Articles du Vendredi : Sélection du 03 juillet 2026

Baztango Aroztegia – Nafarroako Gobernuak helegitea aurkeztuko dio Aroztegiko proiektuaren enpresari 18 milioi euro ordaintzera behartzen dion sententziari
Jenofa Berhokoirigoin
www.argia.eus/albistea/nafarroa-gobernuak-helegitea-jarriko-du-aroztegiko-proiektuaren-enpresa-sustatzailearen-demandak-utzitako-epaiaren-harira

Nafarroako Justizia Auzitegi Nagusiak ebatzi du Nafarroako Gobernuak 18 milioi euroko kalte ordaina ordaindu behar diola Palacio de Arozteguia SM enpresari. Foruzaingoaren « jarduterik ezan » oinarritu da epailea, zigorra finkatzerakoan.

Asteazken honetan jakin da Nafarroako Justizia Auzitegi Nagusiaren ebazpena: Nafarroako Gobernuak 18 milioi euroko kalte ordaina ordaindu beharko dio Aroztegia proiektuaren eramaile den Palacio de Arozteguia SM enpresari. Epaiaren berri ukan bezain laster, errekurtsoa aurkeztuko dutela jakitera eman du Javier Remírez Nafarroako Gobernuko lehendakariorde eta bozeramaileak.

Iazko maiatzaren 19tik 23ra bitarte izan zen Aroztegia egitasmoaren kontrako zazpi ekintzaileren kontrako epaiketa, eta irailaren 19an jakin zen epaia: auzipetuek ez zuten kartzelara joan beharko, baina isunak ordaindu beharko zituzten. Iruñeko Hirugarren Zigor Auzitegiak 5.850 eta 9.450 euro arteko zigorrak ezarri zizkien zazpiei, derrigortze edo bortxa delituagatik. Baztertu egin zuen, ordea, talde kriminala osatu izana.

Proiektuaren sustatzaileek erabakiaren aurkako helegitea jarri zuten, baina Nafarroako Justizia Auzitegi Nagusiak ez zuen aintzat hartu. Hori horrela, aurtengo urtarrilaren 14an Iruñeko Zigor arloko 3. epaitegiak berretsi egin zuen iazko irailean emandako epaia: Aroztegiako proiektuaren aurkako aktibistak ez dira talde kriminaleko kide. Haatik, uztailaren lehen honetan heldu da hirugarren epaia: Nafarroako Gobernuak 18 milioi euroko kalte ordaina bideratu beharko dio Palacio de Arozteguia SM enpresari. Oinarrian, 26 milioi euroko kalte ordaina eskatua zuen Palacio de Arozteguia SMk, herritarren protestetan « ondasunei kalte egin » zietelakoan. Foruzaingoaren « jarduterik ezan » oinarritu da auzitegia zigorra erabakitzerakoan: « Izan ere, ez zuten eragotzi proiektuaren aurkako istiluetan ondasunei kalte egitea, eta, enpresa sustatzailearen arabera, kalte horiek proiektuaren garapena oztopatu dute », epailearen hitzetan. Halere, erantzukizunaren parte osoa ez dio foruzaingoari bideratzen, enpresa sustatzailearen parte ere utzi du zergatiaren parte bat, « kalterik ez izateko neurriak ez hartzeagatik ».

Berria-k jaso duenari segi, Nafarroako Gobernuko lehendakariorde eta bozeramaileak ohartarazi du azken sententzia horren aurka bozkatu duela magistratuetako batek, erranez enpresa sustatzailearen erreklamazioak ez direla kontuan hartu behar. Obrak hasi zirenean ilegalak zirela jaso du botu partikular horrek, « aurretik adierazia baitzuten lanen adjudikazioa erabat deuseza zela zuzenbide osoz, bai administrazio bidean, bai bide judizialean ». Azkenik, magistratu horren irudiko « kaltea egiazkoa » izan behar da, eta ez « hipotetikoa », ondare erantzukizuna dagoela aitortu nahi bada.

Arrazoi berarekin, enpresa sustatzaileakk 46 milioi euroko kalte-ordaina eskatuta zion Espainiako Estatuari ere –Guardia Zibilari leporatuta jardute eza, kasu horretan– baina duela hilabete bat, Espainiako Auzitegi Nazionalak bertan behera utzi zuen demanda.

Palacio de Arozteguia SM enpresak Lekarozen (Baztan, Nafarroa) duen proiektu urbanistikoak geldiarazteko xedez egin zituzten protestak 2021eko apirilean; luxuzko 228 etxebizitza, golf zelai bat eta lau izarreko hotel bat eraiki nahi dituztelako bertan. Makroproiektu turistiko horren kontrako herri mugimendu zabala antolatu zen.

Après l’orage, l’impossible retour au monde d’avant
Joseph Confavreux et Jade Lindgaard
www.mediapart.fr/journal/france/280626/apres-l-orage-l-impossible-retour-au-monde-d-avant

La fin provisoire de la canicule ne doit pas effacer son brutal enseignement : le monde où l’on ne pouvait pas mourir de chaud dans l’un des pays les plus riches du monde ne reviendra plus. Le temps est venu du deuil, de la colère et de l’action. 

Enfin la pluie. Et avec elle l’oubli ? Les averses orageuses et les masses d’air plus fraîches qui doivent s’étendre vers l’intérieur du pays pendant le week-end vont aussi faire pleuvoir un sentiment de soulagement et l’envie de tourner la page.

Enfin finie, la canicule ! La communauté nationale pourrait s’imaginer reprendre une activité normale : travail, famille, vacances, campagne électorale. Mais ce serait une grave erreur. Le temps du monde d’avant où l’on ne pouvait pas mourir de chaud dans l’un des pays les plus riches du monde ne reviendra plus.

La canicule de juin 2026 en France est historique par sa brutalité et son ampleur ; mais elle constitue aussi notre nouvelle normalité. Il est vital qu’un réveil collectif succède à nos nuits sans sommeil : nous sommes entré·es dans le dur de la mutation climatique. Et c’est horrible.

Alors dansons sous la pluie quelques heures, mais gardons bien en tête que le temps est au deuil, à la colère et à l’action.

Marquer le deuil

Ne pas oublier ces deux frères de 2 et 4 ans morts de déshydratation dans une voiture garée dans l’allée d’un pavillon de Carpentras (Vaucluse). Ni cet enfant de 3 ans mort dans le Val-d’Oise après avoir suffoqué dans un véhicule, bloqué par la « sécurité enfant ».

Ne pas oublier les plus de cinquante personnes qui se sont noyées en une semaine en tentant d’échapper à la chaleur : deux jeunes gens de 23 ans sur le lac d’Annecy (Haute-Savoie), un petit garçon de 6 ans à Bègles Plage (Gironde), un jeune joueur de Ligue 2 à Caluire-et-Cuire dans le Rhône, un père de famille de 50 ans dans la Sarthe à l’issue d’un pique-nique.

La Fête de la musique du 21 juin ressemblait à une apocalypse joyeuse.

Se souvenir de Daniel S., mort pendant la première vague de chaleur, fin mai, d’une hyperthermie dans la Drôme, après avoir travaillé toute la journée sur un toit. Penser à cette personne âgée en Gironde morte à son domicile dès le premier jour de la canicule, suivie de trois autres dans le Pas-de-Calais.

En 2003, il avait fallu attendre des mois pour établir un bilan de 15 000 personnes, majoritairement de plus de 65 ans, mortes seules pendant la vague de chaleur. Des milliers de personnes aussi en 2022, comme en 2025. La chaleur prend au minimum la vie de près de 5 400 personnes par an en France selon une étude d’Oxfam.

Se souvenir d’Eden, 18 ans, qui habite dans les bâtiments surchauffés du Crous de Nanterre et n’a pas les moyens de s’acheter un ventilateur d’appoint. Des infirmières de la clinique Saint-Grégoire, à Rennes (Ille-et-Vilaine), qui ont été victimes d’hyperthermie et ont dû être perfusées.

Ou encore des enseignant·es accrochant des couvertures de survie sur les fenêtres des écoles et se mettant collectivement en grève après avoir dû accueillir des enfants dans des conditions indignes. Au point que lorsque le ministre de l’éducation nationale a décidé de maintenir les épreuves du brevet, la secrétaire générale du Snes-FSU s’est demandé si c’était « de l’inconscience ou de la provocation ».

Ne pas oublier non plus les centaines de poissons morts de chaleur dans un étang des Côtes-d’Armor. Ni ces animaux crevant par milliers dans les élevages de notre malbouffe industrielle.

Garder en mémoire qu’on a aussi parfois ri pendant cette canicule. Quand le président de la République a posté sur le réseau social X qu’il fallait penser à boire de l’eau. En dansant, le 21 juin, pendant la Fête de la musique qui ressemblait à une apocalypse joyeuse.

En s’étonnant, devant l’aire de jeux de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pendant la nuit la plus chaude de l’histoire du Grand Paris, quand des petit·es en folie glissaient en se trémoussant sur un toboggan mouillé, en pleine nuit, et qu’une question taraudait alors une petite fille qui avait rarement eu le droit de veiller aussi tard : « C’est quand l’heure des monstres ? » Ces façons de ne pas désespérer d’un monde qui se dérobe sont aussi des points d’appui pour en bâtir un qui puisse demeurer habitable.

L’arme des urnes : punir et surveiller

Le premier échelon du réveil collectif a les urnes pour arme, alors que nous ne sommes plus qu’à quelques mois d’un scrutin décisif. Le Rassemblement national (RN), qui tente aujourd’hui de faire oublier des décennies de déni climatique, doit être rejeté non seulement au nom de son héritage xénophobe, mais aussi de son ADN antiécologique.

Le centre de droite qui gouverne la France depuis dix ans, et ose encore faire étalage de son autosatisfaction alors que le pays suffoque, après avoir jeté à la poubelle toute politique climatique ambitieuse, ne mérite plus que mépris et moquerie.

L’action publique dispose d’une multitude de plans, applicables sans délais, pour inverser la tendance mortifère.

Mais, à moins d’un an de l’élection présidentielle, c’est en réalité tout·e candidat·e qui refusera de construire son programme pour répondre à ces drames qui devrait subir trois gestes politiques pratiqués pendant des siècles et trop longtemps tombés en désuétude : la destitution, l’ostracisme et la damnatio memoriae (l’effacement de la mémoire collective).

Des procédures qu’il serait légitime d’étendre aux ministres qui refusent d’envisager un « congé climatique » lorsque la température au travail devient insupportable ; aux architectes qui ont continué de construire des bâtiments indigents et interdisent d’y ajouter des stores ou des volets ; aux recteurs et rectrices qui ont refusé de fermer les établissements scolaires pour éviter que la vie économique ne ralentisse ; aux préfets et préfètes qui n’ont pas anticipé sur l’engorgement des hôpitaux et traquent les moments festifs ; aux décideurs économiques qui sont prêt·es à nous faire cramer pour ne pas menacer les dividendes.

Des solutions sur la table

Le second échelon du réveil collectif nécessite de rouvrir quelques cartons et d’appliquer certains rapports. L’action publique, dont les déficiences sont aujourd’hui si apparentes, dispose d’une multitude de plans, applicables sans délais, pour inverser la tendance mortifère.

Certains entrent même dans le cadre mainstream de l’aménagement de l’économie et auraient pu amorcer la mutation nécessaire sans attendre le grand soir. Le rapport de l’économiste Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, remis à Élisabeth Borne en mai 2023, expliquait déjà qu’il ne servait à rien de « retarder les efforts » au nom de la maîtrise de la dette publique, car « ce ne pourrait qu’accroître le coût pour les finances publiques et l’effort nécessaire les années suivantes » pour atteindre nos objectifs climatiques.

La Convention citoyenne pour le climat, dont les conclusions avaient été largement démolies par le gouvernement de Jean Castex avant de finir ratatinées dans une loi au rabais, dressait un panorama très complet des actions à mener en urgence pour mettre en œuvre une politique climatique digne de ce nom.

Les rapports du secrétariat général à la planification écologique avaient eux aussi balisé en long, en large et en travers les scénarios d’action possibles pour décarboner le pays dans les transports, les logements, l’agriculture, l’industrie, la consommation, ainsi que pour protéger la biodiversité – avant que ce secrétariat ne soit débranché par Gabriel Attal puis François Bayrou.

Sous ses dehors idéalistes, voire utopiques, la feuille de route proposée par le Laboratoire sur les inégalités mondiales pour décarboner l’économie, tout en réduisant les inégalités, se fonde sur un diagnostic d’une précision chirurgicale sur la distribution des richesses dans le monde.

Son dispositif phare de « Fonds pour la justice mondiale », financé par la taxation des milliardaires, a aussi le mérite de rappeler une évidence : bien que le « Titanic » climatique concerne toute la planète, nous ne sommes pas toutes et tous sur le même bateau. La lutte contre le désastre écologique n’a de sens et ne peut être efficace que si elle est étroitement corrélée à une redistribution massive des richesses accumulées, à la hauteur du vertige inégalitaire actuel.

La raison de l’utopie

Le « cercle de la raison » qui prétendrait exclure certaines des nombreuses propositions aujourd’hui sur la table doit faire face à une situation de plus en plus visible : le réel n’est plus ce qu’il était. En conséquence, « l’utopie » non plus. Plus encore aujourd’hui qu’hier, c’est la réalité qui est invivable et l’utopie qui est la seule voie raisonnable.

Dans un monde où l’homme le plus riche du monde lève des milliards de dollars pour financer la colonisation de la planète Mars, les coordonnées du réel s’inversent. « Si la dystopie radicale est possible, comme on le voit avec Trump, Elon Musk et cet alliage entre l’épistémologie politique archaïque et les nouvelles technologies cybernétiques, alors il n’y a qu’une utopie des corps vivants qui pourra nous sortir de là où nous sommes », expliquait récemment à Mediapart le philosophe Paul B. Preciado. Autrement dit, « l’utopie est plus nécessaire que jamais, parce qu’elle est totalement possible. L’utopie dans le sens d’une radicalité dans les projets de transformation planétaire ».

À partir de là, on peut effectivement inverser les termes du débat et réconcilier pragmatisme et radicalité. Pourquoi ne serait-il pas possible de cesser de payer son loyer si son logement dépasse 33 °C et que le propriétaire n’a pas engagé de travaux de rénovation énergétique ?

Oui, EDF fait bien de débloquer 80 millions d’euros pour équiper rapidement les écoles de « solution de rafraîchissement ». Mais dans le nouveau monde dans lequel nous sommes collectivement projeté·es, ne faut-il pas aussi réquisitionner les superprofits de TotalEnergies pour végétaliser l’ensemble des écoles et collèges de France ? Et taxer beaucoup plus les Gafam et leurs data centers énergivores pour rénover et isoler thermiquement toutes les passoires et bouilloires thermiques du territoire ?

Afin que ces solutions d’urgence ne soient pas réduites à un impératif d’adaptation au rabais, continuant de soumettre nos vies aux logiques du capital, le troisième étage du réveil collectif consiste à faire mentir un vieil adage : celui du professeur de littérature états-unien Fredric Jameson, selon qui il serait plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme.

Comment y parvenir quand il n’a jamais été aussi évident que l’humanité était au bord du précipice ? En réalité, les chemins de traverse, zones de résistance, stratégies de sabotage et désirs de soulèvements contre le système extractiviste, colonial et patriarcal n’ont peut-être jamais été aussi vivaces, pugnaces et créatifs qu’aujourd’hui.

Il existe une pluralité « de chemins pouvant contribuer à bâtir une société plus libre et épanouissante, plus respectueuse de la planète », tels qu’ils sont, par exemple, recensés dans un ambitieux ouvrage consacré aux mondes post-capitalistes paru récemment.

Comme on pouvait le lire dans les manifestations climat de ces dernières années : « Les dinosaures aussi pensaient qu’ils avaient le temps. »

Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT : « On ne va pas attendre qu’il y ait de nouveaux morts au travail en période de canicule pour prendre conscience qu’il y a urgence »
Bertrand Bissuel et Thibaud Métais
www.lemonde.fr/politique/article/2026/07/02/marylise-leon-secretaire-generale-de-la-cfdt-on-ne-va-pas-attendre-qu-il-y-ait-de-nouveaux-morts-au-travail-en-periode-de-canicule-pour-prendre-conscience-qu-il-y-a-urgence_6717798_823448.html

La dirigeante du premier syndicat de France estime, dans un entretien au « Monde », que le gouvernement doit se montrer « beaucoup plus volontariste » face aux effets du réchauffement. Elle souhaite mettre en place un « véritable bouclier social climatique ».

La secrétaire générale de la Confédération française démocratique du travail, Marylise Léon, qui vient d’être réélue à la tête du syndicat, considère que les entreprises sont insuffisamment mobilisées face aux fortes chaleurs. Elle appelle à des plans d’action concrets négociés entre partenaires sociaux d’ici au printemps 2027. Malgré les difficultés, elle maintient, par ailleurs, son attachement au dialogue avec le patronat.

La France vient de connaître sa deuxième vague de très fortes chaleurs en 2026 et elle risque d’en affronter une troisième dans quelques jours. Le gouvernement a-t-il été à la hauteur pour protéger les travailleurs ?

Il se dit mobilisé. Il faut cependant qu’il se montre beaucoup plus volontariste et qu’il demande aux employeurs de prendre le problème à bras-le-corps. On ne peut pas continuer de le traiter au coup par coup, crise après crise. Les entreprises doivent apporter de vraies réponses pour s’adapter au changement climatique et modifier les organisations du travail. Ça passe par la négociation, au plus près du terrain, pour identifier les solutions ad hoc, car les contraintes ne sont pas les mêmes d’un secteur à un autre. On ne va pas attendre qu’il y ait de nouveaux morts au travail pour prendre conscience qu’il y a urgence.

Les entreprises et les organisations qui les représentent vous semblent-elles allantes sur le sujet ?

Elles sont insuffisamment mobilisées. Elles doivent reconnaître que les températures, à un niveau donné, rendent certaines tâches insoutenables et qu’il faut, dans ces cas-là, cesser l’activité. Or, pour une partie d’entre elles, l’enjeu économique prime sur celui de la santé des salariés, au nom d’une conception financiarisée de notre modèle productif, qui ne regarde pas le long terme.

Avez-vous des exemples en tête ?

Dans le transport, la logistique, le bâtiment, les travaux publics, les directions d’entreprise ou les donneurs d’ordre ont du mal à dire « là, on arrête. Ce n’est pas possible de poursuivre dans ces conditions ». Il faut aussi avoir en tête que, chez un même employeur, l’attention accordée à cette question peut s’avérer plus ou moins soutenue, d’un service à un autre.

Vous mettez en avant le dialogue social, mais l’Etat n’a-t-il pas une impulsion à donner, si les entreprises peinent, comme vous le dites, à se saisir du sujet ?

L’enjeu-clé, c’est d’avoir de vrais plans d’action négociés d’ici au printemps 2027 pour être prêt à affronter l’été qui suivra. La CFDT souhaite construire un véritable bouclier social climatique. On ne le fera pas depuis Paris. Les syndicats et le patronat ont donc un rôle à jouer. Mais l’Etat, aussi, en a un, en rendant obligatoire la tenue de discussions dans les entreprises. L’exemple de l’Espagne peut aussi servir de source d’inspiration : elle a poussé en faveur du dialogue entre les acteurs et instauré des sanctions, avec des amendes pouvant aller jusqu’à 30 000 euros, par exemple quand des salariés sont exposés à des risques inconsidérés. De telles dispositions sont de nature à améliorer la prise de conscience.

L’adaptation de notre économie est-elle en bonne voie ?

Il y a eu des réalisations. Mais les ressources consacrées aux interventions en faveur de notre environnement sont, trop fréquemment, rabotées, parce que de nombreux élus restent sur une vision court-termiste. Investir dans une transition écologique juste n’est, bien souvent, pas jugé rentable politiquement. Le problème est là : tant qu’un tel état d’esprit prévaudra parmi les décideurs publics, tant qu’ils n’auront pas compris que l’inaction coûte plus cher que l’action en matière climatique, on n’avancera pas – ou trop lentement.

Comment réagissez-vous aux propos du ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, selon lesquels « on ne peut pas mettre la France à l’arrêt quand il fait plus de 30 °C » ?

Il ne s’agit pas d’en arriver là et de figer tout le pays, arrêtons avec ces caricatures. Mais on parle quand même de vies humaines. Personne n’a oublié ces sept saisonniers qui sont morts en 2023 alors qu’ils faisaient les vendanges en Champagne-Ardenne, dans une chaleur extrême. Il n’est pas acceptable que les considérations économiques l’emportent sur la vie de travailleurs.

Les allocations-chômage ne vont pas être revalorisées, à compter du 1er juillet, faute d’accord entre acteurs sociaux. La même situation s’était produite en octobre 2025 avec les retraites complémentaires Agirc-Arrco. Est-ce que le dialogue avec le patronat a encore un sens ?

Il s’avère plus difficile dans la période de crise que l’on connaît aujourd’hui ou quand l’exécutif dicte des lettres de cadrage intenables. Mais il garde tout son sens. Je tiens à ce que l’on continue d’échanger avec les organisations d’employeurs pour pouvoir construire des choses ensemble.

S’agissant de la non-revalorisation des allocations-chômage, les représentants des entreprises ont tenu un raisonnement qui me laisse perplexe : ils se sont figuré qu’une éventuelle hausse de l’indemnisation des chômeurs contribuerait à détériorer les comptes publics et que leurs adhérents seraient, par conséquent, mis à contribution pour compenser. C’est une logique que je désapprouve, elle tourne le dos au paritarisme puisqu’elle aboutit à un constat de désaccord entre acteurs autour de la table.

Est-ce que l’attitude du patronat met en difficulté une organisation comme la vôtre qui privilégie la négociation ?

Le dialogue social se durcit depuis plusieurs années. Sa qualité s’est dégradée depuis les ordonnances de septembre 2017 sur le code du travail, qui ont notamment réduit le nombre d’élus du personnel dans les entreprises. Le problème se pose aussi au niveau des branches, alors que c’est là que se prennent des décisions cruciales en matière de salaires et de classifications. A l’échelon interprofessionnel, une clarification s’impose quant à la vision des uns et des autres sur le paritarisme. Nous avons commencé à avoir des discussions sur l’emploi des jeunes. Il est prévu d’en engager sur l’avenir de notre modèle productif et, par conséquent, sur le financement de la protection sociale. Nous en réclamons aussi, à partir de la rentrée, sur l’intelligence artificielle et sur la reconnaissance des parcours syndicaux, avec l’obligation d’aboutir sur du mieux pour les salariés.

Sept organisations syndicales, dont la vôtre, préparent une journée d’action, le 29 septembre, pour améliorer les conditions de travail et les rémunérations dans la fonction publique. La CFDT sera donc dans la rue ce jour-là ?

Nous participerons au rendez-vous salarial prévu le 6 juillet avec le ministre des comptes publics, David Amiel. Nous verrons alors quelles réponses il apportera. Mais nous sommes assez peu optimistes : si ses propositions ne nous donnent pas satisfaction, nous nous mobiliserons sans hésiter.

La question des salaires et du pouvoir d’achat va être un enjeu central de l’élection présidentielle. Comment y répondre enfin ?

Sur ce dossier, il serait bienvenu de savoir qui fait quoi et qui paye quoi. Nous sommes affligés de voir que le gouvernement augmente la prime d’activité pour améliorer le pouvoir d’achat des plus modestes, puis envisage de la réduire au nom de la résorption du déficit budgétaire. C’est du bricolage !

Ce qui est important, pour la CFDT, c’est de sortir les travailleurs qui sont piégés en bas de l’échelle des salaires. Il s’agit aussi de faire en sorte que les personnes aient une juste rémunération et une reconnaissance de leurs compétences, de leur métier, de ce qu’elles accomplissent. Qui doit veiller à la prise en compte de ces enjeux par le salaire ? Ce sont tout de même les employeurs. Or, ils tendent, depuis plusieurs années, à fuir leurs responsabilités en la matière. Il est donc impérieux de revitaliser le dialogue de branches. Et ça, c’est notre boulot de syndicalistes d’aller chercher des augmentations salariales. L’Etat peut favoriser le processus à cet échelon, par exemple en conditionnant les allègements de cotisations à de vraies dynamiques de négociations et d’évolutions salariales.

La France n’a toujours pas transposé la directive européenne sur la transparence salariale, dont l’un des objectifs est de réduire les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes. Est-ce qu’une telle situation vous inquiète ?

C’est un scandale ! Je suis très en colère quand j’entends le gouvernement soutenir que c’est à cause d’un agenda parlementaire surchargé. Un nombre d’heures précieuses a été perdu dans le débat autour du travail le 1er-Mai, alors qu’on s’en serait bien passé. C’est un choix politique qui revient à dire aux femmes : « Vous pouvez encore attendre. »

Faut-il revoir le financement de la protection sociale pour qu’il ne repose plus autant sur les actifs ?

Un débat sur le financement de notre système de solidarité s’impose, mais la vraie question, selon la CFDT, est de faire face aux défis démographiques, entre le vieillissement de la population et l’effondrement de la natalité. C’est ce que nous avons proposé dans le cadre de l’agenda autonome – un programme de discussions à la main des acteurs sociaux. Il faut une réflexion globale sur le modèle productif, sur l’impact de l’intelligence artificielle et de la transformation écologique. Une fois que nous nous serons mis d’accord sur le modèle social qu’il convient de bâtir dans une société qui veut sortir du tout-carbone, nous pourrons aborder la question des ressources à lui consacrer. Mais je refuse que ce soit le point d’entrée.

Des candidats à l’élection présidentielle, comme Edouard Philippe et Gabriel Attal, proposent de confier le pilotage du système de retraite aux partenaires sociaux : y êtes-vous favorable ?

François Bayrou, lorsqu’il était premier ministre, en parlait aussi. Ce n’est pas le sujet de la CFDT. Notre but est de construire un système robuste qui réponde aux défis démographiques, qui résout la question de la pénibilité, des carrières des femmes et qui soit financièrement pérenne. Si le pilotage est attribué aux organisations de salariés et d’employeurs, ce n’est pas pour qu’elles mettent en œuvre les décisions du gouvernement ou du Parlement. Avoir une place n’intéresse pas la CFDT. Ce qu’on veut, c’est pouvoir définir les règles.

Le délibéré du procès du RN a lieu le 7 juillet. Que Jordan Bardella ou Marine Le Pen soit candidat change-t-il quelque chose pour la CFDT ?

Pour la CFDT, non. Ça ne change rien car même s’il y a deux lignes au RN, les deux sont aux antipodes de ce que porte la CFDT et ne sont en rien des défenseurs du monde du travail.

Comment le RN tente de réécrire son discours sur le réchauffement climatique
Lara Pino Lerro
www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/07/01/comment-le-rn-tente-de-reecrire-son-discours-sur-le-rechauffement-climatique-a-l-epreuve-de-la-canicule_6717568_4355770.html

Après la canicule de juin en France, le parti d’extrême droite a tenté de gommer les propos climatosceptiques longtemps tenus par certains de ses membres, entre relativisation du consensus scientifique et critiques répétées du GIEC.

Alors que la France vient de connaître une canicule historique de par sa précocité et son intensité, la question du manque de préparation du pays aux événements climatiques extrêmes est au cœur du débat public. Parmi les critiques les plus virulents de l’exécutif, le Rassemblement national (RN). Omniprésents dans les médias ces derniers jours, ses représentants se sont relayés afin de souligner, comme le vice-président Sébastien Chenu, « l’incapacité de l’Etat, des gouvernements, à prévoir, à organiser les choses », plaider pour un plan de climatisation généralisé et flou, et regretter que les autorités publiques n’aient pas su entendre les recommandations des experts du climat.

Des prises de parole en forme de volte-face pour le RN, qui s’est historiquement illustré par les sorties climatosceptiques ou relativistes de certains de ses membres ainsi que par ses attaques répétées à l’encontre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Un passé pas si lointain que le parti d’extrême droite tente de minimiser, à moins d’un an de l’élection présidentielle.

« Nous [le Rassemblement national] n’avons jamais été climatosceptiques », a affirmé Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme, le 28 juin sur BFM-TV, doublant sa réponse d’un : « Zéro, personne. » Depuis quelques années, le parti a policé son discours en la matière : exit les sorties ouvertement climatosceptiques de Jean-Marie Le Pen qualifiant l’écologie de « préoccupation de bobo » ou ironisant sur le fait que sans lui « on mourrait de froid ».

Depuis sa prise du parti en 2011, Marine Le Pen n’a jamais directement contesté la réalité du réchauffement climatique, même si elle a pu en relativiser les causes ou désapprouver l’« alarmisme » des scientifiques.

Certains membres du parti, notamment au niveau local, ont néanmoins pu largement déroger à cette ligne. Lors des élections législatives de 2024, Le Monde a dénombré cinq candidats RN ayant tenu des propos climatosceptiques. Idem pour les municipales de mars, où plusieurs aspirants aux conseils municipaux n’ont pas caché leurs croyances climatosceptiques. Parmi eux, Amaury Navarranne, membre de longue date du parti, réélu au conseil municipal de Toulon, avait qualifié un réchauffement de 2,1 °C par rapport à l’ère préindustrielle de « cycle de notre Univers, de notre monde », ajoutant que « ce n’est quand même pas de notre faute. C’est la planète ». Au total, le média Vert en a épinglé une vingtaine, qui ont remis en cause l’existence du réchauffement climatique, nié son origine humaine ou minimisé sa gravité.

Si, parmi les cadres du parti, les propos climatosceptiques sont plus rares, plusieurs exceptions notables peuvent être pointées, comme Julien Sanchez, directeur de la dernière campagne municipale du RN, qui évoquait en 2010 un « pseudo-réchauffement climatique », ou Thomas Ménagé, aujourd’hui porte-parole du groupe RN à l’Assemblée, qui se questionnait en 2013 sur l’existence du phénomène et écrivait : « Quand je vois le temps en ce moment, je me demande s’il y a vraiment un réchauffement climatique. »

Une confusion entre météo et climat, caractéristique du discours climatosceptique, reprise le 5 janvier 2024 par l’actuel maire RN de Carcassonne, Christophe Barthès (alors député de l’Aude), qui ironisait : « Réchauffement climatique ? Dérèglement climatique ? Le 3 janvier 2024, la Suède a enregistré les températures les plus basses depuis vingt-cinq ans, avec − 43 °C. A cette heure, nous n’avons pas encore de commentaires du GIEC. Ils ne se sont toujours pas manifestés. »

« Réchauffement islamiste »

Au-delà de la négation du réchauffement climatique et du rôle des émissions humaines dans son aggravation, ce sont surtout les discours ayant tendance à relativiser ou minimiser ces phénomènes qui ont gagné en importance. En 2012, Marine Le Pen, alors candidate à la présidentielle interrogée par le média en ligne Terra Eco, n’hésitait pas à déclarer « ne pas [être] sûre que l’activité humaine soit l’origine principale [du] phénomène ».

Des propos qu’ont pu tenir d’autres membres du parti, comme Christophe Barthès, déplorant dans Le Monde en avril 2023 le peu de place laissée aux voix discordantes au sujet de l’impact climatique de l’homme ; Julien Odoul, député de l’Yonne – qui regrettait « la communication hystérique » du gouvernement à propos de la canicule en juin 2019, tout en lui conseillant de se concentrer sur « le réchauffement islamiste » – ; ou encore Mathilde Androuët, députée européenne, membre du bureau national du RN et de la commission environnement à Bruxelles. Cette figure centrale du parti sur l’écologie confiait au Monde en 2022 : « Le réchauffement climatique est vécu et réel, mais la vraie question est de savoir quelle est la part de l’activité humaine dedans. Le débat est ouvert », déclarait-elle, tout en conseillant l’ouvrage Climat, la part d’incertitude, de Steven Koonin (2021), célébré dans les milieux climatosceptiques pour sa remise en cause du consensus scientifique. Des propos assumés une nouvelle fois en décembre 2025 lors d’un entretien pour le média en ligne d’extrême droite Boulevard Voltaire.

Organisme « alarmiste »

Le Rassemblement national a également multiplié les critiques envers le GIEC. En 2023, comme le rapportait Le Journal du dimanche, Marine Le Pen se désolait d’un organisme qui « a toujours été alarmiste », tandis que la députée de l’Eure Katiana Levavasseur le qualifiait de « catastrophe pour le moral déjà très bas des Français ». La même année, sur France Inter, le député du Loiret Thomas Ménagé expliquait qu’on ne « peut pas [se] baser uniquement sur les données du GIEC », car « ils ont parfois tendance à exagérer ». Face à la polémique, il précisera plus tard avoir voulu viser « les recommandations » du GIEC et non son constat.

Une ligne de défense toujours assumée par le parti. Si certains reconnaissent des « maladresses » (Jean-Philippe Tanguy) ou regrettent de ne « pas [avoir] été clair[s] » (Thomas Ménagé) sur le GIEC, ils ne voient là que des phrases « isolées de leur contexte » (selon M. Tanguy).

Dans son entretien à Terra Eco en 2012, Marine Le Pen laissait pourtant peu de place à l’interprétation quant à sa position sur l’institution.

A la question « Vous remettez en cause les conclusions du GIEC ? », la présidente de ce qui était alors le Front national répondait : « Ça ne me pose aucun problème. (…) Ce ne sont pas les travaux du GIEC qui peuvent établir avec certitude que l’homme est la cause du changement climatique », avant d’ajouter que « le GIEC, c’est le consensus de ceux qui ont la parole. Ce sont les prêtres et les évêques du changement climatique ». Un discours jamais renié, mais difficile à assumer aujourd’hui, alors que les prévisions du groupe d’experts se confirment et que les événements météorologiques extrêmes se multiplient.

« Le dernier maillon de la chaîne ». Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré
Cécile Marchand
https://multinationales.org/fr/enquetes/le-systeme-bollore/le-dernier-maillon-de-la-chaine-les-magasins-relay-ligne-de-front-dans-la

 

Beaucoup d’entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l’avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l’enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d’extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d’instrumentalisation politique. Nous avons mené l’enquête dans les magasins de trente gares partout en France pour en avoir le cœur net.

« Aucun salarié n’est autorisé à s’exprimer auprès des journalistes ou de tout autre média. » Telles sont les consignes reçues par les salariés des magasins Relay en janvier 2026. La direction de la communication de cette filiale du groupe Lagardère expliquait vouloir « garantir la cohérence et la maîtrise des informations communiquées ». Depuis sa prise de contrôle par le milliardaire Vincent Bolloré, en effet, l’enseigne rouge et blanche est régulièrement accusée d’être transformée en vitrine des idées d’extrême droite. Sur les réseaux sociaux, les controverses se sont multipliées sur les choix de mise en avant de livres et titres de presse dans ces points de vente omniprésents dans les gares, les aéroports, les métros et les hôpitaux.

Suite au limogeage soudain du patron de Grasset en avril, les craintes suscitées par la concentration de pouvoir de Vincent Bolloré sur le monde de la culture, de l’édition et des médias sont revenues sur le devant de la scène. Pour Fabrice Février, codirecteur de l’Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, cette crise a servi à rappeler qu’« un contenu n’arrive jamais seul jusqu’à son lecteur ». Il y a autour de la publication d’un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd’hui entre les mains d’un seul homme, « porteur d’un projet politique parfaitement identifiable ».

Avec la diminution progressive du nombre de kiosquiers, les quelque 450 Relay – dont plus de 300 dans les gares, où ils sont en situation de monopole – jouent aujourd’hui un rôle central dans la distribution de la presse et des livres en France. Pour les magazines, ils peuvent représenter jusqu’à 20% des ventes. Pour les livres, les chiffres varient en fonction des maisons d’édition. Selon Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, les Relay peuvent peser 8 à 10% pour les livres de son groupe en poche, et 3 à 4 % pour les grands formats. Au-delà des parts de marché, il se joue dans ces librairies où flânent les voyageurs une véritable bataille des imaginaires, à travers les unes de journaux et les auteurs qui sont mis en valeur dans les rayons.

Le réseau des magasins Relay est-il devenu le dernier maillon de la chaîne, allant d’une idée jusqu’à ses lecteurs, progressivement façonnée par Vincent Bolloré pour mener sa croisade idéologique ? Ou est-il simplement le reflet de l’importance grandissante que prennent les idées réactionnaires dans la société ? Afin d’en avoir le cœur net, l’Observatoire des multinationales a enquêté aux quatre coins de la France, dans des gares de tailles diverses, en collectant soigneusement des données sur les livres et les titres de presse qui y étaient mis en avant (voir encadré méthodologique).

Chapitre premier. « Ce qui compte pour booster les ventes d’un livre, c’est son positionnement dans le magasin »

Dans son dernier essai, le cardinal Robert Sarah, prélat ultraconservateur connu pour ses propos homophobes et misogynes, s’exprime à propos de l’avortement. « C’est un massacre mondial qui fait apparaître à quelle décadence, à quelle dégradation et à quelle barbarie impitoyable conduit la culture de la mort, promue largement et financée massivement par le monde occidental. »

Cet ouvrage titré 2050 et publié aux éditions Fayard (elles aussi contrôlées par le groupe Hachette et son actionnaire Vincent Bolloré), s’est retrouvé, face visible, sur les tables d’un tiers des magasins Relay que nous avons visités lors de notre enquête. Il a été coécrit avec Nicolas Diat, un proche du milliardaire conservateur et, selon Le Nouvel Obs et Libération, le responsable du litige qui a mené à l’éviction du patron de Grasset.

« Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n’a rien à faire dans les Relay. »

Pourquoi les équipes de Lagardère Travel Retail, qui gère les enseignes Relay, ont-elles autant mis en avant cet essai malgré son succès commercial plutôt limité (3 740 exemplaires vendus six semaines après sa sortie selon GfK) ? Nous avons posé la question à l’entreprise, qui n’a pas souhaité nous répondre. « Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n’a rien à faire dans les Relay », commente un fin connaisseur de la maison d’édition, qui a tenu à conserver l’anonymat.

Notre enquête confirme que dans la catégorie « essais », les titres de la maison Fayard – qui accueille depuis son rachat par Vincent Bolloré la plupart des grands noms de l’extrême droite française – sont très visibles dans les Relay. D’un point de vue commercial, il est normal que les ouvrages de Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers ou de son neveu Pierre de Villiers, qui se vendent très bien, se retrouvent en nombre. Mais la présence d’autres livres, comme celui du cardinal Sarah, surprend. D’autant que d’autres succès de librairies d’auteurs plus à gauche du spectre politique, sélectionnés comme points de comparaison selon le top des ventes GfK, n’étaient pas ou presque plus distribués dans les magasins que nous avons visités.

Dernièrement, les soupçons d’ingérence de Vincent Bolloré dans les Relay ont été renforcés avec le refus de diffuser un livre-enquête sur Bernard Arnault. Publié aux éditions La Tribu, l’ouvrage avait été pré-commandé en 400 exemplaires sous X, pour protéger la confidentialité des informations qu’il contenait jusqu’à sa publication. À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que le livre leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement » et qu’il « ne se vendrait pas », selon des propos rapporté par son autrice Audrey Millet. Une forme de « censure » selon elle, alors que les deux milliardaires ont multiplié ces derniers temps les signes de bonne entente.

À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que leur livre-enquête sur Bernard Arnault leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement ».

Pourtant, deux semaines après sa publication, les ventes de son ouvrage avaient déjà dépassé celles du cardinal Bustillo, paru trois mois plus tôt. Lui aussi édité par Fayard, son essai intitulé Carnets corses, Tome premier a été diffusé dans les magasins Relay sur la période de notre enquête malgré des ventes quasi confidentielles. Au vu de la sélection très resserrée des boutiques en gare, qui ont de moins en moins de place dédiée aux livres et en particulier aux essais, ce choix étonne tout autant que celui du cardinal Sarah.

Dans d’autres parties du groupe Hachette, des pressions ont déjà été exercées pour médiatiser les deux cardinaux. En 2022, avant que Paris Match ne soit revendu à LVMH, la direction du journal aurait reconnu du bout des lèvres s’être fait imposer sa une dédiée au cardinal Sarah, associée à un portrait de six pages. En octobre 2025, l’hebdomadaire Femme actuelle s’est vu de manière similaire imposer une double page d’entretien, titrée « Le Christ est le coach qui nous apprend à vivre », à l’occasion de la sortie d’un autre livre du cardinal Bustillo. « Les journalistes de “Femme Actuelle” ont halluciné. Personne n’a voulu écrire ce papier qui déviait de la ligne éditoriale habituelle, alors la direction a pris une pigiste extérieure, une journaliste de CNews », se souvient Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT chez Prisma Media.

Certes, les mises en avant dans les Relay ne bénéficient pas qu’aux titres Fayard. C’est l’essai Les nouveaux maîtres, signé par des journalistes du Monde, qui a bénéficié de la meilleure exposition durant la période de notre enquête, devant les livres de Philippe de Villiers et Nicolas Sarkozy. Ce livre-enquête sur les milliardaires de la tech a été publié aux éditions Albin Michel, indépendantes mais diffusées par Hachette. Il est resté plusieurs semaines dans le « top 16 » des meilleures ventes affiché dans les Relay (tous genres confondus et au milieu de romans), alors que dans le classement GfK, il occupait dans le même temps la 66e place. Le classement affiché dans les Relay est établi, témoigne un diffuseur, « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse potentiellement une place à l’interprétation. Du côté des romans, dans cette catégorie de livres grands formats, la représentation de différentes maisons d’édition et la concordance avec le classement de référence semblait en revanche assurée.

Le classement affiché dans les Relay est établi « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse une place à l’interprétation.

Dans une récente enquête du journal Le Monde, les témoignages de différents éditeurs se succèdent pour infirmer les soupçons selon lesquels les Relay favoriseraient les titres publiés par des maisons appartenant elles aussi à Hachette. « En centrale, je n’observe aucune idéologie d’extrême droite, ni de partialité vis-à-vis de la ligne politique des livres que je leur propose », confirme Richard Gouard d’Actes Sud. Il se déclare par exemple content du traitement de l’essai de Salomé Saqué Résister, ou même de celui d’Olivier Legrain et Vincent Edin Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, tous deux publiés aux éditions Payot.

Alors comment expliquer la forte présence dans les Relay d’essais publiés par Fayard, dont certains n’ont qu’un succès commercial très limité ?

Un élément de réponse se situe dans les critères de sélection des ouvrages, qui sont distribués dans tout le réseau en quantités décidées par le siège. À partir d’un premier choix fait par les maisons d’édition, les équipes de Lagardère prennent leur décision finale en fonction des objectifs de vente, de la notoriété des auteurs et du plan média qui leur est présenté.

Grâce à la chambre d’écho offerte par la galaxie Bolloré, où les différents supports du groupe participent à la promotion croisée des contenus, les auteurs de Fayard peuvent facilement bénéficier d’une couverture dans CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche (JDD) ou JDNews. Le cardinal Sarah a ainsi pu faire la promotion de son essai 2050 à plusieurs reprises sur le plateau de CNews, ainsi que dans les colonnes et sur les réseaux sociaux du JDNews et du JDD.

« Il ne faut pas non plus négliger le rôle du centre logistique de Maurepas, appartenant à Hachette Distribution, auprès duquel les Relay s’approvisionnent directement », ajoute la salariée d’une maison d’édition, qui a souhaité garder l’anonymat. Tous les ouvrages distribués par Hachette sont déjà sur place, contrairement à ceux distribués par d’autres groupes comme Gallimard ou Interforum, ce qui réduit les coûts et facilite la diffusion de leurs livres dans les points de vente en gare et en aéroport.

Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C’est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines.

« La sélection c’est une chose, mais ce qui compte pour booster les ventes d’un livre c’est également son positionnement dans le magasin », rappelle Vincent Edin, le co-auteur de Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, critiquant la visibilité accrue des essais d’extrême droite dans les Relay depuis la prise de contrôle de Vincent Bolloré. Plusieurs vendeurs, qui ont accepté de parler malgré les consignes, nous ont affirmé décider par eux-mêmes du positionnement de la plupart des livres. Une employée d’une gare métropolitaine nous assure ainsi que même si elle ne choisit pas les quantités initiales livrées, elle reste libre de recommander les livres « qui se vendent bien ». Sauf exception pour le classement des meilleures ventes déjà mentionné – mis à jour chaque semaine par la direction – et pour les opérations commerciales, qui sont moins fréquentes que pour la presse et majoritairement réservées aux romans.

Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C’est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines. Interrogée à ce sujet, la maison Fayard qui les a édités n’a pas souhaité faire de commentaire, ni confirmer s’il s’agissait d’opérations commerciales. En octobre 2024, sous la pression des syndicats, la régie publicitaire de la SNCF a refusé la campagne publicitaire du livre signé par le président du Rassemblement national. Pourquoi refuser la publicité de ce livre dans les gares, mais pas au sein des Relay, exploités par une entreprise co-détenue par la SNCF ? Ce deux poids, deux mesures interroge, d’autant plus que plusieurs témoignages de vendeurs s’accordent pour dire que l’essai a été livré en très grandes quantités par la centrale dans les points de vent

En France, les organismes chargés d’une mission de service public – à l’image du groupe SNCF – sont tenus de veiller au respect des principes de laïcité et de neutralité du service public. C’est sur ce fondement que la régie publicitaire de la compagnie ferroviaire a refusé la campagne d’affichage pour le livre de Jordan Bardella, mais aussi pour celui de Gabriel Zucman Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin. Selon Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics, « le principe de neutralité doit être garanti sur l’ensemble du domaine public », pas seulement sur les panneaux d’affichage des gares mais aussi dans « les locaux concédés à des fins commerciales dans leur enceinte ».

Il souligne toutefois que « les choses sont quelque peu différentes » dans les Relay, dans la mesure où « les libertés d’expression, d’opinion, et la liberté de la presse doivent être prises en compte et mises en balance avec le principe de neutralité ». Il ne saurait donc y avoir par principe une interdiction de mise en vente des contenus de nature politique, idéologique et religieux.

Toutefois, l’avocat considère qu’une « juste conciliation entre ces libertés et principes devrait conduire à faire obstacle à ce que des contenus d’une même ligne politique, idéologique ou religieuse soient systématiquement mis en avant au détriment des autres. Dans ce cas, le principe de neutralité pourrait effectivement s’en trouver affecté. »

Chapitre deux. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux »

En rachetant le groupe Lagardère, Vincent Bolloré n’a pas seulement pris le contrôle des enseignes Relay et d’une dizaine de maisons d’édition, dont Fayard. Il a aussi mis la main sur Europe 1 et le Journal du Dimanche, deux médias dont il a rapidement fait partir la majorité de la rédaction pour la remplacer par des journalistes plus proches de ses idées, comme il l’avait déjà fait avec iTélé, devenu CNews. Il a aussi lancé en 2024 un nouvel hebdomadaire, baptisé JDNews, qui s’est distingué dès le départ par sa ligne très droitière et qui a récemment fait polémique pour une « une » pro-russe. L’enquête que nous avons menée dans les Relay montre une nette surreprésentation du JDNews, par rapport à son audience réelle, dans les zones non-payantes consacrées à la presse magazine.

Selon le classement de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), mesurant l’audience de la presse magazine française au premier semestre 2026, le JDNews, avec 678 000 lecteurs réguliers, arrive loin derrière d’autres hebdomadaires comme Paris Match, Le Point, Le Nouvel Obs, L’Express ou encore Marianne. Sur la période étudiée, il apparaît pourtant comme le cinquième magazine le plus mis en avant dans les Relay, juste derrière le Nouvel Obs. Il est notamment le deuxième plus présent en tête de gondole, dans des zones qui ne relèvent pas d’opérations commerciales.

Infographie : Sandra Mu

En 2025, le magazine s’écoulait à 148 000 exemplaires chaque semaine, en petite partie grâce à des ventes ponctuelles couplées à d’autres magazines du groupe, logés chez Prisma Media, comme Télé Loisirs, Capital ou Voici. « Les synergies sont partout au sein des différentes entités du groupe contrôlé par Bolloré. À Prisma, on nous dit de mettre du Canal + dans les programmes TV par exemple », réagit Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT. Au moment du rachat de Prisma par le magnat d’extrême droite en 2021, il aurait été dit selon lui en comité social d’entreprise (CSE) que l’intégration dans le groupe faciliterait les placements dans les Relay pour booster les ventes. Ce qui ne s’est pas vérifié dans les faits parce que, ajoute-t-il en référence au plan social en cours, « de toute façon, Bolloré veut détruire les titres de Prisma Media ».

La distribution de la presse est davantage régulée que celle de l’édition en matière de respect du pluralisme.

En théorie, la distribution de la presse est davantage régulée que l’édition en matière de respect du pluralisme. Quand un titre de presse est reconnu d’information politique et générale (IPG), un marchand de journaux ne peut pas refuser de le diffuser. Quand ils ont l’agrément de la Commission paritaire de la presse et des agences de presse (CPPAP) hors IPG, les journaux sont assortis dans les points de vente selon leurs chiffres de vente, en application des règles de l’accord interprofessionnel. L’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) est chargée de faire respecter ces règles. Elle nous a précisé ne jamais avoir reçu de plaintes d’éditeurs de titres de presse en lien avec leur placement dans les Relay.

De fait, de la même manière que pour les maisons d’édition, aucun magazine que nous avons interrogés pour cette enquête ne se juge mal traité par Lagardère – qui est pour eux un partenaire incontournable. Romain Jubert, le fondateur du magazine de société Vieux affirme « avoir de très bonnes relations avec les équipes de Relay » et être satisfait du positionnement de sa revue trimestrielle. Il voit plutôt dans le déploiement des titres d’extrême droite « le reflet des opinions de la société française ».

Tout comme dans les grandes et moyennes surfaces ou dans les maisons de la presse, il est possible pour les médias papier de souscrire à des offres commerciales, pour qu’un titre soit mis en avant dans les points de vente Relay. La plaquette officielle de Lagardère Travel Retail indique par exemple qu’une mise en avant en caisse dans 400 points de vente « STAR » pour « déclencher des achats d’impulsion » coûte 9 900 euros pour trois à quatre jours et 12 900 euros pour sept jours.

« Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes. »

Néanmoins, à en croire les témoignages des vendeurs qui ont accepté de nous parler anonymement, certains magazines sont mis en tête de gondole dans les Relay entre les rayons, sans budget publicité associé. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux.

Depuis que Bolloré est à la tête du siège, les magazines à mettre en rayon à l’entrée du magasin, à côté des produits alimentaires sont obligatoires », rapporte un vendeur dans un Relay d’une gare métropolitaine. Les données récoltées montrent que sur ces espaces, sur les côtés des rayons, le JDNews est effectivement très présent. Il est souvent exposé aux côtés d’autres magazines comme Le Nouvel Obs, L’Express et Le Point. Quand ils sont tous les quatre positionnés sur la même étagère, le titre appartenant à Bolloré est le plus visible, à hauteur d’œil. Une autre employée qui a travaillé trois ans dans un Relay d’une grande ville indique elle aussi qu’à partir du moment où « le directeur du JDD a changé » et que le supplément JD News a été ajouté, « ils ont été plus mis en avant ».

Nos données font ressortir d’autres anomalies, comme la présence dans les Relay de la revue satirique d’extrême droite La Furia, qui a perdu son agrément en juillet 2025 suite à une saisine de SOS Racisme. Les marchands de journaux ne sont plus obligés de la diffuser, la CPPAP ayant estimé que les propos qu’elle contient étaient susceptibles de faciliter des actes xénophobes et racistes pénalement réprimés et ne relevait donc pas d’un « intérêt général quant à la diffusion de la pensée ». Sur la couverture du dernier numéro du trimestriel, ouvertement raciste et LGBTphobe, une question est posée sous la moustache d’Adolf Hitler : « Faut-il le ressusciter ? » Pour Clémentine Elfasci, membre du pôle juridique de SOS Racisme, « d’autres distributeurs ont, suite à la décision de la CPPAP, arrêté de diffuser la revue. La SNCF doit faire de même dans les Relay en gares pour ne pas se rendre complice de la banalisation de la haine dans l’espace public. »

En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l’Est à Paris, autre surprise : la revue « Transitions & Energies » rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien.

En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l’Est à Paris, autre surprise : la revue trimestrielle Transitions & Energies, rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien, le Cérémé, aux côtés de l’un des ses proches partenaires Fabien Bouglé (lire notre article). Ce magazine au tirage limité prétend apporter un contrepoint aux débats sur les politiques énergétiques en n’hésitant pas à flirter avec le climato-scepticisme. Pour preuve cet extrait de l’édito du rédacteur en chef Eric Leser dans le numéro 28 de la revue (mars à mai 2026) : « La température moyenne à la surface de la Terre, un chiffre qui ne signifie pas grand chose en soi, est généralement estimée à environ 15°C, soit 4°C en dessous du seuil minimal de confort thermique pour l’être humain. Toutes choses égales par ailleurs, un léger réchauffement climatique serait bénéfique à la vie humaine. Il s’agit certes d’une analyse simpliste, mais on ne peut pas balayer la réalité physique d’un revers de main. »

Pour la climatologue Valérie Masson-Delmotte, « ces quelques phrases sont un condensé de déni scientifique, reflétant une ligne éditoriale tournée vers la désinformation, en contradiction totale avec les valeurs de la SNCF ». Le groupe valorise régulièrement le voyage en train comme une solution au réchauffement climatique et subit de plein fouet ses impacts, à l’image des nombreux trajets annulés à cause de la canicule qui s’est abattue récemment sur le pays.

Chapitre trois. Que fait la SNCF ?

Interrogée à plusieurs reprises pour cette enquête, la SNCF n’a pas souhaité faire de commentaires. En revanche, selon nos informations, un audit serait en discussion pour objectiver la logique commerciale derrière la sélection et la mise en avant des livres et magazines dans les magasins Relay. « On veut comprendre si des consignes ont été passées », nous a indiqué une source proche du dossier. SNCF Gares & Connexions n’a pas confirmé si l’audit aurait bien lieu. .

Historiquement, le fondateur du groupe Hachette, qui a ouvert sa première bibliothèque de gare en 1853 dans la Gare du Nord à Paris, s’était arrangé pour négocier des contrats d’exclusivité avec les compagnies ferroviaires. Cette exclusivité perdure aujourd’hui à travers un partenariat entre la filiale Gares & Connexions du groupe SNCF et Lagardère Travel Retail, appartenant au groupe Louis Hachette, lui-même détenu par Vincent Bolloré. C’est en novembre 2023 que ce dernier a finalisé cette acquisition, après trois ans et demi de négociations.

Gares & Connexions et Lagardère Travel Retail ont créé une société baptisée Lagardère & Connexions, dont ils sont co-actionnaires à parts égales, pour gérer les 328 boutiques réparties dans les gares. Ces boutiques comprennent dans certains cas d’autres enseignes que Relay, comme Monoprix ou la FNAC.

En janvier 2023, le contrat d’occupation temporaire a été renouvelé pour dix ans, suite à la modification des statuts et du pacte d’actionnaires de leur société commune. Ces modifications étaient censées permettre à la filiale de la SNCF d’exercer un « contrôle étroit » sur la co-entreprise et de bénéficier d’un plus grand pouvoir sur la majeure partie des décisions stratégiques.

Comment la SNCF exerce-t-elle donc ce « contrôle étroit » pour s’assurer que le principe de neutralité des services publics est respecté ou qu’aucun traitement de faveur n’a lieu entre Relay, les médias, les maisons d’édition et le distributeur Hachette appartenant tous au même groupe ? « En l’état des pièces dont je dispose, aucune stipulation contractuelle portant sur l’occupation d’emplacements en gares ne porte sur les modalités de détermination des titres de presse, livres et magazines mis en avant dans les Relay », analyse Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics. La directrice de Lagardère & Connexions a fait toute sa carrière chez Lagardère, et la commercialisation des produits est gérée par des employés de Lagardère.

Cette incohérence fait réagir le délégué syndical de Sud-Rail, Julien Troccaz. « On nous parle sans cesse d’éthique et de valeurs à la SNCF. Au siège, ils aiment commémorer l’engagement des cheminots dans la Résistance contre le nazisme. On ne peut pas, à la fois, célébrer cet héritage et aider Bolloré à diffuser des propos racistes, xénophobes, climato-sceptiques, misogynes et homophobes dans les Relay. » Le syndicat s’est déjà mobilisé avec succès pour appeler la SNCF à refuser la campagne publicitaire autour du livre de Jordan Bardella, mais aussi pour que la compagnie ferroviaire cesse d’offrir aux cheminots des coffrets cadeau Smartbox, appartenant au milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Dans le cas des Relay, il appelle la SNCF à assurer un « vrai contrôle ».

Guillaume Dasquié, membre du collectif d’auteurs les États généreux formé suite à la crise chez Grasset, formule la même demande en ce qui concerne les livres, afin qu’un « respect de la pluralité des opinions soit appliqué à la vente et aux choix de mise en avant dans les gares ». Critiquant « la logique de concentration qui fait petit à petit disparaître le pluralisme dans l’édition » et la possibilité pour Vincent Bolloré de « faire monter artificiellement un bouquin qui vient de nulle part », il avertit sur les risques du partenariat entre la SNCF et Louis Hachette Group.

« La SNCF a plus de responsabilités que ce que l’on aurait pu croire. »

« Ce qui est frappant, c’est que la SNCF a plus de responsabilités que ce que l’on aurait pu croire. L’inaction jusqu’ici relève d’une forme mauvaise volonté évidente », réagit Aurélien Saintoul, député LFI. « Elle aurait dû prendre en considération le risque d’instrumentalisation des Relay à des fins idéologiques, déjà connu au moment du renouvellement du contrat, et mettre des gardes-fou pour empêcher Bolloré de vampiriser de l’espace public à bas bruit », ajoute la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, porteuse d’une proposition de loi sur la concentration des médias.

Fabrice Février, co-directeur de l’Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, plaide de son côté pour des mesures plus structurelles permettant de limiter la concentration verticale culturelle. Le gouvernement pourrait selon lui s’inspirer du concept de « gatekeeper », utilisé par la Commission européenne pour réguler les plateformes et permettant de repenser la domination d’un acteur sur un marché. À ce titre, un acteur n’est pas considéré comme dominant parce qu’il détient une certaine part de marché, « il l’est parce qu’il contrôle un point de passage dont dépendent d’autres acteurs pour atteindre leurs marchés ou leurs publics », comme des médias, des capacités logistiques de distribution ou des points de vente.

« Ce monopole n’est pas une fatalité », déclare quant à lui Rémi Donaint, porte-parole d’Alternatiba, association membre de la coalition Désarmer Bolloré, qui avec Sud-Rail a lancé une pétition aux côtés de plusieurs mouvements et associations. « La SNCF doit y mettre un terme et laisser place à des acteurs diversifiés et indépendants. »

Épilogue

Dans le Relay de la Gare de Lyon à Paris, le rayon livres se démarque par rapport à tous les autres points de vente visités lors de notre enquête, avec une sélection plus progressiste et pluraliste. Cette exception – un « petit village gaulois » selon les propos d’un libraire-employé cité par Le Monde – s’explique par son statut un peu particulier. Au début des années 2000, les équipes de Relay ont décidé de s’associer à la chaîne suisse de librairie Payot dans quelques gares et aéroports pour répondre à une demande plus exigeante des voyageurs en matière de sélection littéraire. Depuis, le Covid est passé par là, et seul le Relay de la Gare de Lyon a encore la possibilité de s’approvisionner directement auprès des maisons d’édition, en complément des livres envoyés par la centrale.

Au moment où une partie de la classe politique, médiatique et littéraire s’émeut de la menace d’un « groupe médiatique et éditorial », qui « mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour » (selon les termes d’une tribune rassemblant 200 éditeurs et éditrices), cet exemple démontre qu’un autre modèle, moins dépendant des décisions du groupe Hachette et de son actionnaire majoritaire, est possible.
Méthodologie

Le travail d’analyse quantitative s’est déroulé sur une période de cinq semaines, du 9 mars au 12 avril 2026, dans trente gares de différentes tailles réparties sur tout le territoire (Grenoble, Villefranche-sur-Saône, Lyon, Chambéry, Besançon, Chalon-sur-Saône, Redon, Rennes, Vannes, Brest, Fleury-les-Aubrais, Orléans, Strasbourg, Dunkerque, Lille, Amiens, Paris Gare de l’Est, Paris Gare du Nord, Fontainebleau, Rouen, Caen, Le Havre, Bayonne, Montpellier, Brive, Toulouse, Marseille, Avignon, Nantes et Angers). La collecte de données hebdomadaire s’est portée sur : la présence d’une liste d’essais sélectionnés selon le classement des meilleures ventes GfK, les dates de sortie et une diversité d’opinions politiques exprimées ; l’analyse du classement des meilleures ventes de livres affiché dans les Relay ; la mise en avant de magazines dans les rayons des Relay.

Les mises en avant comptabilisées sont celles en caisse, sur des présentoirs individuels spécifiques sous-titrés (Focus, Must-Have, Star, On aime) appelé “Présentoir Flash” (selon les termes marketing des enseignes Relay) ou en tête de gondole. Les têtes de gondole sont les magazines mis en avant sur des étagères rouges sur les côtés des rayons. Les zones Actu ou Hors-Séries comportant plusieurs titres de presse magazine n’ont pas été comptabilisées car elles ne sont présentes que dans certains points de vente. À première vue, elles semblent plutôt pluralistes. La mise en avant d’un magazine plusieurs fois dans le Relay n’est pas comptabilisée. Lorsque c’est le cas, la mise en avant est comptée en priorité comme « En caisse », puis en second rang « Présentoir Flash », et enfin en « Tête de
gondole » (voir plus haut le schéma sur l’organisation d’un Relay).

La presse quotidienne n’a pas été analysée. Les chiffres sur les ventes de livre sont basés sur l’outil de comptabilisation et de classement de référence GfK, utilisé par la profession.

Pour collecter les données, l’Observatoire des multinationales a développé une méthode d’enquête participative, à laquelle ont pris part des membres d’Alternatiba, du syndicat Sud-Rail et des Soulèvements de la Terre. Des tableaux ont été remplis chaque semaine. Les données ont été vérifiées par l’Observatoire des multinationales grâce à des photos dans 92% des cas. Les 8% qui n’ont pas pu être vérifiés n’ont pas d’impact significatif sur l’interprétation des résultats. Tous les Relay étant organisés de manière différente, il n’est pas toujours facile de comparer les techniques de mise en avant. La méthodologie permet grâce à des catégories assez larges de classifier les types de mises en avant de la presse magazine. Néanmoins, il peut arriver que des anomalies se soient glissées dans le set de données, par exemple lorsque nous avons trouvé des présentoirs spécifiques pour un magazine comme JDNews. Ces présentoirs ne semblent pas relever d’opérations commerciales car ils sont pérennes mais sont quand même classifiés comme « Présentoir Flash ».

Le travail d’analyse quantitative a été complété par une série d’entretiens et l’obtention de différents documents. SNCF Gares & Connexions, Lagardère Travel Retail et Fayard ont été contactés pour confirmer et commenter nos conclusions, mais n’ont pas répondu.