Articles du Vendredi : Sélection du 1er mai 2020


Le juste prix du pétrole Maxime Combes et Nicolas Haeringer https://blogs.mediapart.fr/nicolas-haeringer/blog/270420/le-juste-prix-du-petrole

Aux États-Unis, ce 20 avril, le prix du baril de pétrole est passé sous la barre hautement symbolique du… zéro dollar. Mais l’anomalie n’est pas là où on le croit : on peut en effet considérer que le pétrole a atteint son juste prix. Décryptage.

Aux États-Unis, ce 20 avril, le prix du baril de WTI brut (West Texas Intermediate Crude) est passé sous la barre hautement symbolique du… zéro dollar. Il est même tombé à -37,63$ en fin de journée. Le “prix négatif” du baril a provoqué la stupéfaction et la sidération.

Pourtant, à y regarder de plus près, l’anomalie n’est pas forcément là où on le croit : on peut en effet considérer que le pétrole a atteint son juste prix. Décryptage (en forme de version courte d’une note plus longue que nous avons publiée ici).

Pétrole de papier…

Le 20 avril dernier, nul consommateur n’a reçu de l’argent en faisant le plein d’essence, ni même en achetant un baril. C’est en effet du “pétrole de papier” qui s’est effondré : le cours du pétrole WTI brut n’est qu’une cotation sur un marché financier, parmi d’autres cotations sur d’autres marchés, d’un type de pétrole spécifique, produit aux États-Unis. Depuis que le pétrole est devenu un produit financier comme un autre, des investisseurs achètent et revendent des titres financiers, portant sur du pétrole à venir : avant qu’il ne soit extrait, un baril est échangé plusieurs milliers de fois sur les marchés, par des investisseurs qui n’ont nullement l’intention de prendre livraison des litres de pétroles qu’ils échangent : pour la plupart, ils n’ont pas la possibilité, encore moins la compétence, leur permettant de transporter, stocker et raffiner du brut.

Lundi 20 avril, à force de spéculation, les détenteurs de ces contrats étaient prêts à payer pour se débarrasser d’un pétrole qu’ils n’avaient jamais eu l’intention d’acheter physiquement.

… pour placement à risque

Les vendeurs étaient nombreux, alors que personne ne voulait acheter : c’est un krach. Ce dernier a le mérite de rappeler qu’investir dans le pétrole n’est pas si raisonnable et que les marchés financiers ne savent pas “réguler” une situation de trop-plein de pétrole. Le pétrole n’est pas qu’un actif physique avec une valeur monétaire. Il peut se transformer en un passif dont il faut se débarrasser à (presque) tout prix.

Pourtant, les investisseurs institutionnels considèrent aujourd’hui encore le pétrole comme un placement fiable, parmi les plus rentables qui soit. Pour eux, le prix du baril ne pourrait que croître à l’avenir, sous l’effet de l’augmentation de la consommation et de la raréfaction de la ressource (le fameux pic pétrolier). Sur ce point (et sur ce point seulement), les investisseurs rejoignent d’ailleurs une partie des écologistes, qui considèrent que la conséquence du pic pétrolier sera de faire grimper irrémédiablement le prix du pétrole.

Alors que le pétrole apparaît désormais comme un produit financier comme les autres, dont le prix peut complètement dévisser, tous les plus grands investisseurs mondiaux dépendent fortement des revenus qu’il génère. Les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs des poids lourds des indices boursiers, dont elles représentent environ 15% de la valorisation. BlackRock, auquel le gouvernement s’apprêtait à ouvrir grand les portes de l’épargne retraite des salarié.e.s basé.e.s en France, détient par exemple 5,3 milliards d’action Total (au cours de l’action à la mi-avril). Et les investisseurs publics ne sont pas en reste : en France, la Caisse des dépôts et consignations est un soutien majeur des entreprises pétrolières françaises.

Fermer les vannes financières

Quiconque place de l’argent dans le secteur fossile joue à quitte ou double. Les alertes ont été lancées depuis plus de dix ans sur les fameux stranded assets, ou “actifs bloqués” : si on prend le climat au sérieux, la valorisation boursière des entreprises du secteur ne peut à terme qu’être réduire à peau de chagrin.

Parier sur un renchérissement du prix du baril est hautement risqué – et ce serait renoncer définitivement à contenir le réchauffement “bien en-deçà” des 2°C. À ce jour, la seule attitude raisonnable est donc de désinvestir du secteur fossile.

L’effondrement des prix que l’on constate depuis le début de la crise sanitaire pourrait, si le cours du baril ne remonte pas, conduire les principaux acteurs du secteur à revoir leurs investissements drastiquement à la baisse. Sur ce plan, c’est une excellente nouvelle – et une opportunité bien plus prometteuse que de renflouer le secteur, en faisant le pari que la hausse des prix rendrait la transition plus intéressante financièrement. La seule voie possible, qui permette de protéger les droits des salariés du secteur, est désormais sa socialisation, assortie de conditions claires quant à sa reconversion vers les énergies renouvelables.

Le pétrole est à son juste prix, laissons le à sa juste place : dans le sol

Le pétrole est aujourd’hui échangé au plus près de ce qui devrait être son prix réel si l’on tenait compte l’impératif climatique : zéro euro.

Aux États-Unis, le prix du baril a chuté, car la ressource est temporairement trop abondante. Le confinement et les conséquences de la pandémie sur l’économie ont fait baisser la demande, et les capacités de stockage sont proches de la saturation. L’offre est trop importante pour une demande mondiale qui a chuté, de 30 à 40% sans doute.

Une fois la pandémie passée, les choses reprendront, nous dit-on, leur cours normal – baril inclus. Selon certains économistes, il pourrait même rapidement grimper au-delà des 100$, sous l’effet d’un boom de la demande.  Pour autant, nous voudrions ici prendre les choses à rebours : d’un strict point de vue climatique, le pétrole est une ressource surabondante. Nous avons trop, bien trop, beaucoup trop, démesurément trop de pétrole.

De ce point de vue, le prix du pétrole, en tant que matière première surabondante (mal) régulée par les marchés, devrait donc être nul, ou presque. Le juste prix du pétrole au regard de la contrainte climatique, c’est donc le prix actuel du pétrole de papier. Cela tombe bien : le moyen le moins onéreux (et coûteux pour le climat) de stocker le pétrole, c’est de le laisser là où il est, à savoir : dans le sol ; et le meilleur moyen de ne plus investir dans l’exploration et l’exploitation de nouveaux gisements, à défaut d’une interdiction par les pouvoirs publics, est d’avoir un prix du pétrole complètement déprécié.

De ce point de vue, la période actuelle constitue à bien des égards une opportunité historique de définanciariser l’économie, de tourner enfin la page des énergies fossiles, pour entamer la reconstruction d’une nouvelle économie, juste et durable. Si l’on met dans la balance des plans de relance hautement carbonés d’un côté, de l’autre des mesures permettant d’engager enfin la grande transition vers une économie libérée de l’extractivisme, il est difficile de surestimer l’importance de ce qui se joue actuellement. Les politiques qui sont en train d’être élaborées vont largement déterminer ce à quoi ressemblera notre devenir climatique pour des dizaines, sinon des centaines d’années. C’est donc un moment de vérité pour le mouvement pour la justice climatique. On a souvent glosé sur le fait qu’il était plus difficile d’imaginer l’après capitalisme que la fin du monde – nous voici expressément invité.e.s à penser et construire un avenir libéré du capitalisme fossile, sous peine de voir notre monde finir de tomber en ruine.

La justice fiscale plutôt qu’un appel aux dons ! Tribune de la Plateforme Paradis fiscaux et judiciaires signée par Solidaires Finances Publiques, CCFD-Terre Solidaire, Sherpa, l’OCTFI, le Syndicat de la Magistrature, Oxfam France, le Réseau Foi & Justice Afrique Europe, la CGT, Attac France et Anticor. https://blogs.mediapart.fr/solidaires-finances-publiques/blog/250420/la-justice-fiscale-plutot-qu-un-appel-aux-dons

Après un appel aux dons lancé par Gérard Darmanin pour soutenir les entreprises, forme de financement instable reposant sur le bon vouloir et la charité de quelques-un·e·s, un collectif de responsables de syndicats et ONG rappelle que la redistribution des richesses doit passer par la fiscalité. Les multinationales doivent payer leur «juste part d’impôt» et «la justice fiscale est l’un des enjeux majeurs de la réponse à la crise et au monde de demain.»

Le Ministre de l’Action et des Comptes Publics a lancé un appel aux dons pour soutenir les entreprises en difficulté dans un contexte de crise qui s’annonce profonde et durable. Cet appel est étonnant et révélateur. Étonnant car il privilégie une forme de financement par nature instable et temporaire, qui plonge ses racines dans la charité et repose sur le bon vouloir de quelques-un·e·s. Révélateur en ce qu’il montre le manque de volonté politique de faire payer à chacun sa juste part d’impôt.

Il existe cependant un moyen efficace de financer durablement les solidarités et de permettre à l’Etat de redistribuer les richesses : la fiscalité. De ce point de vue, il est certain que les réformes fiscales du gouvernement auront largement contribué à affaiblir les politiques publiques et à nourrir le sentiment d’injustice fiscale. Rappelons pour mémoire que la baisse du taux de l’impôt sur les sociétés, la mise en œuvre du prélèvement forfaitaire unique et la transformation de l’impôt de solidarité sur la fortune en impôt sur la fortune immobilière auront créé, toutes choses étant égales par ailleurs, un manque à gagner annuel global d’au moins 7 à 10 milliards d’euros par an selon les différentes estimations disponibles. Autant de milliards d’euros qui auraient été fort utiles pour renforcer notre système de santé par exemple. Rappelons également que 40% des profits des multinationales seraient localisés dans les paradis fiscaux d’après l’économiste Gabriel Zucman et que les multinationales qui pratiquent l’évasion fiscale privent sciemment les Etats au Nord comme au Sud de ressources indispensables. Exiger des multinationales qu’elles payent leur part d’impôt serait bien plus efficace pour les finances publiques que de solliciter leur charité.

Emmanuel Macron a annoncé « des mesures de rupture » pour l’avenir. L’appel aux dons n’en constitue pas une. Une véritable « rupture » consisterait à engager une réforme de fond pour garantir une réelle progressivité de notre système fiscal, qui pèse lourdement sur l’immense majorité des ménages et des PME, et particulièrement sur les femmes. Cela requiert d’ajouter des tranches à l’impôt sur le revenu et de rétablir la progressivité de l’imposition des revenus du capital. Ce qui améliorerait le financement des services publics, notamment la santé et la recherche dont la crise actuelle montre le tragique délabrement. Cette crise illustre la nécessité de redonner des moyens aux Etats, mais elle exige aussi de mobiliser de nouveaux revenus pour les finances publiques. Dans l’urgence, il faut rétablir un impôt sur les grandes fortunes, augmenter la contribution fiscale des entreprises qui font des bénéfices exceptionnels dans cette période de crise, exiger la transparence fiscale pour les grandes entreprises, a fortiori celles qui reçoivent le soutien de l’Etat. La lutte contre l’évasion fiscale est plus que jamais un impératif pour les pays du Nord comme du Sud. Elle exige d’aller plus loin que les propositions de réformes a minima initiées par les pays riches, pour construire un système international juste sur la base d’une taxation unitaire des multinationales accompagnée d’un impôt minimum effectif réellement ambitieux, afin que les multinationales paient une juste part d’impôt là où elles ont leurs activités. Elle doit faire l’objet d’un sommet dédié à l’ONU, afin de réunir tous les Etats autour de cet enjeu urgent. La justice fiscale reste l’un des enjeux majeurs de la réponse à la crise et au monde de demain.

Alain Damasio : « Pour le déconfinement, je rêve d’un carnaval des fous, qui renverse nos rois de pacotille » Hervé Kempf https://reporterre.net/Alain-Damasio-Pour-le-deconfinement-je-reve-d-un-carnaval-des-fous-qui-renverse-nos-rois-de-pacotille

Comment penser les conséquences politiques, collectives et individuelles de la pandémie de Covid-19 et du confinement ? Dans cet entretien, l’écrivain Alain Damasio remet notamment le concept de biopolitique au goût du jour, s’intéresse à notre rapport à la mort, vante le pouvoir de l’imaginaire et de l’expérience vécue, indispensables pour envisager une autre suite.

Alain Damasio est écrivain de science-fiction. Son dernier roman, Les Furtifs, a été publié en avril 2019 aux éditions La Volte.

Reporterre — Êtes-vous en colère avec ce qui se passe en ce moment ?

Alain Damasio — Clairement, je suis en colère, mais pas contre la pandémie elle-même. Je perçois et vis ce virus comme complètement naturel.

Je suis en colère contre la façon dont notre gouvernement gère cette crise d’une façon pathétiquement verticale, centralisée et ultrasécuritaire, en faisant assumer à la population son incompétence crasse. Sur les trois axes clés de la lutte, à savoir les tests, les masques et les lits, la Macronerie a totalement échoué, rendant obligatoire ce confinement qu’on subit.

Ce gouvernement nous martèle depuis deux ans : « Nous sommes l’innovation, nous sommes la réactivité, nous sommes la performance », et au moment crucial où il faudrait « performer », plus personne ! Jugeons Macron et ses laquais sur leurs propres critères, c’est-à-dire en tant que managers supposés de « la start-up nation ». Même se procurer des masques, négocier les achats, ils en ont été incapables. C’est une faillite complète. Et si l’on met ça en regard avec ces infirmières qu’on a matraquées et gazées à bout portant un mois avant le déclenchement de la pandémie, avec les grèves et démissions des médecins qui ont été traités avec un mépris absolu avant d’être érigés en héros, oui, ça fout la rage ! Mais cette rage, il faut l’apprivoiser et en faire quelque chose. La transformer en rage du sage.

Mais quand le président de la République parle, 36 millions de personnes l’écoutent. Les contrôles de police sont acceptés. Il n’y a pas de contestation du confinement. Comment mettez-vous en regard cette faillite du néolibéralisme et le fait que sa gestion est acceptée par la population ?

On vit en démocrature, il faut quand même le réaliser ! Aucune des décisions prises sur cette pandémie n’a respecté la moindre ébauche de débat démocratique. On subit les choix d’un Prince aux yeux crevés. Le seul levier qu’ils actionnent est la peur : sa gestion triviale, son emprise évidente, son aérodynamisme pour pénétrer les corps et les têtes d’une population choquée. Au lieu de faire de la médecine — c’est-à-dire de tester, d’isoler et de traiter — les macronards ont fait dans le moyenâgeux, la petite terreur quotidienne et le flicage. Ils ont maximisé l’angoisse des citoyens. La « grande » presse, tenue par les milliardaires amis de Macron, joue bien ce jeu. Chaque jour, elle assène en page d’accueil le total des morts. On nous dit 20.000 morts, le lendemain 21.000 morts, et après 22.000 ! Sans jamais relativiser ce que signifie ce chiffre. Quel média rappelle qu’en France, il y a 660.000 morts par an et qu’avec le Covid, on va simplement avoir une surmortalité de 5 % à 10 % en 2020 ?

En réalité, ce qui importe serait de comprendre ce que ces morts signifient pour un pays de 67 millions de personnes. En valorisant spécieusement le total cumulé des morts, on construit un storytelling de l’anxiété, voire de la panique : « Oh la la, tu te rends compte, 20.000 morts ! », comme s’ils avaient péri sous une bombe en une nuit ! Si tu ancres jour après jour ce récit d’une catastrophe croissante, tu inclines les citoyens à chercher fébrilement un pôle de réassurance, qui ne peut alors être que le gouvernement, sorte de père/mère de la Nation.

On le sait : quelle que soit la crise — terrorisme, pandémie, guerre —, n’importe quel président en place gagne 15 à 20 points de popularité juste parce que la figure d’une autorité rassure. Ça joue aussi pour Macron, même si cette IA [intelligence artificielle] mal programmée est inapte à témoigner la moindre compassion, que ce type est un sociopathe absolu et qu’on mesure à quel point, dans ce moment tragique, il n’y a pas une once de spiritualité ou de grandeur dans sa vision du monde.

Les morts du coronavirus sont relativement peu nombreux, si on met en rapport le chiffre avec le nombre habituel de morts…

Oui, il faut rester conscient des ordres de grandeur. Il y a eu par exemple une grippe restée célèbre entre 1968 et 1970, avec 31.000 morts en France, qui n’ont engendré quasiment aucune réaction dans le corps social à l’époque. Le chômage est considéré comme causant, par mortalité indirecte, à peu près 15.000 morts par an. La grippe saisonnière il y a deux ans a fait 13.000 morts. Donc, il y a de nombreuses causes de mortalité aussi puissantes et statistiquement fortes. Et qui ne débouchent pas sur cette gestion militaire… À partir du moment où un État, la Chine, a commencé à médiatiser le coronavirus, la comparaison publique mondiale a fait qu’il n’était plus possible pour un État de jouer l’immunité de groupe quand d’autres confinaient a maxima. La visibilité médiatique des morts ne laisse plus le choix et c’est sans doute tant mieux pour les vies sauvées. Ensuite, la biopolitique a fait le reste : un État néolibéral est voué à préserver et développer ses populations, qui sont sa force productive. Il doit « gérer la vie », comme l’a montré Foucault, même si ça doit tuer sa vache sacrée qu’est l’économie.

Vous évoquez l’exploitation de la peur et les exigences d’une biopolitique pour expliquer le traitement confiné de cette pandémie, soit. Mais quand on voit que quatre milliards d’humains sont confinés, n’y a-t-il pas autre chose qui se joue ?

Bien sûr, quelque chose de plus profond se joue. Ce qui me semble passionnant est que de nombreux malades du Covid-19 ne meurent en réalité pas de la prolifération du virus, mais d’une hypertrophie de la réaction immunitaire. Cet emballement des défenses immunitaires, on la retrouve par analogie dans l’hystérie de notre réaction politique et sociale, qui trahit selon moi un refoulé majeur de nos civilisations actuelles : on ne supporte plus ni la maladie ni la mort. On se rêve dans l’immunité absolue. Ça pourrait être une bonne nouvelle, la preuve d’un amour pour la vie. Et ça l’est sans doute pour ceux qui soignent. Moi, j’y lis plutôt en creux une perte de vitalité latente dans nos sociétés. J’ai cette intuition qu’on a moins peur de mourir, voire plus peur du tout, lorsqu’on a bien vécu. Plus on a le sentiment d’avoir fait quelque chose de sa vie, d’avoir éprouvé et habité chaque instant « comme si c’était le premier, comme si c’était le dernier », pour reprendre Épicure, mieux on peut accueillir la mort.

Après, un gouvernement, même aussi sourd que le nôtre, prend ses décisions par rapport à une sensibilité publique qui peut recevoir ou non ce qu’il propose. Le confinement est si bien accepté parce qu’il reconduit cette illusion de la bulle immunitaire. Et il la reconduit pour chaque individu, foyer par foyer, en la vitrifiant dans le numérique, qui est le dispositif idéal de la « distanciation » sociale.

Bref, notre confrontation anthropologique à la mort a profondément muté sans qu’on en soit vraiment conscient. On le découvre à travers cette pandémie rare.

Pour prendre un exemple : j’ai été sidéré que l’interdiction faite aux proches d’aller soutenir leurs parents alors qu’ils sont en train d’agoniser, de « partir », ait été acceptée si facilement. À titre personnel, ça me paraît inadmissible et scandaleux. Mon père ou ma mère serait en train de crever, j’entrerais de nuit dans l’Ehpad, je sauterais les grilles avec mon frère, j’escaladerais la façade, je ferais n’importe quoi mais je ne les laisserais jamais mourir seul sous respirateur… L’accompagnement des vivants auprès des morts fait partie du lien le plus fondamental. On se rend compte que le refoulement de la mort est devenu tellement puissant, sa conjuration tellement ancrée dans nos sociétés que, quand la mort ressurgit, qu’on nous la met devant les yeux, on la fuit. On n’accepte au fond de l’affronter que sous forme de chiffres et de courbes. Je suis d’ailleurs fasciné par un détail bizarre : à quel point la courbe exponentielle des décès incarne finalement la courbe parfaite d’une économie florissante. Je ne sais pas ce qu’il faut en tirer, mais c’est la courbe de croissance dont rêverait tout entrepreneur pour son business…

Refoule-t-on la mort parce qu’on est coupé de la vie ?

C’est ma conviction et la source de mon combat depuis trente ans : cette sensation que notre Occident est en voie de dévitalisation avancée. La plupart de nos relations au vivant ont été coupées. En nous et hors de nous. On a tranché nos liens avec la vie, avec les animaux, les maquis, les forêts, et même avec le cœur physique de notre vitalité. Cette sensibilité du corps au monde, cette chair vibrante désormais épaissie comme un mauvais cuir par nos technococons. On accède au monde par une chrysalide de fibres optiques. Et on confond la vibration de ses fils avec les vibrations du dehors.

J’ai des amis qui ne sortent plus depuis un mois. Pas une fois ! De quoi ont-ils peur exactement ? De mourir ? De souffrir ? De la maladie ? De contaminer les autres ? Est-ce qu’ils savent que vivre est une maladie mortelle ? Que le risque est consubstantiel à la fragilité magnifique du vivant ? C’est le fond ontologique du problème. Tout ce qui conjure le rapport à la mort est vécu comme désirable. On peut applaudir des lois incroyablement liberticides si elles prétendent sécuriser notre rapport à la mort. Un copain m’a même dit : « On sera bien content d’êtres libres, tiens, quand on sera mort ! » Pour lui, ça absout les pires lois d’avance. Pour moi, il ne voit pas qu’on est déjà mort si l’on raisonne comme ça. Mort-vivant, oui. Zombie quoi !

Dans cette logique, le seul critère de bon gouvernement serait que le gouvernement assure la vie biologique de ses sujets ou de ses citoyens ?

Je reviens à l’analyse si forte de Foucault sur le terrorisme, dans un texte de 1977 : pourquoi l’État surréagit-il face au terrorisme, se demandait-il, alors que le terrorisme fait en réalité extrêmement peu de morts ? Foucault répond que l’État se doit d’apparaître comme le garant de notre sécurité existentielle. C’est ce pacte de sécurité qui fait qu’on en accepte les disciplines et le contrôle. Il doit nous garantir que rien ne viendra déchirer la trame ordinaire de nos existences protégées.

Quand cette déchirure survient, par un attentat ou une pandémie comme ici, l’État doit apparaître comme une sorte de Big Mother de la sollicitude. Il doit se soucier de nous et nous préserver de tout risque au maximum, afin qu’on puisse poursuivre nos existences hygiénistes et calfeutrées, où la mort est toujours repoussée, toujours cachée, toujours enfouie. Et tout ça finit avec des amis dont la mère a été mise dans un sac plastique dans une chambre froide à Rungis, sans qu’ils puissent jamais lui dire au revoir. Si, en fait, c’est nous qui acceptons cette coupure avec le vivant, est-ce que le gouvernement ne répond-il pas à un désir profond de la société ?

Je n’ai jamais cru que le pouvoir tombe du ciel et nous soit purement imposé. Il a nécessairement une dimension « émergente » issue des peuples, qui lui donne son assise et son efficacité. On a toujours les pouvoirs qu’on mérite, qu’on espère secrètement ou qu’on consent à subir — et aussi une faculté prodigieuse à la servitude volontaire. Oui, « les masses peuvent désirer le fascisme », comme le rappelaient Deleuze et Guattari. En 2020, nos sociétés européennes sont globalement sorties du régime disciplinaire, même si on a avec Macron un retour de la verticalité, un retour bien dégueu du répressif — c’est le côté has been de Macron, qui n’est absolument pas moderne. La gestion d’un Hollande était beaucoup plus moderne dans le sens où il était dans le registre du contrôle et de la réponse souple à une demande latente de la population. Mais, quoi qu’il en soit, ces politiques sécuritaires ne pourraient pas être mises en place si elles ne répondaient pas à une demande sociale extrêmement forte de contrôle, de réassurance et de « sérénité ». S’il y a une responsabilité dans cette crispation sécuritaire, elle est pleinement collective.

Comment sortir de là, alors ?

Je suis tenté de faire un parallèle avec le numérique : tu peux incriminer les Gafa [Google, Apple, Facebook, Amazon], mais personne ne t’oblige à t’inscrire sur un réseau social aussi fliqué que Facebook, à utiliser Google (la machine de guerre du traçage) comme moteur de recherche, à laisser tes courriels être lus par des collexiqueurs. Nous sommes parfaitement libres d’utiliser ou non ces outils hautement tracés. Ces entreprises vont tout faire pour nous pousser à la dépendance, bien sûr. C’est leur cœur de business : designer la dépendance, revendre les traces. Mais il y a toujours moyen de refuser, d’y échapper, d’utiliser Framasoft, des moteurs et des logiciels libres. De ne pas avoir de smartphone. Ce combat est d’abord à mener entre soi et soi, pour savoir jusqu’à quel point — au nom de la sécurité, du confort et de la paresse — on est prêt à cesser d’être une femme ou un homme libre.

Comment changer le psychisme collectif ?

Il y a un mot de Péguy que j’adore, qui serait comme un virus pour faire muter nos psychismes : « Ne pas vouloir être tranquille d’avance. » Ça pourrait être une base éthique.

Il y a aussi les sources d’information et de réflexion : le travail fantastique qu’assure la presse indépendante comme Reporterre, Mediapart, Socialter, Ballast, Terrestres… mais aussi pleins de petits sites, de petits blogs rigoureux et profonds… À travers leurs entretiens et leurs articles, ils vont en appeler à la pensée et nous aider à déconstruire nos aliénations. Prendre du recul sur la peur, par exemple…

Sauf que cette approche rationnelle est vite asséchante si on ne l’articule pas à des imaginaires « empuissantant ». J’entends : des idées, des sensations, des perceptions qui nous arrachent à nos habitudes, redonnent une puissance à nos désirs mutilés ; des univers qui activent l’envie de vivre autrement en prenant ce monde-ci à bras-le-corps.

Cet imaginaire n’est jamais mieux porté à mon sens que par les récits. Parce qu’un récit a cette faculté de mettre en scène des personnages auxquels on s’identifie et qui deviennent des vecteurs affectifs qui nous engagent : à partir du moment où l’on s’identifie à un personnage, on va ressentir ce que le personnage éprouve. Et si ce personnage est une révoltée, qui se bat, une héroïne qui construit une vie alternative, libre et collective, et que l’on met ça en scène dans une histoire riche, où l’empathie et la générosité l’emportent sur le survivalisme perso, qui n’aurait envie de s’en inspirer ? Un film, une série ou un livre font traverser un vécu. Ce que tu vis avec les personnages va rester en toi au même titre que ce que tu as vécu avec tes amis ou ta famille. Ça crée une familiarité avec certaines situations hors norme : la catastrophe, la guerre, une révolution. Quand surviennent ces événements inattendus, ton comportement va s’appuyer sur tout ce qu’a nourri cette mémoire. Yves Citton, qui a beaucoup travaillé sur la notion d’imaginaire, dit : « Le récit préscénarise les comportements. »

 

Quel imaginaire joue quand, face à l’inattendu, la société s’enferme ?

C’est l’imaginaire de la peste, de la collapsologie, des explosions nucléaires, du « post-apo » ! C’est ma came quoi ! [rires] D’autres solutions étaient possibles mais on s’est rabattu sur une gestion moyenâgeuse qui rassure car elle est ancrée dans nos mémoires collectives. Il « aurait fallu » tester avant, remonter à la source de la diffusion, repérer et isoler les foyers d’infection, etc.

Je vois pourtant un côté positif dans la plasticité de notre réaction collective. Nous nous sommes adaptés très vite à la nouvelle configuration sociale. On sait très bien que le gouvernement a fait de la merde, qu’aujourd’hui on n’a plus le choix et qu’on est obligé de se confiner. Alors les gens jouent le jeu et mettent en place des solidarités multiples. Ça, c’est très beau. Cette plasticité, je la trouve admirable quand elle repense le partage.

En même temps, la pandémie montre qu’on peut aussi tolérer des restrictions monstrueuses de nos libertés extrêmement vite. L’empreinte du confinement préforme un renoncement. Parce qu’on y expérimente une liberté très restreinte, qu’on s’y sera plié par nécessité, puis par habitude. L’expérience qu’elle tatoue en nous m’inquiète : la « distanciation » sociale, se tenir loin des gens, ne plus se faire la bise, barrer son visage par un masque comme on placerait un bâillon sur sa bouche, se méfier des autres « par principe », « au cas où ». Et faire la queue pour manger, écouter religieusement le Président nous parler tous les quatre jours, n’avoir accès au monde qu’à travers les écrans, tenir son corps immobile et voir son esprit happé par l’économie de l’attention… Plein de perversions se mettent en place dont j’ai peur qu’elles suscitent, sur le linge de nos peaux, des mauvais plis qui ne partiront pas. Ou mal.

Comment résister ? Comment faire dévier le cours disciplinaire de la biopolitique mondialisée ? Parce que l’un des aspects essentiels de ce qui nous arrive est que cela se déroule à l’échelle mondiale.

Un ordre légal n’est pas forcément légitime. C’est la clé de la désobéissance civile, qui vaut en crise sanitaire comme sous attentat terroriste. On n’a pas à obéir à l’aberrant, voilà, c’est tout. L’État pratique une infantilisation extraordinaire qu’on doit absolument refuser.

En Allemagne, on prend les citoyens pour ce qu’ils sont : des adultes. La confiance qu’on leur fait suscite une solidarité sociale des comportements, pas des soubresauts de moutons rétifs. Ensuite, il faut résister à la peur. Et pour ça, ceux qui ont une parole publique — médias, politiques, artistes, penseurs — ont la responsabilité de travailler sur ces imaginaires de la trouille et de les inverser. Ce beau mot d’encourager : redonner courage.

Dans les idées sur l’après, il y a celle, prometteuse, de refonder un CNR, Conseil national de la Résistance, sur de nouvelles bases.

Pour le déconfinement, je rêve d’une chose simple : un vrai carnaval des fous, comme au Moyen-Âge, qui renverse nos rois de pacotille. Un carnaval immense, dès le 12 mai. Avec des masques fabriqués, artisanaux, inventifs, et ce mot de désordre : « Stop ! On ne reprend pas les choses comme avant ! On ne reprend pas ce monde tel qu’il est. Gardez-le, ce monde du burn-out, de l’exploitation de tous par tous, du pillage généralisé du vivant ! Halte-là ! On ne reprend aucun de vos produits : ils sont périmés ! »

On continue la grève générale ?

Oui, parce que concrètement, on est très proche des effets d’une grève générale. Le confinement a réussi ce qu’aucune lutte écologique, aucune lutte sociale n’avait fait depuis cinquante ans. Le virus a stoppé l’économie pendant trois mois. Et il n’y a aucune raison de redémarrer comme avant. On a trop appris. On voit trop ce que ça apporte, de stopper cette course en avant, cette frénésie d’activités, la consommation mécanique, ce que ça ouvre en possibilités, en disponibilités.

Que pourrait-il sortir de bon du moment incroyable qu’on est en train de vivre ?

Un vrai resserrement des liens parce qu’on prend des nouvelles de plein de gens, et plein de gens prennent des nouvelles de nous. Dans l’état de vulnérabilité où nous nous trouvons se recrée beaucoup d’empathie, de solidarité, d’attention à l’autre. On l’avait largement perdu. Cette attention à l’autre, elle va rester, elle fera empreinte au même titre que la privation de libertés.

Autre chose positive : l’évidence que certains métiers méprisés s’avèrent en fait les plus précieux : les soignants, mais aussi les profs, les postiers, les manutentionnaires, les éboueurs, les caissières…

On se rend compte que ce sont eux qui assurent l’économie de première nécessité, pas nos cadres sup’, qui sont essentiellement des parasites, en réalité. Ça nous a sauté aux yeux et ça ne disparaîtra pas aussi vite. Les premiers de corvée sont plus utiles que les premiers de cordée !

On retiendra aussi la réduction de la pollution en ville, un silence nouveau, la disponibilité que beaucoup ont retrouvé en confinement, en levant le pied malgré eux, les espèces qui reviennent occuper leurs biotopes… Une anecdote à ce titre : je suis parti m’aérer, il y a quelques jours, et j’ai vu cinq dauphins nager à deux cents mètres du rivage ! Cela ne m’était jamais arrivé en douze ans de balade dans les Calanques. Des naturalistes ont repéré des rorquals de dix-sept mètres de long ! En deux mois, on obtient déjà des choses hallucinantes au niveau écologique.

On peut imaginer la ville sans voiture…

Oui, plein de choses qu’on n’espérait plus. Nous sommes un peu les cobayes d’un laboratoire d’anthropologie de science-fiction. On y expérimente de nouvelles réalités en temps réel et au jour le jour ! Et dans ce laboratoire, les expériences qu’on subit révèlent aussi des sensations perdues et des chocs nouveaux. Ces sensations resteront. Pour tous les gens qui sont en activité réduite par exemple, tout d’un coup, il y a cette chute du productivisme imposé, de l’injonction à faire toujours plus avec toujours moins. Si bien que l’on se dit : « Ce mode de vie où je travaille moins en ayant beaucoup plus de disponibilités sensibles, n’est-ce pas le bon équilibre à trouver ? »

Il va y avoir quand même des millions de gens en galère !

Bien sûr. Et je ne dis pas que tout le monde va se révolter et descendre dans la rue. Ce serait trop beau. Mais une succession de chocs intérieurs, de ras-le-bol, de prises de conscience, de déclics, peut faire que progressivement nos modes de vie vont se métamorphoser. La pandémie ne va pas produire d’un seul coup un changement immédiat et visible. Mais elle va inscrire énormément de choses dans les corps, dans nos mémoires, et cela nous rendra disponibles pour de vrais basculements intimes et collectifs. Regardez les Gilets jaunes, dont certains ont dit : « Finalement, ça n’a servi à rien… tu vois, ils ont disparu. » Ben non ! Le mouvement a politisé beaucoup de travailleurs déclassés qui ne s’étaient jamais engagés auparavant, qui n’avaient jamais fait de manifs, qui ne s’étaient jamais réunis pour agir ensemble. Ça a créé aujourd’hui un terreau précieux pour que pousse ce nouveau monde qu’on sent frémir. On ne va pas voir des arbres politiques monter très haut en une seule nuit ni des buissons jaunes peupler tous nos espaces sociaux, mais l’herbe drue pousse déjà dans les fissures et c’est cette herbe qui dit notre avenir : une force horizontale, interstitielle, capable de fendre les plaques de béton grâce à la pression osmotique des tiges, une force capable de se répandre dans tous les milieux et d’y préparer l’émergence de nos maquis. Je pense qu’un tiers de la population environ est déjà sensible à ces modes de vie et prête à basculer. La décroissance devient un horizon moins théorique, moins aberrant pour les petits capitalistes que nous sommes malgré nous !

Vous revendiquez-vous de la décroissance ?

Oui, complètement. Mais ça reste un mauvais mot, trop castrateur. Je préfère hacker le terme de croissance en parlant d’une croissance de nos disponibilités, de nos lenteurs, de nos liens. Je trouve dévitalisant de toujours se positionner en négatif. Prôner une pensée « décoloniale » ou « démondialisée » ? Je préfère porter le flambeau du « tout-monde », cette superbe expression d’Édouard Glissant, que reprend aussi Chamoiseau. La guerre des mots est importante, ce sont des graines, elle ensemence nos imaginaires. Tâchons de privilégier les métaphores du vivant : le nid, la poussée, la croissance d’un enfant ou d’une plante, le tissage des hyphes d’un mycélium, l’éclatement en ombelle d’un collectif… Pour moi, dès qu’on place « anti- », « contre- », « dé- » devant un mot de l’ennemi, on fait mal le travail.

Et le mot « capitalisme », est-il utile de l’employer ou est-il mauvais ?

C’est un mot très juste. L’accumulation du capital y est contenue. Et cette accumulation morbide décide de tout. Libéralisme a une souche étymologique encore trop positive.

Le capitalisme numérique profite bien de la situation, les Amazon, Google, Apple. Comment les contrer ?

En ce moment, on n’éprouve nos relations qu’à travers le numérique : on va mesurer ce que ça implique vraiment de boire un coup au café, se faire un petit restau ensemble ou une bouffe à la maison, retrouver cette chair, ce magnétisme des corps, cette vibration de l’échange incarné. Les gens prennent conscience qu’aucune appli vidéo ne remplace le face à face.

Les Gafa périront d’elles-mêmes quand on aura compris qu’internet doit devenir un service public. Du commun au même titre que l’air et l’eau. Un commun mondial. On doit travailler à ça autant qu’à une économie solidaire.

Vous espérez que cette crise paradoxale nous ouvre d’autres mondes ?

J’aimerais que ça nous fasse basculer vers ce que j’appelle des Zag : des zones autogouvernées. Des Zag à créer dans de multiples lieux et territoires, partout où le foncier est accessible, des zones qu’on peut acquérir au besoin, et sur lesquelles on va expérimenter d’autres formes de vies ensemble. Ça existe déjà sous forme de Zad, de communautés, de tiers-lieux, de fermes collectives, de friches autogérées, d’écoquartiers ruraux… J’espère que ces îlots vont se déployer un peu partout en France et ailleurs et qu’un archipel de combat va sortir de terre.

Je ne crois pas au retournement complet et global du capitalisme. Le capitalisme est trop inséré en nous, il exploite trop bien nos désirs, on est trop construit à travers lui pour pouvoir le renverser d’un coup. Il faut qu’on passe par des expériences de vie autre : habiter, manger, travailler, échanger autrement comme sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Éprouver au quotidien ce qu’est une économie du gratuit. Ce que c’est de s’endormir au chant des grenouilles et de se lever avec celui des moineaux. Il faut qu’on expérimente et que ça descende dans nos corps. Je crois aux imaginaires, mais rien ne remplace l’expérience réelle dans un cadre où l’on coupe son bois pour faire la charpente d’un hangar commun. Le grand enseignement de la Zad, c’est qu’on a besoin d’un territoire, d’un terrain où les gens puissent s’installer de façon relativement durable. Alors, on peut faire changer les choses. Sédimenter des pratiques autonomes.

Des Zag d’où l’on sorte du système capitaliste, ne serait-ce que par une petite porte. Montrer que c’est possible. Où les gens passent et disent : « Ah ! je me sens bien ici, et c’est fort. J’aimerais trop vivre comme ça. » C’est le désir qui change le monde, plus que les idées, aussi belles soient-elles.

Ne plus passer par une utopie abstraite ?

Surtout pas ! On nage aujourd’hui dans un océan de fric liquide, et voilà que des îlots émergent ! Des myriades d’initiatives qu’on voit à peine, dont très peu de médias parlent ou si vite ! Soyons-y attentifs au lieu de nous lamenter ! On peut accoster sur les rochers, débarquer sur ces plages, contribuer à façonner l’île. Ces îles font déjà archipel, modestement, quelque chose se met en place. Mais l’archipel doit rester pluriel — pluriversel. Il ne faut pas essayer d’imposer un modèle unique, tous les modèles virent à la catastrophe, toutes les convergences dérapent en chefferies. Acceptons d’emblée cette pluralité, que ces îlots soient « polytiques », fonctionnent selon des règles et des envies différentes. Mais par contre, travailler intensément sur les liens entre ces îlots, l’entraide constante, la fertilisation croisée et les alliances, se dire qu’on a des façons différentes de construire nos mondes, mais une masse énorme de choses en commun : « Toi tu es anar, toi tu es communiste, toi tu es écolo, toi tu es terrestre, OK. Mais à 90 %, on partage la même conception de ce que devrait être une société bonne et à 99 %, on a le même ennemi : ce technocapitalisme qui nous tue. » J’aime l’idée qu’on puisse aller vers des sociétés conviviales, au sens d’Illich [1] Qu’on reprenne la main sur nos vies, nos espaces et nos outils.

Industria kutsatzaileak ez erreskatatzeko eskatu du NBEk ARGIA www.argia.eus/albistea/industria-kutsatzaileak-ez-erreskatatzeko-eskatu-du-nbek

Nazio Batuen Erakundeko idazkari nagusi den Antonio Guterresek apirilaren 28an eskatu du koronabirus krisiaren erdian diru publikoa ez dadila erabili kutsatzaileak diren industriak erreskatatzeko. Inbertsioak eredu jasangarrietan egitera dei egin zuen, horrek aldaketa klimatikoari aurre egiteko balio izan dezan.

“Negozioak erreskatatzeko zerga ordaintzaileen dirua behar denean, erabili behar da enplegu berdea sortuz eta hazkunde jasangarri eta inklusiboa sortuz. Ez agortuta dauden industria kutsatzaileak erreskatatzeko”. Adierazpen hauek klima aldaketari buruz urtero Berlinen egiten den nazioarteko kongresuan egin zituen (aurten on-line egiten ari dira) Gutierresek.

Energia berriztagarrietan inbertitzeko deia

COVID-19aren krisitik ateratzeko gastatuko diren bilioi dolarrak trantsizio energetikoa egitera bideratzeko eskatu zuen, “teknologia berdeetan” inbertituz eta erregai fosilen menpeko diren horiek ordezkatuz.

Gutierresek azpimarratu zuen bai pandemiak eta bai klima aldaketak “lidergo ausart, begi oneko eta kolaboratzailea” behar dutela eta arrakastarako gakoa emisio gehien egiten dituzten herrialdeak direla, Txina eta AEB batez ere. “Emisio gehien egiten dutenek beren alea jartzen ez badute, gure ahaleginak porrota izateko arriskua dugu”.

“Mundu hobea eraikitzeko aukera”

Gutierresek adierazi zuen garai zailetan itxaropena ere izaten dela eta nazioarteko komunitateak aukera duela mundu hobea “berregiteko”. “Baliatu dezagun pandemiatik berreskuratzeko unea guztiontzako mundu seguru, osasuntsu, inklusibo eta erresistenteago baten oinarriak jartzeko”.

Dominique Meda: “Erabateko hondamendiaren aurreko azken alerta dugu gaur egungo Jenofa Berhokoirigoin www.argia.eus/argia-astekaria/2683/dominique-meda-erabateko-hondamendiaren-aurreko-azken-alerta-dugu-gaur-egungo-krisia

Parisko Dauphine unibertsitatean irakaslea da. Lanaren soziologian berezitua izanki, koronabirusaren izurriteak esfera horretan eragindakoa azaldu dio ARGIAri. Hala ere, lanaren esparrutik desbideratu eta ikuspegi integralarekin begiratu diogu gaur egungoari. “Bigarren Mundu Gerraren ondorengoa prestatu zen bezala prestatu behar dugu koronabirusaren ondorengoa. Nire irudiko, Erresistentzia Kontseilu Nazionalaren programa da jarraitu beharreko adibidea”, dio.

 

Egoera ezohikoa eta arraroa dugu: 3.000 milioi pertsonen konfinamendua eragin du birus batek. Koronabirusaren biharamunean, zer aldaketa ekar diezaioke gure bizitzeko moduari?

Konfinamendu garai honetan prestatzen ari dena erabakigarria da. Edo biharamuna izango da business as usual, zoro gisa kontsumituko dugu konpentsatzeko eta ahazteko, eta gobernuek horri sustatuko dute; edo aldatu egingo gara, proiektu berri bat prestatua ukanen dugulako eta gai izango garelako gure portaera eta praktika berriak printzipio horiekin errimatzeko.

Bigarren bidea helburu, nola heldu gaitezke biharamun ezberdinera?

Une honetan informazio argia eta etorkizunerako proiektu serioak sortzeko lekuak beharrezkoak ditugu, krisialditik aterako garenean nahiko argi ukan dezagun elkarrekin egin beharrekoa. Hori erraterakoan Erresistentzia Kontseilu Nazionalaren (EKN) programan pentsatzen dut –1944an osatu zuten, eta berehalako gaiez gain, gerra biharamunerako erreforma sozial eta ekonomikoak biltzen zituen–. Gisa horretako programa bat behar dugu, printzipio berriak eta hurrengo urteetarako plana zehazteko. Gure jendartearen antolaketa berria zehaztuko luke, ekologiaren gaia lehentasunetan kokatuz.

Nola osatu behar litzateke EKN gisako egitura hori?

EKNren baitan sindikatuetako eta alderdi zein tendentzia politiko ezberdinetako ordezkariak genituen. Uste dut orain ere, erradikalki ezberdinak izanen diren politikak erabakitzeko koalizio oso zabal bat behar dugula, alderdiez, sindikatu guztiez baita Gobernuz Kanpoko Erakundeez –behartsuenekin harremanetan direnak baita trantsizio ekologikoaren arloan dihardutenak ere– osatua. Hartu neurriak erreferendum bidez berretsiak izan behar liratezke. Noski, aldaketa politikoak nazioarte eta Europa mailan erabakiak izatea litzateke ideala. Baina, maleruski, ikusten dugunean zer nola ari den Europa –zer pena!–, une honetan uste dut maila nazionala dela egingarriena.

Hau izurrite bat baino gehiago da: sistemak funtzionatzen ez duenaren froga.

Jakina! Gure sistemaren ahultasun guztiak agerian dira, begi-bistakoa da mugak gainditu ditugula. Krisi ekologikoaz hitz egiterakoan zientzia-artikulu askok seinalatzen zigutena argi gelditzen ari zaigu. Kontrola guztiz galdu dugu: kapitalen zirkulazioa liberalizatu dugu eta ez dugu gehiago meneratzen. Horixe ederki azaltzen digu Rawi Abdelal ekonomialariak.

Gure jendarte indibidualistari ohartarazpen interesgarria dakar guztiak: norbanakoa eta kolektiboa ez doazela bereiz.

Bai, baina norberekeria elkartasunarekin nahastearen arriskua ere bada. “Eragingarri eta baliogarri izateko ez dut mugitu behar” irakurketa ez da bikaina. Norberak baliagarri izan behar luke beti jendarteari zerbait eskainiz, bakoitzak bere gaitasunen arabera eraikiz jendarteak behar duen hori: maskarak, gogoetak, irakurketa aholkuak, kantuak…

Nahiz eta premia sozial eta sanitarioan egon, agintarien begietan ekonomiak segitzen du lehentasun izaten. Premiazkoak ez diren enpresak ez dituzte hertsi nahi.

Kriminala iruditzen zait. Gobernuaren aginduak kontraesankorrak dira, ez da serioa: Alde batetik, joan-etorriak debekatuak dira, eta erraten da hiru pertsona baino gehiagoko elkarretaratzeak debekatuta daudela, baina beste aldetik, bizirauteko funtsezkoak ez diren sektore batzuetakoei erraten zaie lanera joateko babes-neurririk ez dagoenean. Eskandalagarria da. Joan den astean Frantziako ekonomia ministroak zifra sinesgaitz baten berri eman zuen: langileen %40a tele-lanaren bidez ari dela, %45a lantokian eta %15a langabezia partzialean dagoela. Herriak behar dituen lanpostuen zerrenda fin eta zehatza egin eta langile horiei ekipamenduak bideratu behar dizkiegu. Mobilizazio orokorra eskatzen duen gerrako ekonomia behar dugu, enpresen errekisizioak behar dira, beharrezkoak diren produktuak bakarrik ekoizteko: maskarak, eskularruak, testak, elikagaiak, energia, telekomunikazioa…

Ondoko herrian gertatutakoari begiratzeko ezintasuna dute agintariek. Italian gertatzen ari dena bizi dute orain Espainian, bihar Frantziak biziko duena.

Okerrena da molde txarrean egiten dituztela nazioarteko konparazioak: ikusteko besteek nola lortu duten ospitaleetako ohe kopurua jaistea, zergak jaistea, kaleratzeak erraztea, funtzionario kopurua murriztea, eta abar. Besteak baino bihurriago direla uste dute beti: ziur nago batzuek pentsatu dutela –erran ere egin dute– ezin dugula geure burua konparatu pertsonako Barne Produktu Gordina gurea baino apalagoa duten herrialdeekin. Baina bai, Italiak erakusten zigun bidea: erabateko konfinamendua behar dela, ahalik eta jende gehien babesten duen ekonomiara pasa behar dela. Bestalde, non dago Europa? Europari legokioke gomendioen, ahaleginen eta praktiken koordinatzea. Guztiz harrigarria da Nazioarteko Diru Funtsa edota Europako Batzordea behin eta berriz aritzea gomendioak egiten –zigor mehatxuekin batera– gure zorrak, lan-kodeak zein babes sozialak murrizteko; eta orain, gure osasun publikoko jardunbide egokiak homogeneizatzeko gomendioak nahi ditugunean, ez dago inor!

Lanak gure bizitzetan daukan balioaz gogoetatzera eramanen gaitu bizi dugun garai honek?

Uste dut pertsona asko konturatuko dela lanaren funtzioez, nolatan egituratzen dituen gure bizitzak, lan egiteak arau soziala izaten jarraitzen duela, harremanak ahalbidetzen dituela. Baina, beste batzuentzat lanaren esperientzia oso mingarria izango da –babes-neurririk gabe lan egitera behartuak direnentzat eta gobernuaren manu paradoxikoaren eta erretiratzeko eskubidea erabiltzeko beldurraren artean urratuak dauden guztientzat–. Azkenik, ez da ezinezkoa langile askok distantzia hartzea eta bat-batean galdekatzea haien lanaren balioa. Gure bizitzan lanak daukan lekuaren berrikustea baino gehiago, uste dut krisi honek lanbideen birbalorizazioa eta birkontsiderazioa ekar dezakeela: lanbide erabilgarriak ala lanbide toxikoak. Gaur egun, eta sarritan krisi ekologikoaren iragarpenarekin, gazteak jada auzi horretan dabiltza. Nire ustez, egungo egoerak areagotu egingo ditu galdera horiek.

Ondokoa erran izan duzu: “Bere lanaren zentzuaz baita eredu ekonomikoaz ere galdetzera eramango lituzkeen kontzientzia hartze herritarrak parean ukan dezake gaur egungo sistema. Aldaketa erradikalerako aukerak mugatzen dituzte oraingoz joko arauek”.

Nahiz eta gu modu pertsonalean aldatu, sistema aldatzen ez bada ez du ezertarako balioko –% 3aren araua, zorraren beldurra, kapitalismoa, ezberdintasunak, soldata-hierarkia eroa, BPGaren fetitxismoa, ekonomia neoklasikoaren inperialismoa, liberalismoaren oinarrian den sinesmena, produktibismoa eta kontsumismoa…–. Gure gramatika, gure printzipioak, gure zenbaki adierazleak, hots, gure konbentzio guztiak aldatu behar dira. Adibidez, badu 20 urte idazten dudala –beti gauza bera– BPGaren fetitxismoa bukatu eta beste adierazle fisiko eta sozial batzuk hartu behar ditugula, alarmak pizteko balioko luketenak.

 

Horrek herritarren matxinada ekar lezake? Edo, azkenean, koronabirusaren bataila irabazten dugunean, jendea berdin ala gehiago kontsumitzen hasiko da?

Seguru asko, haserrearen eta sentipenen adierazpena izanen dugu, eta hori zapuztu nahiko duten polizia-indarren hedapena ere izango dugu. Horretarako herritarren formakuntza beharrezkoa dugu, krisialditik irteteko proiektu herritarra adierazten lagundu behar dugu, Bigarren Mundu Gerraren ondorengoa prestatu zen bezala prestatu behar dugu koronabirusaren ondorengoa. 2007an Denis Kessler MEDEF patronalaren sindikatuko presidente-ordearen hitz hauek gogorarazten ditut: “Frantziako modelo soziala EKNren emaitza da. Gaulisten eta komunisten arteko konpromisoa. Erreformatzeko garaia da, eta gobernua horretan dabil. Gobernuak egindako aldaketen ondoz ondoko iragarpenek patchwork itxura eman dezakete. Askotarikoak, garrantzi desberdinekoak eta helburu askotarikoak diruditen arren (funtzio publikoaren estatutua, erretiroko araubide bereziak, Gizarte Segurantzaren bateratzea, paritarismoa…), gertutik begiratuta, argi dago unitate sakona dagoela. Erreforma-zerrenda? Sinplea da, har ezazu 1944 eta 1952 artean ezarri zen guztia, salbuespenik gabe. Hori da kontua: 1945etik ateratzea da gaur egun behar duguna, EKNren programa metodikoki desegitea”.

Uste duzu buruzagi politikoek beren akatsak onartzeko zuhurtzia ukango dutela eta norabidea aldatzen jakingo dutela?

Frantziako Errepublikako presidenteak martxoaren 13an egin hitzaldian aukera hori zabaldu zuela zirudien. Baina ez zuen inolako mea culpa-rik egin. Nola liteke inork ez hartu izana kontuan duela urtebetetik ospitaleetako langileek plazaraturiko sorospen-deiak? Nolaz Errepublikaren presidentea eta lehen ministroa ez dira inoiz haiekin bildu? Nola liteke?! Bozkatu berri den zuzenketa-finantzei buruzko legean nolaz ez da artatzaileen ordainsariaren berehalako emendiorik? Ez dut uste gure agintariek halako aldaketarik bideratzeko gaitasuna dutenik.

Konfinamenduaren biharamunaz gogoetatzerakoan, batek baino gehiagok azpimarratzen du teknologiaren bidezko kontrol eta jarraipen soziala, kutsatutakoak segitzeko eta beraz birusaren hedapena mugatzeko helburuz.

Tentazio eta joera horren aurka borrokatu beharko gara indar handiz. Estatuak egiten duena kontrolatzen ariko diren kontra-botereak beharko ditugu absolutuki. Kontra-botere horiek independenteak izan beharko dira, magistratu, abokatu eta GKEz osatutakoak.

Maiz hartzen duzu hitza klima larrialdiaz eta paradigma aldatzeko beharraz ohartarazteko. Zer lotura dago koronabirusaren egoera katastrofiko horren eta klima aldaketaren egoera katastrofikoaren artean?

Krisi hau, klima-aldaketarekin lotuta egon ala ez, neurrigabeko globalizazioaren eta muga guztiak bortxatzearen logikaren krisia da. Abisu bat da. Krisiei aurre egiteko dugun prestaketa-eza argi utzi digu. Baina, krisi are larriagoei aurre egin beharko diegu gerora. Karbono dioxido emisio berekin ala handiagoekin jarraitzen badugu egoera are okerragoa izango dugu. Zikloiak, itsas mailaren igoerak, lehorteak, elikagai-eskasiak, errefuxiatu klimatikoak, birus berri are okerragoak –ezin dugu imajinatu ere-. Ez gaude batere prestatuak! Gaur egun, gure zoritxarrean zortea dugu, epidemia honek gure hauskortasunez eta ahultasunez ohartarazteko balio digulako, gure ereduaren erabateko iraunkortasun-ezaz ohartarazteko balio digulako. Hau da erabateko hondamendiaren aurreko azken alerta. Horrek aldaketarako aukera ematen digu, gure jendartea birmoldaketa ekologikorantz bideratzeko aukera ematen digu. Hori luze eta zabal azaldu dut La Mystique de la croissance (Hazkundearen Mistika) liburuan.