ne tardera pas à avoir lieu si nous ne faisons rien, comme je n’ai cessé de le rappeler ? Si l’on parle d’effondrement écologique, alors, il a déjà (eu) lieu : disparition de 80% des insectes en Europe, de 3,5 milliards d’oiseaux aux Etats-Unis… Ensuite, parce que, comme toi à l’évidence, je persiste à penser que le pire (quelle que soit la définition qu’on lui donne) n’est pas certain. Qu’il reste des marges de manœuvre et que notre devoir citoyen est de les expliciter et de les exploiter.

Je n’entrerai pas dans un débat de psychologues autour de la question de savoir comment les humains réagissent, en moyenne, aux bonnes ou aux mauvaises nouvelles. La revue de littérature de Jacques Lecomte (que tu cites en Annexe et qui est co-signataire de la tribune du Monde) m’a paru convaincante et ce n’est pas renvoyer à un argument d’autorité que de ne pas l’avoir citée dans l’article ou de ne pas avoir cité les dizaines d’écrits sur lesquels elle s’appuie mais c’est simplement parce qu’ajouter des notes de bas de page et des références techniques réduit la probabilité de voir un article publié par ce quotidien grand public. Nous ne sommes psychologues, ni toi, ni moi, et si nous avons eu recours à un argument d’autorité, alors je crains que tu ne fasses de même, cher Jean, en citant tel papier de psychologie dont je ne prétendrai pas avoir la compétence nécessaire pour le discuter.  Je me réjouis par ailleurs d’apprendre qu’il y a un débat dans la communauté scientifique des psychologues : c’est la preuve que cette “tribu” est vivante. (On pourrait souhaiter, par exemple, qu’il y ait davantage de débats dans la tribu des économistes, et notamment autour des excellentes questions que tu soulèves sur ton blog.)

Reste que mon expérience, depuis plusieurs années aujourd’hui, est la suivante : annoncer que la fin du monde (ou de quoi ?) est inévitable n’est non seulement pas rigoureux mais encore tétanise en jetant l’effroi plutôt que d’aider à la mobilisation, si l’on s’en tient au seul constat catastrophiste. Les réactions de déni (“il exagère, il délire, il a besoin de vacances, etc.”), encore très nombreuses aujourd’hui et pas uniquement dans le grand public, proviennent en partie du fait qu’il est très difficile de supporter une nouvelle épouvantable si l’on se sent incapable d’agir face à elle. Tu connais beaucoup de monde qui se sentent “mobilisés” (à quoi ?) à l’annonce d’un cancer incurable et d’une espérance de vie inférieure à 3 mois quoi qu’ils fassent ?  C’est la raison pour laquelle, pour ma part, depuis plusieurs années, j’ai adopté la ligne de conduite suivante (et c’est le cas de certains autres co-signataires de ladite tribune) : 1) j’essaie de donner le plus grand nombre possible d’informations rigoureuses (et tu as relayé gentiment certaines de mes déclarations dans ce sens). Ce que tu décris fort bien : ” la communication honnête des constats scientifiques, presque tous inquiétants ou angoissants, face à des menaces existentielles” ; 2) tout en les accompagnant d’une discussion sur ce que nous pouvons faire, encore aujourd’hui, surtout aujourd’hui, pour éviter le pire. (C’est d’ailleurs exactement ce que tu fais : je pense notamment à ta très intéressante prise de position sur l’industrialisation verte.)

Le caractère paralysant des visions apocalyptiques, j’en fais aussi l’expérience avec mes étudiants les plus informés sur la question écologique et les plus courageux. Combien d’entre eux me confient leur angoisse, leur désespoir, leur découragement face à l’avenir que nous leur avons préparé ? Face à l’autisme désespérant des institutions en place ? Pour eux, j’ai, nous avons la responsabilité de ne pas céder à un fatalisme facile.

Un exemple, que tu cites en partie. L’Indonésie fait partie des zones qui vont subir dans les années qui viennent une triple “punition” : d’après un article de Nature (Global risk of Deadly Heat, juin 2017), le long du RCP 8.5 (voir note 1), les combinaisons de chaleur et d’humidité promettent de devenir mortelles pour le corps humain plusieurs centaines de jours par an avant la fin du siècle. Et il ne sera pas possible aux Indonésiens de se sauver par la climatisation puisque celle-ci, étant émettrice de GES, doit être bannie. En outre, l’Indonésie fait aussi partie des zones qui vont subir un stress hydrique majeur, du fait du dérèglement du cycle de l’eau : des pertes en eau pluviale disponible allant jusqu’à – 80% doivent être envisagées dès 2040-2050 (cf. WRI). Enfin, tu sais que l’Indonésie est très exposée aux typhons du Pacifique (et à l’activité volcanique, d’ailleurs). Tout ceci donne à penser que, sauf mobilisation immédiate, les 265 millions (beaucoup plus dans une génération) d’habitants de l’archipel sont condamnés à devoir fuir le pays. Vers où ? C’est l’immense question. Aucun problème pour les riches. Mais les pauvres… ? Et sachant qu’il s’agit de la première nation musulmane de la planète, il est à craindre que, lorsque les plus pauvres n’auront plus rien à perdre, des fanatiques ne mettent le pays à feu et à sang (et défigurent l’Islam) comme ils le font déjà au Sahel… Comment en parler à des Indonésiens ? J’ai encore tenté l’expérience il y a un mois avec un Indonésien “éduqué” (doctorat, etc.) : si tu ne prends pas le temps de faire valoir qu’il y a des moyens d’éviter le pire, la perspective est tellement écrasante que l’interlocuteur préfère penser que tu es fou ou que tu te trompes. Réaction saine, au fond, de la part de quelqu’un qui a le choix entre a) s’infliger une angoisse insupportable face à un mal auquel il ne voit aucune issue et dont les manifestations ne se font pas sentir encore dans leur complète horreur, aujourd’hui, versus b) l’expédient qui consiste à penser qu’on lui raconte peut-être une pantalonnade et qu’en tout état de cause, il a le temps de voir venir.

Enoncer des diagnostics rigoureux accompagnés d’une discussion sur les moyens d’éviter le pire est une attitude très différente de celle qui consiste à affirmer : “il est trop tard pour empêcher la catastrophe, discutons du jour d’après…” Ce second type de discours (qui n’est pas le tien et qui caractérise ce que, pour ma part, je qualifie de rhétorique “collapsologique”) suscite, parfois, une sorte de rêverie romantique sur l’après-effondrement où, paraît-il, nous serons tous devenus gentils et sociables. Je soutiens corps et âme la proposition d’étendre un rapport social au monde construit sur des communs (et tu t’en es fait l’écho, merci à toi) et je la soutiendrais même en l’absence de dérèglement climatique.  Mais je ne suis pas du tout convaincu que plus cela ira mal, plus nous serons enclins au partage. Ceux qui font l’apologie du “jour d’après” sont-ils allés en Syrie, au Mali ou au Vénézuéla récemment ? Je vis depuis peu avec un ami qui revient de six années passées dans Homs, dans les ruines et sous les bombes.

S’il y a bien des actes de dévouement héroïque (comme il y en eut dans les camps de concentration), c’est la preuve, une fois de plus, que l’humanité, jusqu’au bout, témoigne et témoignera de sa dignité irréfragable. Cet ami me confiait néanmoins qu’il ne voyait aucune autre issue pour les Syriens en mesure de le faire que de fuir leur pays. De fuir, tout simplement, et non pas de cultiver gentiment un jardin partagé avec son voisin en faisant des  barbecues sympas la nuit tombée. Pour ceux qui sont contraints de rester, ajoutait-il, parfois la mort est une délivrance ; elle évite beaucoup, beaucoup de souffrance dans un pays où le système hospitalier est détruit, l’électricité et le chauffage ont disparu, les pharmacies et les écoles sont vides…

La Syrie de Bachar el Assad n’a-t-elle rien à voir avec les effondrements écologiques ? Rien n’est moins sûr. D’abord parce que la guerre civile a débuté en 2011 après une très longue sécheresse gérée avec cynisme par le gouvernement syrien actuel. Ensuite, et surtout, parce que les effondrements partiels que nous évoquons dans la tribune du Monde que tu cites s’accompagneront vraisemblablement de guerres et de sorties de route anti-démocratiques et violentes. Mais je sais que tu n’es pas de ceux qui chantent les louanges de l’après-effondrement. Je n’insiste donc pas davantage sur ce point sinon pour dire que je soupçonne parfois l’engouement pour ces rêveries “du lendemain” d’être alimenté, chez certains, par une sorte d’anarchisme inconscient (ou, chez d’autres, très conscient) : “ce que le politique n’aura pas réussi à faire, la nature le fera pour nous, abattre l’Etat.” De sorte que ce qui est visé, en réalité, derrière l’Effondrement, c’est la fin tant attendue de cet ennemi héréditaire… Cet anarchisme-là, même de gauche, même paré des couleurs de l’écologie, rejoint en pratique le néo-libéralisme le plus crasse, qui voudrait réduire à l’Etat à la police et au respect de la propriété privée, voire l’abolir complètement pour revenir à une espèce de féodalité dont Alain Supiot, par exemple, discerne très bien les prémices. Il n’est que d’aller regarder à quoi ressemblait l’Europe franque après la disparition de l’Empire romain et avant la constitution des grands Etats que nous connaissons aujourd’hui pour comprendre, vite, que ce n’est nullement souhaitable.

Encore un mot sur les prophéties concernant la fin de la civilisation (pardon d’être un peu long). Comme l’a fait remarquer l’ami historien Jean-Baptiste Fressoz, elles ne datent pas de Jared Diamond mais remontent aux réactionnaires germanophones du début du 19ème siècle qui, effarés par l’arrogance voltairienne des Français et par la défaite de la Prusse à Iéna contre les grognards napoléoniens en 1806, se sont lancés dans une promotion romantique du “retour à la Nature”, loin de la rationalité des Lumières parisiennes. Herder et quelques autres annonçaient alors que, si l’on ne mettait pas fin à l’arrogance française, la civilisation européenne s’effondrerait. Bien sûr, de la récupération politique du Sturm und Drang proto-écologiste à celle, aujourd’hui, de ceux qui ne veulent pas de mobilisation populaire pour faire face au désastre écologique, la distance est grande. Mais je crois que l’idée de donner à croire que la fin du monde est inéluctable et qu’il est vain de se battre trotte dans certains esprits. On la retrouve, sous d’autres formes, dans les délires de la grand Singularité concernant l’intelligence artificielle : “braves gens, inutile de vous mobiliser, bientôt les robots vont prendre le pouvoir et vous ne pourrez plus rien. Il est déjà trop tard“.

Notre tribune du Monde faisait écho à des déclarations d’autres chercheurs français que nous nous sommes abstenus de nommer. D’abord, par amitié. Ensuite, parce que, comme tu le sais mieux que moi encore, nos adversaires exploitent toute faille possible, y compris l’étalage public de nos éventuels désaccords. Lesdits chercheurs se sont d’ailleurs très bien reconnus et nous avons entamé un dialogue intéressant et prometteur pour chercher, non pas le consensus à tout prix, mais à grandir, chacun, dans cette discussion. Je ne puis que t’inviter à nous rejoindre.

Amitiés,

Gaël

Note 1 (Jean Gadrey). Le RCP 8.5 est le « pire » des scénarios du GIEC, en ce sens qu’il correspond à une croissance à long terme de la concentration de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale.

 

 

«Politikak feminizatu egin behar dira, klima krisiari aurre egiteko» Iñaki Petxarroman www.berria.eus/paperekoa/1961/013/001/2019-12-11/politikak-feminizatu-egin-behar-dira-klima-krisiari-aurre-egiteko.htm

Torrents Monegalek azaldu du nola erabil daitekeen oinarri femeninoa motor gisa klima krisiari aurre egiteko. Azken finean, uste du porrot egin duela mundua krisira eraman duen sistema patriarkalak.

Klima krisiari aurre egiteko ere politika feminizatu behar dela azaldu du Gisela Torrents Monegal (Tarragona, Herrialde Katalanak, 1994) ingurumen aditu eta Bartzelonako UPCko Klima Aldaketaren Gobernantzarako taldeko kideak. Goi bilera sozialean eman du hitzaldia.

Natura eta emakumeak eurak ere gizonen menpe hartzen dituen genero ideologiak eraman du mundua klima krisira. Aldatzen ari al da hori pixkanaka?

Ez dut uste. Badira pertsona batzuk begiak irekitzen hasi direnak eta feminitatea aldarrikatzen ari direnak. Historikoki nagusitu den genero ideologiak rol batzuk eman dizkie gizonei eta beste batzuk emakumeei. Historikoki maskulinotzat jo izan diren balio horiek dira oraindik ere nagusitzen direnak naturarekin harremanetan jartzen garenean. Eta balio horietan oinarritzen dira oraindik ere herrialdeak eta Nazio Batuen Erakundea bera ere.

Hazkunde mugagabea da logika kapitalistaren oinarria, baina horrek talka egiten du planetaren mugekin. Hala ere, horretan jarraitzen dugu. Egoskorkeria hori ere maskulinoa al da?

Maskulinoa eta guztiz zentzugabea, gainera. Azken finean, hazi nahi izatea muga fisikoak dituen espazio batean, bada, ezinezkoa da. Baina klima aldaketari aurre egiteko negoziazioak oraindik ere logika kapitalista horren barruan eramaten dira aurrera. Hau da, kapitala metatzea, baliabide gehiago izatea eta naturgune gehiago ustiatzea.

Emakumea izatea arrisku faktore bat da klima krisi egoera honetan. Zergatik?

Emakumeak eta printzipio femeninoari gehien jarraitzen dioten herri eta komunitateak jasaten ari dira klima krisia modu gogorragoan. Mundu osoan, gainera. Egia da hegoalde globalean oraindik bortitzago pairatzen dituztela, han genero rolak are eta markatuago egoten direlako; hau da, elikaduraren eta ur horniduraren eta zaintzaren ardura ia osoa hartzen dutelako. Baina iparralde globalean ere gehiago eragiten die, pobrezia feminizatua dagoelako.

Ikusten da, halaber, emakumeak ari direla rol aktibo bat hartzen egoerari aurre egiteko, bai salaketaren ikuspegitik eta baita alternatibak eraikitzen ere.

Bi kontu ikusten ditut. NBEko esparru hitzarmen honetan zenbat emakume dauden. Egia da NBEk duela urte batzuk parekidetasun bat lortzeko asmoa azaldu zuela eta gauzak lortu direla. Baina ez gara iritsi parekidetasunera. %60 oraindik gizonak dira. Baina, gobernuz kanpoko erakundeetako egoerak buelta ematen dio horri, haietan askoz ere andre gehiago daudelako. Hau da, lan boluntarioa edo soldatarik gabekoa den tokietan.

Zaintza lana ez da kontuan hartzen ekonomiaren motor moduan. Agian, kontuan hartuko balitz, hasiko lirateke gauzak zertxobait aldatzen?

Bai, eta bilera hauetan ez da eztabaidatzen ari osotasun horretaz, bakarrik klima aldaketak izan ditzakeen balizko irtenbide batzuk kontuan hartzen ditu eztabaidak. Horregatik, guztiz beharrezkoa da presio soziala eta gizarte zibil antolatu bat, beste irtenbide horiek ere aintzat har daitezen: desazkundea, ekofeminismoa… Horregatik, garrantzia du goi bilera sozialak, beste diskurtso paralelo bat eraikitzen laguntzen duelako.

Gero eta gehiago aipatzen dira herri indigenak, beste irtenbide horietan lagun dezakeelako euren munduko ikuskerak.

Hori da. Printzipio femeninoa aipatzen denean, gizarte horietaz ere ari gara. Eta aipatu behar da herri horietan asko sufritzen ari direla. Esan dezagun argi, klima aldaketaren gai honetan badira garaituak eta garaileak. Eta galtzaileen artean ere badira are eta galtzaileagoak direnak. Gizarte hauek haietakoak dira, ez baitute ulertzen mendebaldeko mundu ikuskera hori.

COPen bidea agortutzat ikusten duzu. Zein da beste bidea?

25 urte daramatzagu, eta ikusi dugu zer eman digun. Hartzen diren konpromisoak ez dira nahikoak bi graduz azpiko berotze bat bermatzeko. Beraz, gauzak ondo egiten ari al gara? Planeta mailako krisi batean gaude, eta denok galduko dugu. Beraz, NBEk eta gobernuek planteatu behar dute ea zer lotura behar ditugun herrialdeen artean, hau da, jarraitu behar dugun elkarrekin leihatzen, eskuzabaltasunik eta elkartasunik gabe…

Kontua da zientzialariek oso epe laburrak aipatzen dituztela eta planteatzen diren aldaketak oso sakonak direla.

Krisia hemen dago, onerako eta txarrerako. Edo egokitzen gara, eta sortzen dugu gizarte bat elkartasunean oinarritua, edo denok eroriko gara. Beste gizarte mota bat sortu behar dugu. Horretan ere lagunduko luke emakume gehiago erabakiguneetan egoteak?

Bai, lagun lezake, baldin eta politika egiten badute emakume gisa. Hau da, politikak feminizatu egin behar dira, bereziki ingurumen politikak. Eta hori ez du zertan emakume batek egin, baina uste dut emakumeek balio batzuk sustraituago daramatzatela, eta errazagoa zaiela modu horretan politika egitea. Eta baita naturarekin lotura handiagoa duten sektoreek ere: nekazariek, indigenek.

Eta hor zein da gizonen rola?

Hona ekarri gaituzten politiken %99 haiek egin dituzte, eta, beraz, politikak feminizatzeaz gain, ona litzateke gizonak ere feminizatzea. Eta bide horretan, kapitalarekin eta leihakortasunarekin zerikusia duen guztiak gero eta zeregin txikiagoa izan beharko luke gure bizitzetan.