Articles du Vendredi : Sélection du 04 avril 2025

« Les menaces sur les données scientifiques sont un risque pour les droits environnementaux »
Dorian Guinard, maître de conférences en droit public à l’université Grenoble-Alpes et Sébastien Lavergne, directeur de recherche au CNRS, Laboratoire d’écologie alpine de Grenoble
www.lemonde.fr/sciences/article/2025/04/01/les-menaces-sur-les-donnees-scientifiques-sont-un-risque-pour-les-droits-environnementaux_6589426_1650684.html

Les universitaires Dorian Guinard et Sébastien Lavergne expliquent, dans une tribune au « Monde », pourquoi l’accès aux savoirs produits par les sciences est une garantie de protection des droits, notamment dans les procès environnementaux. Aux Etats-Unis comme en France.

Les suppressions de postes et les coupes budgétaires dans le domaine de la recherche par l’administration Trump ont fait couler beaucoup d’encre. Celles qui concernent certaines agences fédérales, notamment l’Agence météorologique et océanographique américaine, qui fournit de précieuses données pour la recherche sur le climat, et l’Agence américaine pour la protection de l’environnement (EPA), qui permet l’accès à de nombreuses données sur la santé publique ou la sécurité des produits chimiques, sont inquiétantes. L’EPA a annoncé, le 13 mars, la suppression de 31 normes environnementales, dont celles sur les réductions des émissions de gaz à effet de serre (GES) des centrales à gaz et au charbon.

Une des conséquences peu décrites, mais démocratiquement centrales, réside dans l’incapacité, à l’avenir, de mobiliser ces données scientifiques, qui ne seront plus produites ou accessibles, dans les procès environnementaux pour faire annuler des mesures attentatoires à l’environnement. La Cour suprême du Montana, en invalidant, le 18 décembre 2024, la loi de cet Etat qui limitait l’analyse des émissions de GES lors des évaluations environnementales, a souligné l’importance de ces données.

Les résultats scientifiques disponibles sont, au-delà de la connaissance, un outil central de l’argumentation juridique dans les procès environnementaux. Les supprimer ou en limiter l’accès porte ainsi atteinte au droit fondamental d’évoluer dans un environnement sain. Or, ces procédures judiciaires semblent être, à l’heure actuelle, un des seuls leviers efficaces pour lutter contre les velléités autoritaristes du président des Etats-Unis. Sans oublier que les procès environnementaux climatiques sont déjà nombreux outre-Atlantique (1 500 affaires répertoriées par la Columbia Law School) et vont probablement se multiplier, compte tenu de la dégradation prévisible du climat et des écosystèmes.

Nous sommes face à un enjeu démocratique fondamental : l’accessibilité de la science comme garantie de protection des droits. Ce constat est-il réductible aux Etats-Unis ? Certainement pas.

La même logique « trumpienne »

Si la situation française n’est évidemment pas comparable avec celle des Etats-Unis, nous sommes nombreux, dans la communauté scientifique, à penser que certains discours politiques et syndicaux nationaux tendant à discréditer – quand ils n’en réclament pas tout simplement la disparition – certaines agences et instituts de recherche français participent de la même logique « trumpienne ». Ainsi en est-il des propos sur l’utilité de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), sur la dissolution de l’Office français de la biodiversité (OFB), des critiques récurrentes sur un supposé « militantisme » de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) ou la réduction des latitudes d’action de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

Or, un certain nombre de procédures judiciaires en cours en France pour préserver l’environnement dépendent directement des études scientifiques produites par ces agences et instituts. Songeons ici aux procès climatiques et aux références constantes, reprises par les juges, contenues dans les rapports du Haut Conseil pour le climat. Songeons également aux nombreux recours liés aux pesticides qui s’appuient, en partie, sur des expertises collectives de l’Inrae-Ifremer, des rapports de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques ou bien encore de l’Anses.

Soulignons aussi les décisions liées aux nitrates. La plus récente, rendue par le tribunal administratif de Rennes le 13 mars, se réfère explicitement à l’expertise collective menée en 2017 notamment par le CNRS et l’INRA [qui n’est pas encore devenue l’Inrae] sur l’eutrophisation. Pensons également à des contentieux locaux moins médiatisés, comme ceux qui portent sur la conservation des espèces protégées, où les données scientifiques et les expertises de l’OFB jouent un rôle déterminant dans la préservation de ces écosystèmes menacés, comme à La Grave (Hautes-Alpes) au sujet de la construction d’un nouveau tronçon de téléphérique.

Tous ces procès ne peuvent advenir qu’en raison de l’existence et de l’accessibilité des données scientifiques. Mais les rapports mentionnés précédemment reposent aussi sur un socle de recherches fondamentales, construites sur plusieurs décennies, portant par exemple sur les mécanismes de variation du climat, de l’écotoxicologie, du déclin des faunes, ou encore sur la taxonomie des espèces et la description de la biodiversité, pour ne citer que quelques exemples. La remise en cause de ces entités comme de la démarche produisant ces données scientifiques, et la réduction continue des crédits à la recherche permettant cette production, conduira demain à un manque de transparence et d’indépendance des sciences de l’environnement et in fine de disponibilité des résultats scientifiques. Au risque de miner sur le long terme toute protection des droits environnementaux fondamentaux.

La science est un des piliers de la démocratie, y compris, donc, dans le contentieux. Raison supplémentaire pour en défendre l’indépendance.

En ciblant l’écologie, le populisme institutionnel attaque la démocratie
Jade Lindgaard , dans l’Edito de La Lettre écologie de Médiapart
https://info.mediapart.fr

En écologie aussi, les attaques contre le droit et la justice portent atteinte à la démocratie.
Les protestations d’une partie de la classe politique contre la condamnation de Marine Le Pen à une peine immédiate d’inéligibilité font écho à la défense agressive du gouvernement de François Bayrou après l’annulation de l’autoroute A69. À peine la décision du tribunal administratif de Toulouse était-elle rendue en février que l’État annonçait son intention de faire appel et demandait que la décision ne soit pas appliquée tout de suite.

« L’État réaffirme son attachement à la réalisation de cette infrastructure », affichait un communiqué conjoint au ministre de l’aménagement du territoire, François Rebsamen, et à celui des transports, Philippe Tabarot. Celui-ci déclarait même que « la situation résultant de la décision du tribunal administratif de Toulouse [était] ubuesque ».

Le ministère de l’écologie, comme tout justiciable, a le droit d’attaquer une décision en justice, il ne s’agit pas ici de la contester. Ce sont les motifs de la démarche qui posent problème : les « besoins de l’économie locale », « [la] diminution et [la] sécurisation des temps de parcours », «[les] améliorations en termes de sécurité », « [la] réduction des nuisances pour les riverains ». Soit exactement les arguments dont la justice a démontré l’inanité, pour ne pas dire le caractère mensonger, dans sa décision sur l’A69.

Ce n’est pas le seul dossier environnemental au sujet duquel des élu·es veulent passer en force contre le droit : À Beynac-et-Cazenac, en Dordogne, un président de département s’acharne à vouloir construire un contournement routier qui ressemble comme un frère à une déviation routière interdite par la justice. Dans le Lot-et-Garonne, les autorités ont laissé construire le barrage de Caussade, pourtant privé d’autorisation. En Charente-Maritime, des agriculteurs profitent de la clémence de leur préfecture pour continuer d’utiliser des bassines dont l’utilisation a été interdite par la justice.

Un cran supplémentaire dans le piétinement du droit environnemental est franchi avec le projet de loi de simplification, débattu en séance à l’Assemblée nationale à partir du 8 avril : suppression des zones à faibles émissions (ZFE), assouplissement considérable du dispositif « zéro artificialisation nette » (ZAN), suppression des conseils économiques, sociaux et environnementaux régionaux (Ceser), attribution aux data centers de la qualité de projet d’intérêt national majeur, fin des autosaisines de la Commission nationale du débat public (CNDP) sur les  projets industriels…

De vastes pans de la politique de protection de l’air, des eaux, des terres et des forêts contre les pollutions et le bétonnage sont menacés par cette loi de dérégulation. Or, ces mesures avaient été décidées en application du droit à un environnement sain, à l’information du public, et à la délibération démocratique.

S’ajoute à ce triste tableau le fait que le principal texte de programmation énergétique (la programmation pluriannuelle de l’énergie) doit être publié par décret sans soumission au vote des parlementaires. Sans oublier qu’un conseil de politique nucléaire vient de se tenir à huis clos, tandis qu’un conseil de planification écologique est réduit à n’être qu’un outil de promotion de la parole présidentielle. On mesure à quel point le culte du secret et l’opacité institutionnelle deviennent des armes de destruction environnementale massive.

 



Dominika Lasota, militante polonaise : « Jeter les politiques climatiques à la poubelle ne résout rien »
Amélie Poinssot
www.mediapart.fr/journal/international/040425/dominika-lasota-militante-polonaise-jeter-les-politiques-climatiques-la-poubelle-ne-resout-rien

Pas de regret à Varsovie face au sabordage du Pacte vert européen : le pouvoir polonais faisait partie des plus rétifs à cette politique environnementale. Pourtant, la société est de plus en plus préoccupée par les questions écologiques. Entretien.

VarsovieVarsovie (Pologne).– Le sabordage avait commencé fin février : la Commission européenne annonçait d’importants reculs sur différentes dispositions du Pacte vert, la politique environnementale de l’UE lancée il y a cinq ans. Mardi et jeudi, le Parlement européen a voté sur ce projet, dans une procédure accélérée.

Avec la politique climatosceptique de Donald Trump et le réarmement de l’Europe face à la guerre en Ukraine, le moment est bien sombre pour l’écologie… Faut-il baisser les bras ?

Absolument pas, répond Dominika Lasota, figure polonaise de la jeunesse climat dont l’activisme prend aujourd’hui une nouvelle forme. Étudiante en science politique à Varsovie après avoir grandi à Bydgoszcz, dans le nord-ouest de la Pologne où elle avait lancé, il y a six ans, une des premières « grèves pour le climat » du pays, elle se réjouit de voir la prise de conscience progresser. Si le mouvement climat n’a pas pris en Pologne la même ampleur qu’en Suède, en Allemagne ou en France, il a permis de mettre sur le devant de la scène la question de la transition écologique dans un pays encore complètement dépendant du charbon.

Mediapart : Où en est le mouvement climat polonais aujourd’hui ?

Dominika Lasota : Il est comme dans le reste du monde, dans une phase de disparition. Je ne dirais pas qu’il est mort, car les gens sont toujours là, et beaucoup continuent d’être actifs, mais cela a pris une autre forme.

En Pologne, le mouvement était de toute façon dès le départ plus modeste que dans d’autres pays. On a compté des dizaines de milliers de jeunes dans les rues, pas des centaines de milliers. Rien d’étonnant à cela car dans cette région de l’Europe, notre société est à une autre étape de son développement. Ici les questions sociales et la défense des droits – et ceux des femmes en particulier – sont perçus comme plus importants, proches de notre vie quotidienne. Le climat apparaît souvent comme quelque chose d’abstrait.

Aujourd’hui le mouvement climat se concentre sur des choses très concrètes. Certains d’entre nous se sont intéressés aux mines, afin de planifier la transformation du secteur. D’autres essaient, avec des agriculteurs, de changer l’agriculture polonaise. Mon organisation, Wschod [« Est » en polonais – ndlr], travaille à la construction d’un large soutien social pour des changements écologiques. Bref, il ne s’agit plus d’une grande vague, mais plutôt de ramifications. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi, même si j’aimerais que nous soyons plus fort.

Que faudrait-il faire pour l’agriculture polonaise ?

Une partie du secteur, l’agrobusiness, s’en sort très bien et fait un lobbying important auprès de l’Union européenne.

Les exportations de céréales ukrainiennes sur le marché européen ont beaucoup pesé sur les agriculteurs polonais, mais la réalité, c’est que les petites et moyennes exploitations n’ont pas été complètement soutenues pour la mise en œuvre du Pacte vert. On ne les a pas écoutées, et à un moment, ç’a été l’étincelle, et les grosses manifestations ont commencé. Avant même que cela démarre en Allemagne et en France.

Ici, les gens ont compris très vite, dès le début de l’invasion russe en Ukraine, qu’il fallait que l’on arrête avec l’industrie du charbon.

Avec mes copines activistes, nous essayons de discuter avec des agriculteurs et de trouver des solutions qui soient bonnes pour le climat, et de ne pas glisser les problèmes sous le tapis. Jeter les politiques climatiques à la poubelle ne résout rien. Surtout dans un pays qui se trouve dans une situation si monstrueuse sur le plan environnemental.

L’une des pistes que nous proposons, c’est de créer de nouveaux marchés pour que les petits paysans puissent vendre leurs produits. Actuellement, les grandes chaînes de magasins, polonaises et internationales, imposent les conditions sur le marché et importent beaucoup de produits de l’étranger. On a par exemple des légumes d’Espagne dans les magasins parce qu’ils sont moins chers… C’est absurde. Il faut qu’on obtienne une réglementation pour que les agriculteurs polonais aient la priorité pour écouler leurs produits, y compris dans les grands supermarchés.

Les écosystèmes sont-ils menacés en Pologne ?

Oui. En 2022 par exemple, l’Oder a été victime d’un désastre écologique, des mines ont déversé illégalement des déchets dans le fleuve, ç’a été vécu comme une tragédie nationale.

La gestion du PiS (Droit et justice), au pouvoir jusqu’en 2023, a fait également beaucoup de dégâts dans nos forêts. On a alors battu des records d’arbres abattus et d’exportations, en particulier vers la Chine.

Il est question aujourd’hui de créer un nouveau parc national, afin de mieux défendre les forêts, notamment dans le massif des Bieszczady [sud-est de la Pologne – ndlr]. Aucun parc national n’a été créé depuis que je suis née. J’aimerais bien voir ça dans ma vie… Il nous faut absolument défendre ces milieux exceptionnels.

Comment pourrait-on à nouveau mobiliser la société et les politiques autour des enjeux écologiques ? À quoi peut-on se raccrocher dans la situation désespérante qu’on connaît en ce moment ?

Moi je n’ai pas du tout perdu espoir. Je pense au contraire que la situation géopolitique actuelle, malgré le fait qu’elle soit effrayante et tragique à tous points de vue, est pour nous la meilleure occasion d’accélérer la transformation énergétique.

Ici, les gens ont compris très vite, dès le début de l’invasion russe en Ukraine, qu’il fallait que l’on arrête avec l’industrie du charbon et que l’on coupe avec Poutine. Car c’est une des sources de financement de cette invasion.

La Pologne importe beaucoup de charbon de Russie ?

Oui. Certes, nous avons beaucoup de charbon en Silésie [sud-ouest de la Pologne – ndlr], mais ce charbon est cher, le secteur minier polonais n’est absolument pas rentable, et ce, depuis des années. S’il devait tenir par lui-même, sans les gigantesques subsides de l’État, il s’effondrerait en l’espace de dix ans. Nos réserves s’amenuisent, il faut extraire de plus en plus en profondeur, c’est très coûteux.

Pourquoi le gouvernement polonais continue-t-il à soutenir le secteur du charbon ?

Il n’y a plus que 70 000 mineurs en Pologne mais il y a une collusion très forte, depuis longtemps, entre le pouvoir et ce secteur. Le business de la mine a complètement infiltré la vie politique, les dirigeants ont peur de s’y attaquer.

Et notre vieux système dépend d’un dictateur : nous ne sommes pas complètement autonomes de la Russie en matière énergétique. Ce dont nous avons besoin, c’est un système énergétique moderne, souverain, local, basé sur des sources d’énergie vertes. Il y a un énorme soutien de la société pour ça, et c’est une question de sécurité. Autant que la politique de défense.

Faut-il renforcer l’armement polonais et l’aide militaire à l’Ukraine comme le prône aujourd’hui Varsovie, alors même qu’une telle politique n’a rien d’écologique ?

Absolument, toute l’Europe doit le faire, malheureusement. Dans cette époque brutale, il nous faut être très pragmatiques.

Poutine ne s’arrêtera pas et nous qui avons une frontière avec la Russie, nous devons être prêts. Investir dans notre défense et former tout le monde à la défense civile, c’est malheureusement nécessaire. Pour nous, la guerre en Ukraine n’est pas une curiosité. En fait, cette guerre est la nôtre. Je ne veux pas que mon frère ou mes amis se retrouvent à devoir combattre. On doit tout faire pour empêcher cela.

Que dit la classe politique polonaise sur le sujet énergétique ?

Quand l’invasion russe a commencé, on a eu très vite un consensus politique : il faut parvenir à un embargo total sur l’énergie russe. Mais sur la façon dont on peut s’autonomiser des ressources des dictateurs et conduire la transformation énergétique, les opinions divergent.

La coalition gouvernementale [formée de la droite libérale, du parti agrarien, et de la gauche – ndlr] parle beaucoup d’investissements pour des éoliennes en mer, mais peu de choses avancent concrètement. Cela va bientôt faire deux ans que nous avons cette nouvelle majorité au pouvoir et notre réglementation concernant les éoliennes est la plus restrictive en Europe. Je ne comprends pas. On a un retard énorme ! Avec tout le pouvoir qu’il a, l’argent en provenance de l’Union européenne et le soutien géopolitique, on pourrait attendre plus d’actions de la part du gouvernement.

Nous savons que derrière la crise climatique et la guerre en Ukraine, il y a de très gros business, des gens qui continuent de profiter du système.

Quant à l’énergie solaire, il y a un boom sur le photovoltaïque depuis trois ans. Mais ce sont des initiatives privées : on a vu les panneaux solaires se multiplier sur les toits des maisons, des églises, des écoles… Le développement est incroyable et s’est fait en un temps record. Mais sans le soutien de l’État.

Il y a actuellement une discussion avec la France sur le nucléaire, comme il y en a déjà eu beaucoup par le passé. Ce n’est pas une solution à mon avis, car ce sont des investissements extrêmement lourds, qui nécessitent des années de construction, alors que nous avons besoin de réponses à la crise climatique ici et maintenant. Mais s’il s’agit d’avoir une petite part de nucléaire, mettons 10 % dans notre mix énergétique, afin d’atteindre la neutralité carbone, pourquoi pas. En tout cas, si c’est ce que veut le gouvernement, qu’il le fasse et que l’on arrête de perdre du temps sur le sujet.

Le gouvernement polonais n’a pas soutenu le Pacte vert européen qui est sur le point d’être enterré…

Non, effectivement. Depuis des années, les partis au pouvoir traitent le sujet climatique avec distance, voire avec hostilité. Mais aujourd’hui, c’est comme si la société était dix pas devant eux. C’est le cas aussi sur d’autres sujets, comme sur le droit à l’avortement : les Polonaises et les Polonais sont bien plus courageux que les gens qui les représentent. Cette position sur le Pacte vert est l’expression d’une lâcheté politique. Nous savons que derrière la crise climatique et la guerre en Ukraine, il y a de très gros business, des gens qui continuent de profiter du système. Prétendre que l’on ne peut pas le transformer est complètement faux. Tout cela pèse sur la vie des gens, que ce soit en Ukraine, où des innocents sont tués, ou en Pologne, où des gens doivent supporter un air irrespirable et où les plus pauvres n’ont pas les moyens de se chauffer correctement. Cela ne signifie pas, comme je l’ai dit, qu’il faut abandonner tout espoir. La société polonaise est très combative – et ne parlons pas des femmes polonaises ! C’est d’ailleurs ce qui m’a décidée à rester ici. Car, comme tout le monde dans ce pays, j’ai réfléchi, après le lycée, à émigrer. À étudier à l’étranger, et à rester là-bas. C’était le rêve de mon père à l’époque communiste : partir. La Pologne était un endroit si triste et si gris. Et puis a éclaté la grève des femmes. J’ai tout à coup vu ce feu qui sommeille chez les jeunes filles et les femmes polonaises, et je me suis dit que non, jamais je ne partirai. Il y a des moments où les Polonaises et les Polonais font preuve d’une force incroyable.

Rester, donc, pour pouvoir changer les choses ici ?

Exactement. Et avec mes amies, nous avons déjà changé beaucoup de choses. Ce n’est pas parce que cela ne s’est pas traduit par des lois concrètes qu’il n’y a pas eu de changements. Une écrasante majorité de la société se prononce aujourd’hui en faveur d’une politique climatique.

Quelle est votre stratégie ?

Après les élections de 2023 [perdues par la droite ultraconservatrice du PiS – ndlr], nous avons écrit un programme : « Plan pour une génération ». Comment voulons-nous vivre dans ce pays ? À quoi la Pologne doit ressembler ? Tous nos rêves sont là. C’est aussi un programme qui permet aux gens de faire des économies, et qui veut renforcer les communautés locales. Y figurent tout un tas de pistes concrètes. Malgré les temps difficiles que nous traversons, les marges de manœuvre existent.

Nous interpellons par ailleurs les personnalités politiques en public et provoquons des confrontations avec des activistes que nous filmons et mettons sur les réseaux sociaux.

Nous intervenons au Parlement, nous parlons dans les médias, moi-même j’écris régulièrement dans le quotidien Rzeczpospolita… Les effets ne sont peut-être pas immédiats, mais c’est évident que nous influençons la politique polonaise.

 

Ura erein daiteke, eta inkek bazekiten nola
Urko Apaolaza Avila
www.argia.eus/argia-astekaria/2908/ura-erein-daiteke-eta-inkek-bazekiten-nola

 

Andeetako Altiplanoan, qocha deituriko aintzirak sortzen hasi dira inken antzinako teknikak erabilita, aldaketa klimatikoari eta sikateei aurre egiteko. Ura “erein eta uztatzea” esaten diote: ura lurrean infiltratzen da eta horrek bizia ekartzen dio inguruari. Peruko Jauja eskualdean, Masajcancha komunitatean, César Dávila ingeniariak 25 urte daramatza zeregin horretan. Dávilak lortu du basamortua besterik ez zen lur puska batean bertako landaretza berreskuratzea eta labore zein larreak ugaritzea.  

Jaka brodatuak eta kapelu koloretsuak soinean, jauzi eta brinko hasi dira dantzariak jostari. Ez da maskarada baten barrikada, ez dira Ilarduiako porreroak, baina erritualak badu zerikusirik natura esnatzearekin eta aldarrikapenarekin, inauteriek duten gisan. Perun, Andeetako glaziarren oinean, Yaku Raymi ospatzen dute urtero, “uraren festa”, kitxueraz. Guraize berezi batzuk eskuan dituztela, jantzi tradizionalak aireratzen dituzte hango txirula eta biolinen doinupean, eta Apu edo mendietako jainkoei opariak eskaintzen dizkiete, euria eta ura ekar dezaten. Egun horretan, gainera, herritarrek ubideak garbitzen dituzte auzolanean.

Halako festa bat antolatu dute martxoaren 21ean Peruko Jauja eskualdean dagoen Masajcanchako komunitatean, Uraren Nazioarteko Eguna dela eta. Kokapena ez da ausazkoa, Limatik ekialdera hainbat ziento kilometrora dagoen muino malkartsu horretan esperimentu arrakastatsu bat martxan baitago duela 25 urtetik hona: inken garaian eta haien aurretik existitzen ziren qocha aintzira naturalak berreskuratu dituzte presa xume batzuekin, biltegiratutako ura lurrean infiltratu eta urte osoan izan dezaten, nola nekazariek laboreetarako hala abereek bazkatzeko larreetarako.

Masajcanchan bertako basoz berdetu da ingurua, eta “txoritxoen soinua entzun daiteke orain”, dio pozik proiektuaren arima den César Dávila ingeniariak, sare sozialetan milaka jarraitzaile dituen Francisco Arangoa komunikatzaileak Musuc Pacha izeneko kanalean paratutako Milagro en los Andes (Miraria Andeetan) bideo-elkarrizketan. Ura “erein eta uztatzea” esaten diote antzinako teknika horri, eta horregatik jarri diote han sorturiko etxaldeari La cosecha del futuro (Etorkizuneko uzta) izena. Ura, bizitza eta etorkizuna da Andeetako sinesmen zaharretan; ez alferrik duela bost mende Inken zibilizazioak azpiegitura hidrauliko konplexuak eraiki zituen Pachamama-rekin eta naturarekin sinbiosian.

Harrigarriena da, orain, zibilizazio oso baten jakinduria ezpatan pasa zuen pertsona bera laudatu dutela ahalkerik gabe Peruko hiriburuan. Limako alkate ultraeskuindar Rafael López Aliagaren iduriko, Francisco Pizarro espainiar konkistatzailea ez zen genozida bat izan, eta bere eskultura berrezarri du 2003an kendu zuten toki berean. Errekonkista hasi da. Horretarako gonbidatu hoberik ezin zuen aukeratu gainera: Isabel Díaz Ayuso Madrilgo erkidegoko presidentea. “Gure historia konpartitua errespetatzeko beste urrats bat da honakoa”, esan

Mexikoko La Jornada egunkari ezkertiarrak editorial gogorra kaleratu zuen urtarrilaren 19ko zenbakian, Peru: de Pizarro a Ayuso (Peru: Pizarrotik Ayusora) izenburuarekin, konkistatzailearen –eta bere jarraitzaile ultren– itzuleraren harira: “Errebisionismo arrazistaren aurrean, beharrezkoa da behin eta berriz esatea ez dagoela historia konpartiturik, espainiarrek, jakindurien arteko elkarrizketa bat hasi beharrean, ehundaka kultura suntsitu zituztelako beraiena inposatzeko”, dio.

Horretaz guztiz konbentzituta ez dagoenak, hala ere, nahikoa du Éric Vuillard idazle frantziarraren Conquistadors eleberria irakurtzea –orain gaztelaniaz ere bai–, zeinean Pizarrok 1532an Cajamarcan Atahualpa nola harrapatu zuen deskribatzen duen, literatura nahiko gore bat erabilita: “Tronua bizkarrean zeramatenak Pizarroren oinetara jaurti ziren, eta ez ziren defendatu ezpatak euren haragian hondoratu zirenean…”, leitu daiteke.

Unibertsitate ikasketak amaitu zituenean, César Dávilak ikusi zuen Masajcanchako bere komunitatea pelean zebilela ondoko komunitateekin iturri batengatik. Eta gatazka horri aterabidea bilatu nahirik, konturatu zen Andeetako toki askotan oraindik antzinako teknologiak erabiltzen zituztela ura kontserbatzeko

 

Jakintza partekatzea

Zergatik aipatzen dugu Ayusoren kontu hori? Pizarroren eskultura txalotzeaz gain, ura kudeatzeko informatika sistema “aurreratu” bat esportatzera ere joan delako Madrilgo presidentea Limara. Beraz, orain metropolitik software baten bidez esango diete perutarrei nola edo zertan erabili behar duten ura; utikan milaka urtetan pilatutako bertako jakintza.

Dávilari ez diote ziri hori sartuko baina. Unibertsitate ikasketak amaitu zituenean, ikusi zuen Masajcanchako bere komunitatea pelean zebilela ondoko komunitateekin iturri batengatik. Eta gatazka horri aterabidea bilatu nahirik, konturatu zen Andeetako toki askotan oraindik antzinako teknologiak erabiltzen zituztela ura kontserbatzeko. Horrela ekin zion lehen « qochita » berreskuratzeari 1999an. Gaur egun bere etxaldean sei qocha dituzte, eta laku horien ingurumarian landaretza eta fauna anitza garatu da.

“Euria zerutik dator, eta ikusi behar da inkek nola biltegiratzen zuten ura. Gure arbasoek eraikitzen zituzten mikro-gordailu horiei esker, lehen ur tanta bat ez genuen tokian orain urte osoan daukagu”, azaldu dio Dávilak kameraren atzean dagoen elkarrizketatzaileari. Goi-ordokian dauden qocha horien ondoan bofedalak sortzen dira –urezko « koltxoi » antzeko batzuk dituzten ekosistemak– eta beherago dauden lurrak berehala hasten dira nabaritzen uraren infiltrazioaren onurak.

Jadanik bertako 105.000 zuhaixka eta landare espezie aldatu dituzte: “Horietako batzuek hostoetan iletxoak dituzte eta goizeko ihintza edo basura harrapatzen dute, horregatik ur ereileak ere deitzen zaie »

Baina teknika zaharrak berriagoekin ere uztartu ditu ingeniariak. Esaterako, labore desberdinak ondoan jarri eta errotatzea –agro-bioaniztasuna mantentzeko–, edo aintziraren bazterrak basoberritzea. Jadanik bertako 105.000 zuhaixka eta landare espezie aldatu dituzte: “Horietako batzuek hostoetan iletxoak dituzte eta goizeko ihintza edo basura harrapatzen dute, horregatik ur ereileak ere deitzen zaie ». Dohain hori duten bost espezie soilik daudela dio gure lagunak: quinual (Polylepis), qolle (Buddleja coriacea), Andeetako haltza (Alnus acuminata), quishuar (Buddleja incana) eta chachacomo (Escallonia resinosa). Beste landare batzuek, berriz, lurpean den ura « deitu » eta garbitu egiten dute, putacca (Rumex peruvianus) edo “uraren landarea” kasu. Horietako batzuek esanahi berezia dute andetar kulturan, eta galzorian daude.

Masajcanchako esperientziak erakutsi du zer garrantzia duten uraren zikloa berreskuratzen duten ekimenek Andeetan, sikateen eta glaziarren urtzea medio, klima larrialdia munduan gehien eragiten ari den tokietako batean. “Politika publikoek halakoak sustatu beharko lituzkete, inbertitzen eta komunitateak antolatzen”, dio Dávilak irmo.

Hain justu, lorratz orri jarraituta, Peruko Gobernuaren Nekazaritza Garapenerako Ministerioak Sierra Azul programa jarri du abian, eta diru-funts baten bidez 220 qocha baino gehiago berreskuratu dituzte jadanik Ayacucho, Puno, Huancavelica eta Lambayeque eskualdeetan. Hori bai da historia eta jakintza partekatzea.