Lurra zaintzeko urrats ederrak
Maryse Cachenaut
www.enbata.info/articles/lurra-zaintzeko-urrats-ederrak
Article
2026an, Ama Lurra zaintzeko urrats ederrak egin dira. Domintxinen, ondare baten transmisioari esker, 9 hektarea laborantzarako babestu dira eta etxe zaharra 6 bizitegi sozial bihurtzeko bidea ireki da. Lege-aldaketek ere laborantza-lurrak babesteko tresnak indartu dituzte. Bi adibide horiek erakusten dute lan kolektiboak emaitza ekar dezakeela.
Kristiane Etxaluz, Alfonso Etxegarai haren senarra, eta Jean-Pierre Etxaluz haren anaia konbentzituak ziren hautatu zutelarik beren ondarearen zati bat Lurzaindiari eta COL (Comité Ouvrier du Logement kooperatiba) egiturari ematea… ematea, bai bai! Emaitza honek 9 hektarea ditu, baita Domintxinen kokaturiko etxe zahar bat ere.
Emaitza hau Lurzaindiari eginez, lurrak behin betiko merkatutik ateratzen dira, eta Lurzaindiak bere laborantza bokazioa denboran zehar bermatuko du. Baratzegintza, kalamua, ekilorea eta garia ekoizten ahalko dira laborantza biologikoan eremu horretan.
Bizitegiak, etxearen zahar berritzearekin
Laborantza zaintzeaz gain, bigarren proiektu bat garatuko da etxearen zaharberritzearekin, COLi esker. Proiektu horrek konkretuki erakusten du laborantza aktibitate bat atxik daitekeela, bizitegiari aterabide bat atzemanez ber denboran. Etxe aski handia denez, 6 bizitegi sozial egiten ahalko dira. Lurzaindiaren eta COL egituraren helburua baita ere bizitegiak proposatzea inguruetan instalatuak diren laborariei.
« Laborantza herrikoi eta iraunkorra eta laborari kopurua atxiki nahi baditugu, baldintza egokiak sortu beharko dira, gazteak motibatzeko: lehentasunez lurrak proposatuz eta bizitegiak ere lan eremuetatik hurbil. »
Laborantza herrikoi eta iraunkorra eta laborari kopurua atxiki nahi baditugu, baldintza egokiak sortu beharko dira, gazteak motibatzeko: lehentasunez lurrak proposatuz eta bizitegiak ere lan eremuetatik hurbil.
Legea aldatu
2026an egin den bertze urrats bat aipatu behar da naski! Laborantza lurrak hobeki zaintzeko legedian sartu diren neurri berriak begi onez ikusten ditugu.
Duela guti lau neurri garrantzitsu pasa ziren, Peio Dufau diputatuaren lanari esker. Horietarik bat aipatzen dugu hemen.
Arbonako okupazio denboran legearen hutsuneak salatu genituen. Lur batzuk laborantza erabilera galdua zuen etxe batekin batean saltzen zirelarik, usu aisialdi leku bilakatzen ziren… eta ez zen tresna handirik horren geldiarazteko legeari begira.
Horregatik abiatu zen garaian 4 hilabeteko okupazioa, onartezina zen saltzea geldiarazteko.
Holako kasu gehienetan, laborantza erabilera galtzen da, eta saltzea prezio espekulatiboan egiten. Hemendik goiti, lege aldaketari esker, bide batek edo erreka batek etxea eta laborantza lurrak bereizten baditu, notarioek beharko dituzte bereiz saldu. Ondorioz laborantza lurrak salbatzeko xantza gehiago izanen da. Neurri honek ez du dena konpontzen baina zentzuzko neurria da dudarik gabe.
Domintxineko transmisioak eta legean sartu diren neurri berriek badute gauza amankomuna. Biek helburu ederra zerbitzatzen dute: laborantza lurraren zaintzea. Biak amets batetik abiatu dira, biek bide berriak jorratu dituzte, eta azkenean, gogoeta eta lan kolektiboari esker sortu dira!
Eguneroko bizian badira hainbat gauza ilun salatzekoak eta gaizki joan direnak… Beraz urrats ederrak egiten direnean azpimarratu behar dira! Ea, Marienian ere berri on bat ukanen dugun urte bukaera aitzin…
Une fondation pour transmettre et préserver
A Domezain, les frère et soeur Etxaluz ont fait don de terres agricoles à Lurzaindia et d’une maison à rénover au COL, qui va créer six logements. La preuve par l’exemple qu’activité agricole et production de logements peuvent ne pas s’opposer !
Dans un territoire où le foncier est soumis à une forte pression spéculative, le don à Lurzaindia, qui permet de préserver des terres agricoles en les sortant définitivement du marché, est remarquable.
La fondation Lurzaindia offre deux possibilités pour agir dans la durée : le don (en nature ou en argent) ou le legs d’une partie de son patrimoine après son décès.
Transition hors des énergies fossiles : que peut apporter la feuille de route de la présidence de la COP 30 ?
Hélène Van Rossum, Responsable de recherche sur la diplomatie et les politiques climatiques & Marta Torres
Gunfaus, Directrice du programme Climat
www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/billet-de-blog/transition-hors-des-energies-fossiles-que-peut-apporter
Article
Le 3 novembre 2026, la présidence brésilienne de la COP 30, qui s’est tenue à Belém l’an dernier, a publié la Feuille de route mondiale sur la transition hors des énergies fossiles (TAFF en anglais). Dans le contexte de la plus grave crise énergétique de l’histoire, déclenchée par la guerre en Iran, cette question devrait occuper une place centrale dans les discussions de la COP 31 à Antalya, qui s’ouvre dans quelques jours. Ce billet de blog examine en quoi consiste cette feuille de route, ce qui va se jouer à Antalya, comment elle s’articule avec d’autres initiatives en cours, comme la première conférence internationale sur la TAFF, organisée en avril à Santa Marta (le « processus de Santa Marta »), et comment elle peut aider les pays à tracer leurs propres trajectoires pour s’éloigner des énergies fossiles tout en répondant à leurs priorités nationales, telles que les besoins de développement, la sécurité énergétique ou la compétitivité économique.
La feuille de route mondiale de la présidence de la COP 30 : un cadre quantitatif pour cerner les capacités des pays et leur exposition aux énergies fossiles
Lors de la COP 28 (Dubaï, 2023), les pays se sont accordés, dans le cadre d’un ensemble d’efforts mondiaux interdépendants, pour « opérer une transition juste, ordonnée et équitable vers une sortie des combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques » et « tripler les capacités de production d’énergies renouvelables et doubler le taux annuel moyen d’amélioration de l’efficacité énergétique d’ici à 2030, le tout au niveau mondial ». Quelques années plus tard, les progrès s’avèrent inégaux. Si le déploiement des énergies renouvelables bat de nouveaux records, la consommation de pétrole, de gaz et de charbon atteint elle aussi des sommets historiques. Dans un contexte géopolitique tendu, les pays auront du mal à trouver un consensus à la COP 31 sur des objectifs de TAFF plus ambitieux que ceux formulés en 2023 (Iddri, 2026a). La mise en œuvre n’en reste pas moins urgente. La feuille de route mondiale de la présidence de la COP 30 et le processus de Santa Marta illustrent deux manières de la faire progresser dans le cadre de la gouvernance climatique internationale.
Lors de la COP 28 (Dubaï, 2023), les pays se sont accordés, dans le cadre d’un ensemble d’efforts mondiaux interdépendants, pour « opérer une transition juste, ordonnée et équitable vers une sortie des combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques » et « tripler les capacités de production d’énergies renouvelables et doubler le taux annuel moyen d’amélioration de l’efficacité énergétique d’ici à 2030, le tout au niveau mondial ». Quelques années plus tard, les progrès s’avèrent inégaux. Si le déploiement des énergies renouvelables bat de nouveaux records, la consommation de pétrole, de gaz et de charbon atteint elle aussi des sommets historiques1. Dans un contexte géopolitique tendu, les pays auront du mal à trouver un consensus à la COP 31 sur des objectifs de TAFF plus ambitieux que ceux formulés en 2023 (Iddri, 2026a). La mise en œuvre n’en reste pas moins urgente. La feuille de route mondiale de la présidence de la COP 30 et le processus de Santa Marta illustrent deux manières de la faire progresser dans le cadre de la gouvernance climatique internationale.
À l’ouverture de la COP 30, le président brésilien Lula a appelé les pays à discuter d’une feuille de route pour mettre en œuvre la TAFF, « sans imposer quoi que ce soit à personne, sans fixer de délai »2. Faute de consensus entre les pays, la proposition a été reprise, à titre de compromis, sous la forme d’une initiative volontaire de la présidence, appelée à être publiée avant la COP 31. Nourrie par de nombreuses consultations avec les gouvernements et les acteurs non étatiques, et par 268 contributions officielles recueillies lors de l’appel public, la feuille de route identifie les obstacles nationaux et internationaux auxquels se heurtent les pays dans leur transition hors des énergies fossiles, ainsi que les leviers susceptibles d’accélérer l’action. En premier lieu, elle examine les différentes dimensions de ce défi, à savoir i) comment agir sur la demande d’énergies fossiles dans l’ensemble des usages finaux, des systèmes électriques aux transports et au bâtiment, au moyen de diverses politiques, notamment l’efficacité énergétique, le déploiement à grande échelle des énergies renouvelables et l’électrification ; ii) comment agir sur la production (l’offre) d’énergies fossiles, en fonction de la disponibilité de solutions de substitution bas-carbone et de la compétitivité des filières fossiles ; iii) comment conduire les transitions économiques, notamment en accédant à des financements abordables pour diversifier l’économie et en gérant l’exposition budgétaire des pays producteurs d’énergies fossiles.
En second lieu, elle met à la disposition des pays l’approche de Belém sur la préparation à la transition (Belém Readiness Approach), qui leur permet de se situer par rapport aux autres pays en matière de préparation à la TAFF, en fonction de leurs capacités à gérer la transition et de leur exposition aux énergies fossiles, au regard des trois dimensions définies dans la feuille de route. Un pays disposant de faibles capacités à gérer la transition et fortement exposé à la transformation de la demande (car très dépendant des énergies fossiles) se heurtera par exemple à davantage d’obstacles et de difficultés dans sa transition. Cette approche aide à classer les pays en différentes catégories et à cibler en priorité les leviers les plus efficaces pour mettre en œuvre la TAFF.
C’est en identifiant des leviers spécifiques en fonction des niveaux d’exposition et de capacité définis par chaque pays que la présidence entend faire de la feuille de route un outil concret pour accompagner la mise en œuvre et catalyser l’action.
Le processus de Santa Marta : une « coalition des volontaires » pour accueillir des discussions internationales
Les difficultés rencontrées pour aborder la TAFF dans le cadre de l’ordre du jour officiel des COP ont également conduit un groupe de pays, qui se présentent comme une « coalition des volontaires », à créer un nouvel espace international. Avec le soutien de nombreuses organisations de la société civile, la Colombie et les Pays-Bas ont organisé en avril 2026 à Santa Marta la première conférence internationale sur la TAFF (désormais souvent appelée « processus de Santa Marta »), à laquelle ils ont convié les pays ayant publiquement soutenu la poursuite des discussions sur ce sujet, par exemple en signant une déclaration ou en rejoignant une coalition. Tous les pays n’ont donc pas été invités ; certaines grandes économies émergentes, comme la Chine et l’Inde, ne l’ont pas été malgré leurs progrès remarquables dans le déploiement des énergies renouvelables (Iddri, 2026b).
Les participants à la conférence de Santa Marta l’ont décrite comme un cadre constructif, ayant permis des discussions approfondies sur les obstacles, les solutions et les lacunes dans les connaissances. Trois axes de travail ont été lancés pour structurer les efforts à venir, à savoir i) la collaboration en vue d’élaborer des feuilles de route nationales et régionales de transition hors des énergies fossiles ; ii) la transformation des systèmes financiers afin de faciliter la TAFF ; iii) la progression vers un système commercial sans énergies fossiles. L’Irlande et Tuvalu ont été annoncés comme co-organisateurs de la deuxième conférence sur la transition hors des énergies fossiles, prévue en 2027 ; elle se tiendra à Tuvalu à l’été, tandis que des réunions préparatoires auront lieu à Dublin.
Amorcer des trajectoires nationales de transition hors des énergies fossiles
La feuille de route mondiale et le processus de Santa Marta sont deux exemples de ce qui peut être entrepris au niveau international pour accélérer la mise en œuvre de la TAFF. Portée par la présidence de la COP, la feuille de route mondiale vise à offrir un cadre inclusif sur lequel tous les pays, y compris les grands producteurs et consommateurs d’énergies fossiles, peuvent s’appuyer dans leurs processus nationaux. Elle se présente principalement sous la forme d’un rapport qui ne requiert ni négociation ni approbation formelle des pays, et se veut avant tout un outil concret pour soutenir et promouvoir la mise en œuvre. Son appropriation et son suivi dépendront donc largement de la manière dont les pays choisiront de s’en emparer et de mettre à profit ses recommandations. En l’absence d’un processus de suivi adopté à la COP 31, son impact risque de rester limité.
Le processus de Santa Marta, quant à lui, s’appuie sur les analyses techniques menées au sein des axes de travail et s’articule autour d’une série de réunions offrant une plateforme de dialogue, d’échanges entre pairs et d’engagements politiques. En ciblant une « coalition des volontaires », il risque toutefois de ne pas réunir les acteurs clés autour de la table ; les efforts de mise en œuvre resteront alors limités à des pays qui pèsent moins dans la production et la consommation d’énergies fossiles.
Ce processus a également incité les pays à élaborer leurs propres trajectoires nationales de TAFF et constitue peu à peu un écosystème de partenaires internationaux pour appuyer ces efforts. La France, les Pays-Bas et l’Allemagne ont désormais publié leurs feuilles de route nationales pour la TAFF, tandis que quelques autres pays (Brésil, pays du Pacifique) ont commencé à préparer la leur. Ces documents peuvent constituer de précieux outils pour susciter des discussions nationales sur l’orientation de la transition de chaque pays, évaluer les progrès accomplis et déterminer où des ajustements pourraient s’avérer nécessaires.
Les stratégies de développement à long terme à faibles émissions (LT-LEDS) élaborées au cours de la dernière décennie offrent à cet égard des enseignements importants3. Même si leur portée est plus large et s’étend à l’ensemble de l’économie, y compris aux émissions liées à l’utilisation des terres, leur préparation a permis d’acquérir une expertise extrêmement pertinente pour planifier la TAFF, notamment en matière de scénarios, d’analyse macroéconomique, de dispositifs institutionnels et de relations avec les parties prenantes. Les processus LT-LEDS visent en effet à adopter une perspective de long terme pour éclairer l’action à court terme et à intégrer la structure de l’économie nationale, afin de rendre compte des enjeux économiques de la transition et pas uniquement des émissions. Les pays devraient donc s’appuyer sur les connaissances, les savoir-faire et les processus existants plutôt que de partir de zéro lors de l’élaboration de leurs feuilles de route nationales pour la TAFF, y compris lorsqu’ils appliquent l’approche de Belém proposée par la feuille de route mondiale. Il est également important de préciser que ces feuilles de route nationales ont vocation à soutenir la mise en œuvre, et non à remplacer la communication officielle des contributions déterminées au niveau national (CDN)4.
Le réseau Deep Decarbonization Pathways de l’Iddri réunit des experts issus des pays concernés et vise à aider les gouvernements à définir des trajectoires de décarbonation profonde réalistes, construites à partir des réalités nationales. Ses travaux ont montré que les trajectoires nationales vers la neutralité carbone impliquent une baisse ininterrompue de l’utilisation directe des énergies fossiles d’ici à 2050 et au-delà, tout en restant compatibles avec les priorités socio-économiques de chaque pays5.
En conclusion, la feuille de route mondiale de la présidence de la COP 30 vient compléter le processus de Santa Marta et apporte une contribution utile aux discussions internationales sur la transition hors des énergies fossiles. Sa valeur dépendra en définitive de sa capacité à catalyser la mise en œuvre au niveau national et à favoriser une coopération internationale fondée sur les besoins. Pour ce faire, la feuille de route appelle à lancer un Mutirão de la TAFF, soit un programme collectif destiné à accélérer l’action coordonnée au cours de cette décennie critique, jusqu’en 2033.
L’objectif d’électrification proposé par la présidence de la COP 31, qui vise à porter à 35 % la part de l’électricité dans la consommation mondiale d’énergie finale d’ici à 2035, constitue un autre exemple des efforts déployés à l’échelle internationale pour accélérer la TAFF. C’est désormais aux pays de tracer leurs propres trajectoires pour s’éloigner des énergies fossiles, à l’heure où cette dépendance a coûté aux pays importateurs des milliards de dollars.
1 – AIE, World Energy Outlook 2025 : https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025/executive-summary?language=fr
2 – https://earthjournalism.net/stories/brazils-president-lula-calls-for-a-climate-transition-without-setting-deadlines-at-cop30
3 – 2050 Pathways Platform : https://2050pathways.org/resource-hub/beyond-targets-demystifying-long-term-climate-strategies/
4 – Dans le cadre de l’Accord de Paris, les Parties sont tenues de communiquer des CDN successives tous les cinq ans, dans lesquelles elles présentent leurs engagements nationaux en matière de climat.
5 – DDP Annual Report 2024 : https://ddpinitiative.org/ddp-annual-report-2024/
Aides publiques aux entreprises : 3 mesures pour enfin les conditionner
RAC
https://reseauactionclimat.org/aides-publiques-aux-entreprises-3-mesures-pour-enfin-les-conditionner
Article
À l’issue d’un hackathon réunissant économistes, juristes, syndicats, patronat et ONG, le Réseau Action Climat détaille des leviers concrets pour mettre fin à des soutiens publics sans contrepartie, ici illustrés avec les cas d’ArcelorMittal, d’ExxonMobil, de Renault et de Stellantis.
En pleine contestation sociale et débat parlementaire sur le budget 2027, le Réseau Action Climat rend publiques trois mesures structurelles pour rendre enfin possible l’efficacité sociale et environnementale des aides publiques aux entreprises. De l’aveu du gouvernement de Sébastien Lecornu, l’État distribue 166 milliards d’euros aux entreprises sous forme d’aides directes ou d’allégements variés. En 2025, la commission d’enquête menée par le sénateur Fabien Gay estimait les aides publiques aux entreprises à 211 milliards d’euros (7 % de PIB) et soulignait le manque de transparence sur les objectifs, les bénéficiaires et les résultats de ces aides.
Si le montant global peut faire débat en fonction du périmètre choisi, les limites des mécanismes actuels font consensus parmi tous les experts. A l’heure actuelle, certains dispositifs d’aides publiques, à l’image du Crédit Impôt Recherche (CIR), offrent trop peu de garantie d’efficacité et sont souvent alloués sans aucune contrepartie sociale ou écologique. Pire, une entreprise privée peut ne pas respecter la loi, que ce soit vis-à-vis du droit environnemental ou du droit du travail, et tout de même percevoir des aides publiques massives.
“Dans un contexte marqué par des finances publiques contraintes, par le besoin d’accélérer la transition écologique et par de profondes mutations industrielles, chaque dépense publique doit produire efficacement des bénéfices collectifs. Les aides publiques directes et indirectes peuvent être utiles si, et seulement si, elles respectent des conditions précises”, déclare Aurélie Brunstein, responsable Industrie du Réseau Action Climat.
A l’heure où le gouvernement demande de multiples sacrifices aux Français.es et prive la transition écologique de moyens suffisants, il est incompréhensible que les entreprises privées et leurs actionnaires bénéficient d’un soutien massif, via des dispositifs dont l’efficacité est souvent limitée et sans contrepartie sociale et écologique.
Les trois propositions du Réseau Action Climat contenues dans la note « Comment réaligner les aides publiques aux entreprises avec l’intérêt général ? 3 propositions nées de l’intelligence collective » sont les suivantes :
- Conditionner le crédit impôt recherche (CIR) à la mise en œuvre d’un plan de transition climatique par les grandes entreprises et à des activités de R&D environnementalement durables,
- Conditionner toute aide publique à l’avis conforme du Comité social et économique (CSE) pour les grandes entreprises,
- Créer un passeport aux aides publiques pour les grandes entreprises. Ce passeport pourra être obtenu si l’entreprise n’a pas fait l’objet de sanctions judiciaires ou administratives relatives au respect du droit en matière de fiscalité, de rémunération minimale des salariés, de discrimination, de harcèlement ainsi qu’au respect de l’obligation d’établir un bilan des gaz à effet de serre.
Ces mesures ont été conçues lors d’un hackathon (exercice d’innovation collective) qui a réuni économistes, juristes, organisations syndicales et patronales, ONG. Elles sont applicables à court terme.
En parallèle du travail d’élaboration de ces 3 mesures, le Réseau Action Climat a recensé et analysé les comportements écologiques et sociaux de plusieurs grandes entreprises qui reçoivent des montants d’aides publiques colossaux. C’est le cas du groupe pétrochimique ExxonMobil qui a touché 20 millions d’euros en 2023, d’ArcelorMittal qui empochait 293 millions d’euros d’aides publiques françaises en 2023 ou encore des constructeurs automobiles français.
ArcelorMittal
Premier émetteur industriel de gaz à effet de serre en France, et seul producteur d’aciers de haute qualité et spécialisés en France, ArcelorMittal use de ce levier stratégique pour faire financer sa décarbonation par la puissance publique, voire par les Français. A Dunkerque, l’Etat avait proposé 850 millions d’euros de subvention pour un projet d’acier vert à base d’hydrogène.
Le groupe a finalement fait marche arrière, préférant un projet de décarbonation moins ambitieux, évalué à 1,3 milliard d’euros et dont la moitié devrait être financée par des certificats d’économie d’énergie, dont le coût est en général répercuté sur les factures d’énergie des ménages. En parallèle, l’entreprise, dont le siège est installé au Luxembourg, a versé 12 milliards de dollars de dividendes à ses actionnaires entre 2021 et 2024, tout en bénéficiant de 293 millions d’euros d’aides publiques françaises en 2023, en dépit d’un historique de fermetures politisées (Gandrange et Florange) et d’un plan social visant 600 emplois annoncé en 2025. Plutôt que d’investir dans des projets de décarbonation ambitieux, le groupe déploie ses moyens dans le lobbying, pour obtenir des protections commerciales de l’Union européenne ou encore affaiblir le marché carbone pour échapper au coût du carbone pour ses émissions.
A ce tableau s’ajoute le coût humain de ses activités : aux abords de ses sites à Dunkerque et Fos-sur-Mer, les pollutions atmosphériques documentées exposent les riverains et les travailleurs à des risques sanitaires, tandis que ses mines au Mozambique et au Liberia font peser des dangers similaires sur les populations locales. ArcelorMittal cherche à échapper à ses responsabilités sociales et environnementales, avec l’aide financière de l’Etat.
ExxonMobil
En 2024, ExxonMobil a décidé d’arrêter ses activités chimiques sur son site de Gravenchon à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime). Cela a entraîné la fermeture d’un vapocraqueur et la suppression de 677 postes. Fin 2025, l’entreprise signait une convention avec l’État pour limiter l’impact du plan social et s’engager pour la revitalisation du territoire : les deux sociétés d’ExxonMobil (Esso S.A.F et ExxonMobil Chemical France) se sont ainsi engagées à verser une contribution financière de 1,8 million d’euros pour la création de 250 emplois locaux. Un engagement à comparer avec les aides touchées par l’entreprise sur la période récente, d’un montant bien supérieur.
Le rapport sénatorial de 2025 portant sur les aides publiques aux entreprises estimait ainsi que ExxonMobil a touché « 5,4 millions d’euros de CICE en cumulé » pour ce seul dispositif entre 2013 et 2018. Auditionné par la commission d’enquête du Sénat en avril 2025, le groupe avait également communiqué des chiffres détaillés sur les aides reçues. Pour la seule année 2023, 20 millions d’euros d’aides publiques avaient été reçues par l’entreprise, d’après son PDG : “la répartition est la suivante : 9,8 millions d’euros d’aides aux industries très énergivores, 8,7 millions d’euros d’aides à l’investissement, 1 million d’euros d’aide à la recherche et au développement et 0,4 million d’euros d’aides à l’emploi ».
Automobile : Renault, Stellantis
Depuis plus d’une décennie, les pouvoirs publics ont mobilisé des montants d’aides exceptionnels pour soutenir la filière automobile française. Entre les dispositifs de soutien direct (8 milliards d’euros d’aides et d’investissements lors du Plan de soutien à l’automobile de mai 2020), les aides à la demande (1,5 milliard d’euros pour le bonus écologique et la prime à la conversion en 2024) ou encore les prêts garantis par l’Etat (5 milliards d’euros pour Renault en 2020), le secteur automobile français est massivement soutenu par la puissance publique.
Mais ces dispositifs d’aides publiques contrastent fortement avec les répercussions sociales et industrielles découlant des choix stratégiques des constructeurs nationaux. La délocalisation des modèles à fort volume (comme la Clio ou la Twingo côté Renault, ou la Peugeot 208 ou la Citroën C3 pour Stellantis) vers la Turquie, la Roumanie, le Maroc, l’Espagne ou la Slovénie, couplée à la stratégie de montée en gamme et de réduction des volumes, a conduit à un effondrement industriel. Ainsi, la production combinée des constructeurs français sur le sol national s’est effondrée de plus de 50 % en vingt ans, passant de près de 3,5 millions de véhicules assemblés au milieu des années 2000 à moins d’un million par an. L’arrêt des lignes d’assemblage à Flins et la restructuration d’usines phares comme Poissy ou Rennes-La Janais ont entraîné la disparition de milliers d’emplois industriels directs, tout en affaiblissant la chaîne de sous-traitance locale. Au total, ce sont plus de 140 000 emplois qui ont été détruits entre 2010 et 2023.
Dans le même temps, Stellantis a versé 15,2 milliards d’euros de dividendes à ses actionnaires entre 2021 et 2025. De son côté, Renault a versé respectivement 540 millions et 645 millions d’euros à ses actionnaires en 2024 et 2025.
En parallèle, le prix d’un véhicule neuf français est passé de 20 000 euros à 35 000 euros en 10 ans du fait de la stratégie de montée en gamme des constructeurs, éloignant la majorité de la population du marché du neuf mais aussi du marché de l’occasion, où les véhicules demeurent inaccessibles pour beaucoup de Français.es. En conséquence, le parc automobile peine à se renouveler, maintenant des véhicules vieillissants, polluants et chers à l’usage en circulation. Résultat, les émissions de gaz à effet de serre du secteur automobile tardent à baisser significativement, et la pollution de l’air à proximité des axes routiers demeure un enjeu de santé public majeur en France.
Pour résumer, le décalage entre les financements publics massifs engagés pour soutenir les constructeurs automobiles français, et les stratégies de ces derniers ont aujourd’hui des conséquences majeures sur l’environnement, les emplois, la compétitivité, la santé et le pouvoir d’achat des Français.es, à rebours de l’intérêt général.
Comment réaligner les aides publiques aux entreprises avec l’intérêt général ? 3 propositions nées de l’intelligence collective : https://reseauactionclimat.org/wp-content/uploads/2026/10/rac-policy-note-esc-vfinale.pdf
« Face à la colère sociale, la transformation écologique est une réponse très concrète, à hauteur de vie »
Théodore Tallent, Politiste
www.lemonde.fr/idees/article/2026/11/05/face-a-la-colere-sociale-la-transformation-ecologique-est-une-reponse-tres-concrete-a-hauteur-de-vie_6806856_3232.html
Article
Le politiste Théodore Tallent défend, dans une tribune au « Monde », l’idée que des politiques publiques qui assureraient une protection à la fois contre les risques climatiques et contre la précarité de ceux dont la vie dépend des énergies fossiles permettraient de sortir la France de la crise.
Depuis des semaines, la colère gronde dans le pays. C’est d’abord celle des jeunes, celle d’une génération confrontée à l’abandon de l’Etat, à des conditions d’études indignes – professeurs absents ; salles trop chaudes l’été, trop froides l’hiver –, mais aussi à un avenir incertain, source d’anxiété face aux transformations du monde et à la crise climatique. C’est ensuite celle de ces Français aux budgets contraints, étranglés par la crise du carburant, entre des factures d’essence qui explosent, des familles qui renoncent à des vacances et aux loisirs des enfants, et un hiver qui annonce déjà de nouveaux renoncements pour payer le chauffage. Cette colère, c’est celle des vies qui se rétrécissent.
Ses causes sont multiples et ne touchent pas seulement à l’écologie. Elle tient au moins en partie à la pression que le monde fossile fait peser sur nos sociétés. Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz [le 28 février, en raison du conflit lancé par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran], la dépendance au pétrole et au gaz met directement en lien nos budgets avec les guerres et les désordres du monde. En contrepoint, sur fond de crise économique, des usines ferment, nous poussant à importer ce que nous pourrions produire.
Sans parler de cet été, des 96 000 hectares de forêt brûlés en France, des centaines de maisons ravagées, de la surmortalité lors des épisodes de canicule (7 300 décès excédentaires), et des millions d’élèves et de travailleurs qui ont suffoqué dans des bâtiments inadaptés. Qu’il s’agisse des prix ou de la chaleur, le constat est le même : face à des crises qui se répètent, l’Etat, impuissant, semble subir la situation et en être réduit à réparer, au lieu de prévenir.
Limites d’un modèle
Cette colère n’est pas propre à la France. En Italie, en Espagne ou au Portugal, des manifestations contre le coût de la vie ont eu lieu ces derniers jours, dont plusieurs ont dégénéré en affrontements. Elles ont naturellement d’autres causes que l’énergie, à commencer par le logement, mais elles sont, chacune à sa manière, révélatrices des limites d’un modèle qui rend le quotidien cher et fragile. Face à elles, partout, la transformation écologique fait partie de la réponse. Peut-être pas toute la réponse, mais une réponse très concrète, à hauteur de vie.
Elle peut changer l’existence de ceux qui en ont le plus besoin, en les libérant de leur dépendance aux énergies fossiles. Pensons à l’infirmière qui commence sa journée avant le passage du premier bus, à l’auxiliaire de vie qui enchaîne les visites à domicile partout dans un canton donné, à l’employé du périurbain qui n’a aucune solution de remplacement pour rejoindre son travail : ces personnes, particulièrement en zone rurale, sont tributaires de leur voiture et peinent à payer des pleins de carburant de plus en plus onéreux. Or, d’après l’organisation non gouvernementale Transport & Environment, rouler à l’électrique coûte entre 2 euros et 7 euros les 100 kilomètres, contre environ 14 euros pour l’essence ou le diesel, soit de 100 euros à 200 euros d’économies par mois pour un gros rouleur. Encore faut-il aider les Français à y accéder.
Il en va de même pour le logement. Dans la France des pavillons, des familles chauffent des maisons mal isolées au fioul ou au gaz, sans pouvoir avancer les frais des travaux qui feraient baisser leur facture et les protégeraient mieux contre les canicules. C’est même un mouvement inverse que l’on constate aujourd’hui : le nombre de dossiers de rénovation d’ampleur déposés auprès des services compétents a été divisé par quatre en un an, selon l’Agence nationale de l’habitat. Des établissements rénovés, isolés, ventilés et ombragés permettraient aux lycéens d’étudier toute l’année, sans qu’ils gèlent l’hiver ou suffoquent l’été. Toutes ces solutions – des véhicules électriques à la rénovation des bâtiments – créent des emplois de qualité près de chez soi, dans tous les territoires.
Renouveau de l’Etat
Depuis plusieurs semaines, l’imaginaire de la Révolution française s’invite dans les cortèges. Le parallèle n’est peut-être pas si absurde. Non pour couper des têtes, mais pour engager une révolution véritablement écologique. Cette révolution passera nécessairement par un renouveau de l’Etat. L’Etat protecteur du XXIe siècle pense l’écologie comme une politique de protection contre les risques climatiques, mais aussi contre la précarité de ceux dont la vie dépend des énergies fossiles au quotidien.
De surcroît, il anticipe les crises au lieu de réparer, en investissant dans les territoires et en accompagnant les ménages pour qu’ils s’adaptent. Il demande davantage à ceux qui polluent le plus, pour accompagner ceux qui n’ont pas le choix mais qui, eux aussi, ont droit à ce monde décarboné qui leur redonnera du pouvoir d’achat et de la liberté. C’est à ces conditions que l’Etat répondra à la crise sociale, mais aussi à la crise démocratique, marquée par l’effondrement de la confiance politique. Comment ? En montrant qu’il peut régler les problèmes de court terme, tout en nous projetant dans l’avenir.
A cinq mois de l’élection présidentielle, tâchons de nous rappeler que c’est bien l’absence d’écologie qui nous punit, en nous privant de pouvoir d’achat, d’indépendance, de santé et de sécurité. Et espérons qu’une offre politique se structurera en ce sens. Les réponses à trois questions suffisent à juger les programmes des candidats : comment s’affranchir de la dépendance aux énergies fossiles ? Qui paie, et qui est protégé ? Que fait-on, concrètement, pour les lycéens, les travailleurs, les automobilistes, les habitants de maisons mal isolées ou encore les résidents de territoires ruraux ? Promettre du pouvoir d’achat et de la sécurité sans s’attaquer à cette dépendance, c’est mentir aux Français. Prendre l’écologie au sérieux, c’est prendre leurs problèmes au sérieux.
Théodore Tallent est docteur en science politique, chercheur associé à Sciences Po, affilié à l’Ecole du climat et chercheur à l’université d’Anvers (Belgique). Il est également codirecteur de l’Observatoire de l’urgence écologique et sociale de la Fondation Jean Jaurès.
Christophe Bonneuil : « La crise écologique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète » 1/2
Fabien Benoit
www.socialter.fr/article/christophe-bonneuil-nature-productivisme-histoire-mouvement-environnemental-ecologie-giec-politique
Article
L’historien Christophe Bonneuil cosigne avec Renaud Bécot et Gabrielle Bouleau Les Natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France de 1940 à nos jours (La Découverte). Récompensée par le prix du livre d’écologie politique 2026, cette somme retrace des décennies d’expansion du capitalisme français, d’alertes environnementales et de tentatives – fructueuses – de les neutraliser. Un récit qui rappelle que le productivisme s’est imposé à marche forcée et que l’écologie n’a pas attendu Mai 68 et la constitution de partis politiques pour se faire entendre.
Votre « histoire environnementale de la France » s’ancre dans une approche très matérielle des mutations sociales depuis 1945, attentive aux flux de matières, d’énergie ou de déchets. En quoi cela permet-il une nouvelle lecture de notre passé récent ?
Depuis un moment déjà, le courant de l’économie écologique (ecological economics) a rematérialisé la pensée économique, pour rompre avec une vision désincarnée de la croissance, de l’innovation ou de la compétitivité. Nous utilisons cette approche en histoire depuis plusieurs années avec Jean-Baptiste Fressoz.
On peut ainsi se rendre compte par exemple que la prospérité des fameuses « Trente Glorieuses » (1948-1973) n’est pas principalement le fruit de gains de productivité ou du transfert de méthodes d’organisation du travail en provenance des États-Unis. Aux deux tiers, elle est d’abord le résultat d’un afflux considérable de pétrole dans l’économie française, qui permet de libérer de la main-d’œuvre dans de nombreux secteurs pour la redistribuer ailleurs.
Le « miracle économique » a donc surtout consisté en une capacité, sous l’aile états-unienne, de s’approprier les ressources de la Terre. La haute croissance de l’après-guerre n’aurait ainsi pu avoir lieu sans un pétrole bon marché et les ressources tirées de l’échange inégal avec le reste du monde. Et nous montrons que cela se poursuit bien après les décolonisations.
Le choix de faire commencer votre ouvrage en 1940 n’est pas anodin. Pourquoi avoir voulu inclure la période de l’Occupation dans votre récit ?
Vichy et l’Occupation sont une période de guerre, et donc de mobilisation totale des ressources. Il faut fournir l’Allemagne et ravitailler le pays pour éviter les révoltes. Tout cela ouvre une fenêtre d’opportunité pour des technocrates modernisateurs pour pousser des projets productivistes à la faveur du régime autoritaire de Vichy.
Ils ont alors œuvré à intensifier l’exploitation forestière, à mettre en place le remembrement de l’agriculture, à moderniser l’appareil industriel. L’histoire économique montre l’écart entre le discours de façade du « retour à la terre », traditionaliste, et la réalité productiviste et moderniste du régime.
Il y a par ailleurs une très grande continuité entre le moment Vichy et la Libération. L’épuration épargne toute une série de hauts fonctionnaires qui ont œuvré sous Vichy. On les retrouve après-guerre, à l’image de René Dumont1 et Alfred Sauvy.
Le métabolisme de la France, c’est-à-dire l’ensemble des flux de matières et d’énergie nécessaires à la production et à la consommation, explose après-guerre. La France « se pétrolise ». Cette pétrolisation est le résultat de choix politiques.
Dans un premier temps, ce sont toutes les sources d’énergie qui sont développées : relance du charbon, barrages hydro–électriques, gaz et pétrole. D’ailleurs, les recherches ont montré que le pétrole ne se substitue pas au charbon, mais s’y additionne2. Mais ce qui est sûr, c’est que la France se pétrolise : la consommation nationale de pétrole passe de 11 millions de tonnes en 1950 à 132 millions en 1973.
Ce virage est un choix politique poussé par les États-Unis, notamment via le plan Marshall. La stratégie états-unienne consiste à organiser l’abondance fossile des pays occidentaux pour qu’ils puissent être suffisamment forts face au bloc de l’Est.
« En 1992, le monde n’avait émis que la moitié des émissions cumulées depuis la révolution industrielle, donc à cette époque une transition en douceur aurait été plus facile qu’elle ne l’est aujourd’hui. »
Cette pétrolisation a des effets sociaux, politiques et culturels très nets dans les années 1960. L’agriculture est remembrée, elle se mécanise et devient exportatrice. C’est aussi le moment de la construction des autoroutes. Le territoire et les paysages changent. Un géant pétrolier français se constitue, Elf (ancêtre de TotalEnergies, NDLR), et exploite la Françafrique sous l’impulsion des élites gaullistes.
La France en vient à exploiter son territoire « plus intensément que les États-Unis », écrivez-vous. L’agriculture est l’emblème de cela et se tourne surtout vers l’exportation. Nous vivons toujours avec cet héritage ?
Jusque-là, l’agriculture avait pour fonction de capturer l’énergie gratuite du Soleil. Or, à ce moment, le secteur va devenir un système convertisseur d’énergie fossile pour produire et exporter, principalement des céréales, à grand renfort d’énergie non solaire (engrais, pesticides, carburants…).
Depuis, nous n’avons jamais réussi à faire de transition énergétique dans l’agriculture et à faire baisser sa consommation d’énergie fossile. Et depuis 2024-2025, la balance commerciale de l’agriculture est redevenue déficitaire. Le modèle qui a fonctionné à partir des années 1950 et 1960 grâce au pétrole et à la PAC (politique agricole commune, NDLR) est entré en crise.
Comment le productivisme a-t-il muté depuis les années 1970 ?
Après 1973, le régime fordiste des « Trente Glorieuses » laisse peu à peu place à un régime néolibéral financiarisé (1973-2010) qui délocalise ou « offshorise » son empreinte environnementale vers le reste du monde.
On peut avoir l’impression que la France devient plus vertueuse sur le plan environnemental, parce qu’elle entre dans une période de faible croissance et que le nucléaire limite le recours aux énergies fossiles, mais l’empreinte matérielle3 totale – en prenant en compte notamment les importations – continue de croître. Il s’agit d’une poursuite d’un mode de vie impérial.
Qu’en est-il aujourd’hui ?
Ce que nous constatons dans nos recherches, c’est que depuis 2009 l’empreinte matérielle de la France est en décroissance nette. Cette décroissance subie est imposée à tous les Français et en particulier aux plus pauvres. Cette période de contraction ne s’était pas produite depuis les années 1930. Elle explique en partie les situations de crise, de frustration et de ralliement populiste à l’extrême droite.
Sur un plan plus symbolique, elle signe la véritable fin économique de l’empire. La France n’est plus une grande puissance. Nous n’avons plus accès aux ressources et matériaux stratégiques aussi facilement qu’avant. Ce constat pose des questions.
« Le drame, c’est que la crise écologique survient en même temps qu’une révolution ultra-libérale conduite par les plus riches de la planète. Dans ce contexte, si l’écologie apparaît comme inégalitaire, elle n’arrivera jamais à gagner une adhésion de la majorité. »
Va-t-on continuer d’alimenter un discours, teinté de nostalgie coloniale, selon lequel la France doit être une grande puissance ? Au risque de justifier des violences impériales du type de celles de Trump ou Poutine. Ou bien peut-on assumer ensemble que la France est une petite puissance, certes, mais qui peut être heureuse et exemplaire, en partageant de façon juste les ressources et les richesses.
- Dumont, premier candidat écologiste à la présidentielle en 1974, a été auparavant un fervent défenseur des politiques productivistes en agriculture. Sous l’Occupation, il a contribué à une revue vichyste traitant de politique agricole, avant de devenir un critique radical de l’idéologie de la croissance, sous l’influence notamment du rapport Meadows.
- Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, coll. « Essais Écocène », 2024.
- L’empreinte matérielle totale prend en compte les flux de matières premières incorporées dans les biens transformés importés ou exportés.