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Articles du Vendredi : Sélection du 04 septembre 2026

NBEk ohartarazi du lurrazaleko tenperatura 2 graduraino berotzea saihesteko berehalako neurriak hartu behar direla
Eneko Imaz Galparsoro
www.argia.eus/albistea/nbek-ohartarazi-du-lurrazaleko-tenperatura-15-gradu-berotzea-saihestezina-dela-gertu-dago-eta-gainditu-egingo-da

 

NBEko zientzialariek ondorioztatu dute 1,5 graduko langa gainditzea « saihestezina » dela, eta egoerari berehala erantzutea eskatu dute, tenperatuaren igoerari aurre egiteko eta berotegi efektuko gas isuria murrizteko. Txostenaren arabera, une gorenetan lurrazalaren tenperatura 1,8 eta 2 gradu artean berotuko da hurrengo urteetan.

Klima aldaketari eta beroketa globalari aurre egiteko, 2015eko Parisko Akordioetan 2100. urterako lurrazaleko tenperatura orokorra 2 gradu ez igotzea helburu gisa ezarri zuten, eta, ahal dela, 1,5 gradura ez iristea: bigarren langa hori, ordea, hurrengo urteetan gaindituko dela iragarri du NBE Nazio Batuen Erakundeak asteazkenean argitaratutako txosten batean. « Ohartarazpen zientifikoek eta konpromisoek ez dute lortu berotegi efektuko gasen emisioak murriztea« , adierazi dute txostenean.

Gainera, Nazio Batuen Ingurumen Programak eginiko kalkuluen arabera, une gorenetan lurrazaleko tenperatura 1,8 eta 2 gradu artean igoko da hurrengo urteetan, giza jarduerek sortutako karbono dioxido emisio masiboak hasi aurretik erregistratzen zenarekin alderatuta. Lurrazala berotzeak klimaren arriskua eta eraginak « beste maila batera » eramango dituela azaldu dute txostenean. « Uda honetako bero itogarria, sute basatiak eta uholde arriskutsuak datorkigunaren ohartarazpenak dira« , esan du António Guterres NBEko idazkari nagusiak txostenaren emaitzak jakin ondoren.

Nazio Batuen Ingurumen Programako buru Inger Andersenek azpimarratu du ezin dela ezer onik espero lurrazalaren berotzea 1,5 graduko langaren gainetik mantentzen bada: « Egoera berri hau ahalik eta txikiena eta motzena izatea lortu behar dugu« . Haren esanetan, egoerari aurre egiteko ekintza bakoitzak « bizitzak salbatu, biodibertsitatea babestu eta galdera ekonomikoak murriztuko ditu ».

IPCC adituen taldeak 2018an ohartarazi zuen zein izango liratekeen ondorio horietako batzuk: besteak beste, tenperatura 2 gradu igotzen bada, espezieak galtzeko arriskua %50 handiagoa izango da, 1,5 gradura iritsita baino; horrez gain, itsasoko uraren maila 0,1 metro gehiago haziko litzateke, tenperatura 1,5 gradu igota haziko litzatekeena baino.

Egoera iraultzeko aukera

Dena den, NBEko zientzialariek nabarmendu dute badagoela egoera iraultzeko aukera, egoerari ahalik eta azkarren erantzunez gero. Horretarako, egoeraren ondorioei aurre egin eta berotegi efektuko gas isuria murriztea ezinbestekoa dela aldarrikatu dute: « Saihestu ezin den mugarri bat da« .

Réchauffement climatique : sur Arte, le choix conscient des élites de nous guider dans le mur mis en lumière par un documentaire
Jean-Denis Renard
www.sudouest.fr/environnement/climat/rechauffement-climatique/rechauffement-climatique-sur-arte-le-choix-conscient-des-elites-de-nous-guider-dans-le-mur-mis-en-lumiere-par-un-documentaire-30365951.php

Le 8 septembre, à 21 heures, Arte diffuse les trois épisodes de « Fuck la planète », une enquête implacable sur la guerre menée par l’industrie et sur le cynisme des politiques face aux alertes scientifiques qui se succèdent sur le réchauffement climatique

Le titre, « Fuck la planète », est volontairement provocateur. Le sous-titre, « Le choix du réchauffement », résume le message. Si l’humanité se retrouve dans l’impasse du réchauffement climatique, c’est qu’elle a refusé d’en sortir alors que les signaux d’alerte clignotaient de partout. Ou, plutôt, qu’on a refusé de l’en sortir.

Qui est ce « on » ? Schématiquement, l’industrie lourde américaine et ses alliés néolibéraux au pouvoir, de Ronald Reagan à Donald Trump – si ce dernier peut accepter une étiquette autre que « trumpiste ».

Au terme de cet été 2026, on ne cesse de gloser sur la prise de conscience qui procède du mégafeu girondin comme des vagues de chaleur, en passant par la canicule marine. Ce que démontre fort bien la série en trois épisodes qu’Arte diffuse ce mardi 8 septembre, c’est que les décideurs politiques et économiques du monde entier connaissent la donne depuis des lustres. Depuis, au moins, le mandat du président américain Jimmy Carter (1977-1981), qui avait en main dès 1979 les preuves scientifiques de l’origine humaine du réchauffement avec le rapport Charney, l’homme qui présidait alors l’Académie nationale des sciences.

Ils savaient et ils n’ont rien dit

Cette profondeur historique fait toute la valeur de l’analyse. Ses deux auteurs ne sont pas des novices. Prix Albert-Londres 2010, Jean-Robert Viallet a signé en 2019 le documentaire « L’homme a mangé la Terre », un panorama affolant du gaspillage des ressources naturelles. Jean-Baptiste Fressoz, qui avait collaboré avec lui sur ce projet, est un historien de l’environnement et de l’énergie, spécialiste des rapports entre société et climat.

Comme l’industrie du tabac à propos du cancer du poumon, celle des énergies fossiles a dépensé des fortunes pour rendre scientifiquement crédibles des thèses farfelues et se dédouaner de la responsabilité du dérèglement climatique

Ils ont rassemblé pour ce documentaire le gotha des climatologues et des lanceurs d’alerte : Dennis Meadows, l’auteur principal du célèbre rapport de 1972 « Les Limites à la croissance » ; James E. Hansen, le climatologue qui, quand il était à la tête du Goddard Institute de la Nasa, n’avait pas mâché ses mots lors d’une audition vérité devant le Congrès américain en 1988 ; les paléoclimatologues français Valérie Masson-Delmotte et Jean Jouzel.

Historienne des sciences, connue pour son ouvrage « Les Marchands de doute » (2010), l’Américaine Naomi Oreskes détaille les pratiques agressives de lobbying qui ont pilonné et pilonnent toujours les tentatives de réorientation de la machine économique. Comme l’industrie du tabac à propos du cancer du poumon, celle des énergies fossiles a dépensé des fortunes pour rendre scientifiquement crédibles des thèses farfelues et se dédouaner de la responsabilité du dérèglement climatique. Le combat pour la vérité n’est pas terminé. Il ne le sera jamais.

« Je pensais que la science finirait par avoir le dessus », glisse, désabusé, Dennis Meadows, 84 ans. Qui juge sévèrement le verdissement de façade d’un capitalisme aveugle. « Le développement durable est une diversion. C’est une construction politique sans base scientifique. » Rien dans l’évolution récente des émissions de gaz à effet de serre ne peut le contredire.

Le 8 septembre, à 21 heures, sur Arte. Disponible sur arte.tv à partir du 1er septembre.( https://www.arte.tv/fr/videos/117174-001-A/fuck-la-planete-1-3/ )

Le monde devra tout faire pour revenir sous le seuil de 1,5 °C de réchauffement après l’avoir dépassé, avertit l’ONU
Perrine Mouterde
www.lemonde.fr/planete/article/2026/09/02/le-monde-devra-tout-faire-pour-revenir-sous-le-seuil-de-1-5-c-de-rechauffement-apres-l-avoir-depasse-avertit-l-onu_6763865_3244.html

Le Programme des Nations unies pour l’environnement prend acte du dépassement prochain de l’objectif le plus ambitieux de l’accord de Paris, et dessine une nouvelle trajectoire afin de repasser dessous avant la fin du siècle. Celle-ci implique des efforts gigantesques et des transformations radicales.

La planète va bientôt dépasser le seuil de 1,5 °C de réchauffement, l’objectif le plus ambitieux de l’accord de Paris, qui structure l’action climatique mondiale depuis une décennie. Mais l’ambition visant à limiter le réchauffement à 1,5 °C doit malgré tout perdurer : tel est le message, à première vue paradoxal, que lance le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

Dans un rapport publié mercredi 2 septembre, l’organisation dessine un nouveau scénario qui prévoit un dépassement de cet objectif, un pic de température, puis un déclin pour revenir sous la barre de 1,5 °C d’ici à la fin du siècle. Une trajectoire impliquant des efforts gigantesques, des transformations radicales et des incertitudes majeures, mais présentée comme « la meilleure option qui nous reste ». « Chaque fraction de degré évitée et chaque année de dépassement en moins permettront de sauver des vies, de protéger les écosystèmes et de réduire les pertes économiques », affirme la directrice exécutive du PNUE, Inger Andersen.

Avec ce document, l’organisation prend acte pour la première fois du fait que contenir le réchauffement à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels (1850-1900) est désormais impossible, dans la foulée des constats scientifiques. Au sens de l’accord de Paris, c’est-à-dire sur une période longue et non sur une seule année, ce seuil devrait probablement être franchi d’ici à 2030. Sur une année, il a été dépassé pour la première fois en 2024, l’année la plus chaude jamais enregistrée.

Adopté en 2015, cet objectif ne correspond pas à un niveau absolu, au-delà duquel tout tournerait à la catastrophe alors qu’au-dessous tout irait bien. Mais le PNUE insiste sur le fait que les conséquences du réchauffement d’origine humaine, déjà fortes, vont s’aggraver dans un « monde du dépassement », qui ne sera pas un « monde sûr ». Il faut s’attendre à une intensification des vagues de chaleur extrême, de la fonte des glaciers ou de la montée des eaux, à la submersion de petites îles, à la probabilité plus élevée que des points de bascule soient atteints, à l’accroissement des impacts sur la santé humaine, la production alimentaire ou encore les ressources en eau… « Rien de bon ne peut survenir au-dessus de 1,5 °C, insiste Inger Andersen. Donc même si nous dépassons ce seuil, 1,5 °C reste l’objectif. Mais nous devons désormais le retrouver de manière différente… »

Selon les auteurs du rapport, il existe bien une voie, « théorique » et « incertaine », permettant de revenir sous cette barre à l’horizon de 2100. Cette trajectoire de « dépassement, pic et baisse » nécessite d’abord de réduire de manière drastique et immédiate les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités humaines, pour limiter la hausse des températures au niveau le plus bas possible. Les solutions pour y parvenir sont connues : diminuer l’usage du charbon, du pétrole et du gaz et ne plus construire de nouvelles infrastructures fossiles ; réduire les émissions de méthane, qui a un très fort pouvoir de réchauffement à court terme ; accélérer le développement des renouvelables (solaire, éolien…) mais aussi réduire la demande d’énergie.

Compter sur des solutions technologiques

L’atteinte de la neutralité carbone, grâce à cette baisse d’émissions, mais aussi par le retrait de carbone de l’atmosphère, doit ensuite permettre d’atteindre un pic de température. Mais les efforts ne s’arrêtent pas là : pour revenir à 1,5 °C, il faudra réduire encore davantage les émissions, en s’attaquant à celles dites « résiduelles » des secteurs considérés comme les plus difficiles à décarboner (par exemple, les émissions de méthane de l’agriculture et des déchets), et retirer encore davantage de carbone dans l’atmosphère.

« L’objectif de “zéro émission nette” [auquel un grand nombre d’Etats ont souscrit] doit être considéré comme une étape vers un futur à “émissions négatives”, plutôt que comme la destination finale », prévient le rapport. En parallèle, les mesures d’adaptation aux effets du réchauffement devront être renforcées.

Dans ce scénario, le déploiement de capacités importantes d’élimination du carbone de l’atmosphère est donc indispensable. Le fait de planter des arbres ou de restaurer des écosystèmes peut permettre de retirer du carbone, mais il faudra aussi, pour atteindre les volumes en jeu, compter sur des solutions technologiques. Parmi celles-ci figurent la bioénergie avec captage et stockage du carbone (qui consiste à extraire de l’énergie de la biomasse) et la capture directe dans l’air par des procédés physico-chimiques. Aujourd’hui, ces procédés sont toutefois loin d’avoir fait la preuve de leur viabilité et de leur capacité à fonctionner à grande échelle de manière durable, et ils restent associés à de nombreux risques.

Selon le PNUE, l’élimination du carbone de l’atmosphère ne pourra permettre de faire baisser la température mondiale, au mieux, que de quelques dixièmes de degrés au cours du siècle. D’où l’importance de limiter au maximum l’amplitude du dépassement et sa durée.

« L’élimination de carbone ne peut contribuer de manière crédible à un retour à un niveau inférieur à 1,5 °C au cours du XXIe siècle que si le pic de réchauffement reste bien au-dessous de 2 °C et que toutes les émissions restantes de CO2, de méthane et autres gaz à effet de serre sont réduites », insiste l’organisation.

Celle-ci ne cache pas qu’inverser le réchauffement climatique sera un « processus lent et difficile ». Elle souligne également qu’un retour à 1,5 °C ne serait en aucun cas un retour à un état précédent, puisque le dépassement aura eu de nombreuses conséquences irréversibles, telles que des extinctions d’espèces ou le déplacement de communautés vulnérables. Mais pour Inger Andersen, cette voie reste possible. « Au moment de l’accord de Paris, nous envisagions un réchauffement mondial de 4 °C, mais nous n’en sommes plus là [la trajectoire de réchauffement ayant été infléchie à la baisse], rappelle-t-elle. Des actions sont mises en œuvre, le prix des énergies renouvelables a chuté, la technologie offre des opportunités, des solutions sont explorées concernant l’élimination du carbone. Et aujourd’hui, nous devons nous préparer à faire face à ce dépassement du seuil de 1,5 °C. »

« Le PNUE a raison d’affirmer que le dépassement ne doit pas nécessairement signifier capitulation, réagit l’ONG 350.org. L’ampleur et la durée de ce dépassement dépendent encore des décisions que les gouvernements prendront cette année concernant l’abandon progressif des combustibles fossiles, le transfert de technologies ou les financements des pays vulnérables. »

Dans un communiqué, l’organisation Climate Analytics s’inquiète toutefois du risque que ce rapport soit un « appel à l’apathie », parce qu’il n’insiste pas assez, selon elle, sur la nécessaire sortie des énergies fossiles et ne place pas clairement les responsables politiques devant leurs responsabilités.

« Une minorité privilégiée sacrifie la planète afin de préserver ses richesses et son pouvoir »
Tribune – Steve Hagimont, Historien, Jean-Michel Hupé, Chercheur en écologie politique, Laure Teulières, Historienne
www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/22/une-minorite-privilegiee-sacrifie-la-planete-afin-de-preserver-ses-richesses-et-son-pouvoir_6752623_3232.html

Le rejet de l’écologie est désormais promu par des gouvernements élus démocratiquement, autoritaires voire fascisants, et soutenus par les milieux d’affaires des énergies fossiles, déplorent trois spécialistes d’écologie politique, dans une tribune au « Monde ».

L’été 2026, en Europe, n’est pas seulement celui des canicules à répétition, des mégafeux et des sécheresses désastreuses pour l’agriculture et la biodiversité, qui confirment avec une particulière violence les alertes de longue date des scientifiques et des écologistes. Il consacre également le déchaînement des attaques contre une écologie le plus souvent fantasmée, dont les défenseurs ‒ associatifs, politiques, scientifiques, fonctionnaires, tous mélangés ‒ sont accusés d’être à l’origine des maux qu’ils annonçaient, voire de participer d’un complot des « élites » utilisant le climat pour asservir le « peuple ». Comment peut-on comprendre une telle dynamique ?

Ce rejet de l’écologie reflète des tendances déjà à l’œuvre depuis les années 1980, mais il prend de l’ampleur au moins depuis la pandémie de Covid-19 et il est à présent devenu mondial. Paradoxalement, on peut y voir la conséquence de l’échec, désormais ressenti dans nos chairs, des gouvernements à enrayer le réchauffement climatique, en dépit de l’ambition affichée lors de l’accord de Paris sur le climat, signé en 2015.

D’un côté, les promesses technosolutionnistes d’écologisation de l’économie n’ont jamais pu substantiellement résorber les dégâts environnementaux causés par la consommation d’énergies fossiles. Exemple emblématique, l’intelligence artificielle (IA) générative, brandie comme apportant des solutions inédites en dépit de son impact extrêmement polluant, promet en fait, et d’abord, de doper l’extraction du pétrole, du gaz et du charbon.

De l’autre, les attaques contre l’écologie sont la réaction d’acteurs et de groupes d’intérêts financiers et technologiques qui baignent encore dans des rêves de puissance virile et suprémaciste.

Les changements « rapides et profonds dans tous les secteurs et tous les systèmes », nécessaires pour « garantir un avenir viable et durable pour toutes et tous », selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC], sont matériellement possibles, mais un Peter Thiel ou un Elon Musk n’en veulent pas.

Depuis les années 1980, si ce n’est depuis les colonisations, une minorité privilégiée a choisi de faire sécession de l’avenir commun, de sacrifier une partie de la planète et la majorité de l’humanité afin de préserver ses richesses et son pouvoir. Ce qui est nouveau, dans la séquence actuelle, c’est que ce « programme » cynique soit devenu celui de gouvernements élus démocratiquement, autoritaires voire fascisants, tel celui de Donald Trump aux Etats-Unis, et soutenus par les milieux d’affaires des énergies fossiles, de l’extraction d’hydrocarbures à l’agro-industrie.

En France comme en Europe, l’extrême droite et une grande partie de la droite œuvrent désormais ensemble pour détricoter de façon massive des orientations environnementales pourtant insuffisantes, le dénigrement des « écologistes » étant devenu leur point de ralliement.

Contre-récit hélas efficace

Comment expliquer une possible adhésion à de tels discours, tellement contraires à l’universalisme humaniste et à l’intérêt de la majorité ? Au-delà de la confusion argumentaire des réseaux sociaux, entretenue par une presse et une édition aux mains de quelques milliardaires, on peut observer une confiscation des débats sous les invectives et, sous le couvert d’écologie « réaliste » ou « pragmatique », un contre-récit hélas efficace.

L’empathie pour les victimes des ravages environnementaux est empreinte de fatalisme : la reconnaissance de l’échec de politiques publiques insuffisantes justifie l’abandon de toute nouvelle tentative. Cet échec est attribué aux politiques écologiques, alors qu’aucun programme à la hauteur des enjeux n’a jamais été appliqué – ne serait-ce que les propositions de la convention citoyenne sur le climat mise en place en 2019. Certains poussent même la mauvaise foi jusqu’à prétendre que la France a pratiqué la décroissance.

L’adaptation, faute d’avoir été vraiment préparée ‒ c’est pour beaucoup une des révélations douloureuses du moment ‒, devient un mot d’ordre néolibéral : à l’individu de s’adapter, par exemple pour « gérer son écoanxiété », comme le recommandait le gouvernement le 23 juillet, sans jamais toucher aux causes systémiques et politiques. Or l’adaptation sans atténuation efficace aura toujours un train de retard et ne sera même plus possible, car la situation « exceptionnelle » de cet été n’est pas seulement la norme d’un nouveau régime climatique, mais une étape vers le pire tant qu’on n’arrête pas la fuite en avant. Les mégabassines, dont la loi d’urgence agricole prévoit de faciliter le développement plutôt que de repenser le modèle agricole, le montrent bien.

L’anti-écologisme n’est pas le simple résultat de lobbys qui réussiraient à manipuler l’opinion. Car le désaveu de l’écologie est aussi le fait d’une partie de la population à qui l’on fait croire qu’elle a davantage à y perdre qu’à y gagner. Les complicités sont étendues par les chaînes d’interdépendances qui nous attachent au monde de l’énergie fossile, et les transformations des façons de vivre sont à juste titre redoutées tant qu’elles sont prétextes à accroître les inégalités.

A contrario, un changement de système pour respecter les limites planétaires, décidé par des processus de démocratie délibérative et placé sous le signe de l’égalité et de la justice, permettrait à plus de 90 % de la population de vivre mieux, selon le Global Justice Report du [laboratoire de recherche international] World Inequality Lab. Mais ce récit peine à concurrencer celui, simpliste et irresponsable, qui s’est imposé pour discréditer les alertes du Club de Rome [groupe de réflexion] qui, en 1972 [avec le rapport Meadows sur les limites de la croissance], prévoyait l’effondrement de nos sociétés si elles poursuivaient la croissance économique : enrichissons-nous quitte à ravager la planète, les générations futures trouveront bien des solutions si elles sont plus riches. Depuis plus de cinquante ans qu’elles se font attendre, les technopromesses de la croissance infinie nous mènent tout simplement au chaos.

Steve Hagimont est maître de conférences en histoire à Sciences Po Toulouse ; Jean-Michel Hupé est chercheur en écologie politique au CNRS ; Laure Teulières est maîtresse de conférences en histoire à l’université de Toulouse – Jean-Jaurès. Tous trois ont cofondé l’Atelier d’écologie politique, à Toulouse, et ont codirigé l’ouvrage « Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? » (Seuil, 2025).

« Pour réussir, l’Etat doit prendre une partie de la charge mentale de la transition écologique »
Propos recueillis par Cécile Cazenave et Nabil Wakim
www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2026/08/30/pour-reussir-l-etat-doit-prendre-une-partie-de-la-charge-mentale-de-la-transition-ecologique_6760668_3451060.html

Entretien – « Les entretiens de “Chaleur humaine” ». Ancienne conseillère à l’Elysée et à Matignon, Marine Braud décortiquait, en mars 2026 pour « Le Monde », les échecs des politiques publiques pour le climat.

La société française se heurte à un paradoxe : les effets du réchauffement se font de plus en plus sentir et, dans le même temps, les politiques climatiques sont sans cesse remises en cause. Que peut-on apprendre des politiques écologiques menées ces dix dernières années ? Quelles sont les erreurs à ne pas reproduire ? Comment penser des lois efficaces pour le climat et la biodiversité tout en entraînant les citoyens ?

Marine Braud, ancienne conseillère d’Emmanuel Macron à l’Elysée et d’Elisabeth Borne à Matignon (2022-2023) sur les questions d’environnement, apportait des réponses dans un épisode du podcast « Chaleur humaine », diffusé le 10 mars sur le site du Monde. Vous pouvez retrouver ici tous les épisodes du podcast et vous inscrire à l’infolettre « Chaleur humaine » en cliquant ici.

L’incarnation d’une politique climatique ratée, dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est la taxe carbone. En novembre 2018, le mouvement des « gilets jaunes » a eu lieu en réaction à l’augmentation de cette taxe et a provoqué une forme de paralysie politique. Quelle leçon tirez-vous de cet épisode ?

La taxe carbone répond à l’idée qu’à partir du moment où l’on met un « signal prix », comme disent les économistes, les gens vont changer leur comportement. C’est ignorer qu’une partie des gens ne peuvent pas faire cela. Ils aimeraient bien avoir une voiture qui consomme moins, mais n’ont pas les moyens d’en changer. Ils sont simplement contraints d’utiliser leur véhicule dans leur vie quotidienne. Pour ces personnes, la taxe carbone a eu pour effet d’augmenter le prix de leur plein d’essence alors qu’ils n’avaient pas d’alternative. Cette augmentation a été particulièrement injuste, car elle a touché de manière homogène la population. C’était égalitaire, mais inéquitable.

Pourquoi cette réflexion n’est-elle pas présente au moment où cette décision d’augmentation est prise ? A posteriori, tout le monde est d’accord pour dire que c’est une taxe injuste pour les classes populaires. Les cabinets ministériels sont-ils aveugles à une partie de la réalité de la société française ?

Je n’étais pas au cabinet ministériel au moment de la taxe carbone. Mais je vois un peu comment cela s’est passé. La première erreur, c’est qu’au moment où l’on augmente la taxe carbone, il n’y a aucune réorientation des financements supplémentaires vers la transition écologique. Les recettes vont exclusivement dans le budget général de l’Etat. Le mécanisme de redistribution qui permet de rendre un peu acceptable cette augmentation n’existe donc pas à l’époque. Par ailleurs, je ne suis pas d’accord avec une partie des économistes qui pensent qu’il suffit d’une augmentation du prix pour que cela fonctionne. Si ce n’est pas complété par des politiques d’aide, au changement de véhicule, par exemple, cela ne peut pas marcher. Sauf que pendant longtemps, et je l’ai beaucoup vu au sein de la classe politique, on a considéré qu’une fois qu’une politique était décidée, on avait fait le job.

On sait que la rénovation des bâtiments est cruciale pour la transition et n’apporte que des bénéfices : des factures d’énergie moins chères, une meilleure santé, des emplois. Pourtant, les politiques publiques échouent à accélérer le mouvement. Pourquoi ?

Les deux outils de l’Etat sont la contrainte et les subventions. Les membres de la convention citoyenne pour le climat l’avaient bien compris et avaient décidé d’implémenter des obligations de rénovation pour que les gens, progressivement, en fonction du diagnostic de performance énergétique, soient obligés de rénover leurs logements. Ils avaient également décidé de créer un guichet unique pour trouver des aides financières et une aide technique.

Il se trouve qu’au moment où a été arbitrée la loi Climat et résilience, qui portait plusieurs des propositions des membres de la convention, une partie des ministres n’étaient pas d’accord avec le fait d’obliger les gens. Mais ils n’ont pas non plus soutenu le fait d’augmenter les aides, parce qu’il n’y avait pas de budget. En revanche, la conclusion était évidemment toujours la même : ne pas remettre en cause l’objectif qui est d’avoir 100 % de bâtiments basse consommation en 2050, ce qui signifie rénover 30 millions de logements en trente ans.

Cela ne donne-t-il pas, parfois, l’impression que les objectifs sont énoncés sans qu’il ne se passe rien ensuite, comme si les citoyens allaient eux-mêmes constater leur importance et se prendre en main ?

Personne ne remet en cause l’objectif… parce que beaucoup de gens ne comprennent pas l’objectif. Combien de ministres à l’époque de l’arbitrage de la loi Climat et résilience avaient en tête que cela signifiait de rénover 30 millions de logements en trente ans ? En réalité, très peu.

L’autre problème, c’est l’instabilité des aides. Ce sont ces aides qui envoient le signal de l’Etat. Au début du premier quinquennat [d’Emmanuel] Macron, c’était un crédit d’impôt, transformé ensuite en subvention. Cette aide-là, MaPrimeRénov’, a changé de volume de nombreuses fois. La filière de rénovation ne s’est pas mise en place parce que précisément les critères d’aide changeaient en permanence. Un coup, on soutient l’isolation des murs seuls ; un coup, on soutient les fenêtres… Les seuls qui sont capables de s’adapter à ces « stop and go », ce sont les margoulins. A la fin, on risque d’obtenir des rénovations mal faites avec une perte de confiance du secteur.

Dans votre livre « Qui aurait pu prédire ? Leçons de dix ans de politiques écologiques depuis l’accord de Paris » (Les Petits Matins, 2025), vous soulignez qu’il faut une vision de long terme pour que la transition puisse avoir lieu. Alors pourquoi les dispositifs changent-ils si rapidement ?

Une bonne partie de nos décideurs politiques se rendent compte que les dispositifs ne fonctionnent pas. Ils pensent être plus malins que leurs prédécesseurs en revoyant entièrement les dispositifs en question. Or, dans l’instabilité politique de ces dernières années, des prédécesseurs, il y en a beaucoup ! Donc, on change très souvent.

Il y a aussi, parfois, une question d’ego. Quand on est ministre et qu’on n’a pas une loi à son nom, c’est qu’on a un peu raté sa vie. Certains responsables politiques veulent un dispositif à leur nom, peu importe lequel. On réinvente donc ce qui a été déjà fait, sans forcément se demander si l’on en a vraiment besoin à ce moment-là.

Certaines politiques écologiques sont également perçues comme des politiques « antipauvres ». C’est en tout cas comme ça que la droite, l’extrême droite et une partie de la gauche ont critiqué les zones à faibles émissions (ZFE), un dispositif à l’origine imaginé pour lutter contre la pollution de l’air. Quelles leçons en tirez-vous ?

Les zones à faibles émissions ciblent d’abord une question de santé publique, pas de climat ! Le premier problème, c’est donc le nom. Au Royaume-Uni, ils appellent cela les « Clean Air Zone » [« zones d’air pur »]. Au moins, on sait de quoi on parle. Quand j’étais à Matignon, j’ai suggéré que ce soit plutôt le ministère de la santé qui porte cette loi parce que c’était le message que l’on devait envoyer aux gens.

On savait évidemment que ce serait un sujet inflammable. Ce sont quand même globalement plutôt les classes moyennes et les classes moyennes inférieures qui n’ont pas les moyens de changer de voiture. Qu’est-ce qu’on fait à ce moment-là ? On met la tête dans le sable. Et pendant qu’on a la tête dans le sable, les seuls qui s’expriment sont les populistes qui font monter de fausses informations et qui entretiennent un fond de colère et d’angoisse chez des Français qui n’auraient jamais été concernés par ces zones à faibles émissions.

Les ZFE devaient être mises en place dans 42 villes en France, mais pas forcément avec un niveau de restriction comme celui de Paris ou de Lyon. Pourtant, les populistes ont fait campagne en disant : « Vous vous rendez compte, on va interdire les voitures dans 42 centres-villes en France ! » Comment voulez-vous lutter contre ça ? Même le secrétaire général de l’Elysée est venu me dire que c’était quand même un problème qu’on interdise la circulation dans 42 villes en France. Un ministre de premier plan lui avait répété cela. Ce qui signifie que même nous, au gouvernement, nous n’étions plus très au clair sur notre politique et sur ce qu’on allait faire vraiment. Comment voulez-vous que derrière, on réussisse à la défendre ?

Ce que vous décrivez, est-ce un problème de conception de la politique elle-même ou un problème de communication ?

Cette confusion au sein même du gouvernement a eu lieu avant que la polémique ne prenne de l’ampleur, deux ou trois ans après le vote de la loi [en 2021]. C’est ce moment un peu nébuleux dans la mise en place d’une législation où elle n’est plus portée à très haut niveau. La mise en œuvre d’une politique publique n’est pas sexy politiquement. Elle est souvent sous-estimée et sous-portée au niveau politique. Or, sur ce sujet-là, il fallait communiquer pour plusieurs raisons. Il était impossible d’interdire les centres-villes aux véhicules les plus polluants sans s’assurer que les gens disposent d’une alternative. J’avais beaucoup poussé pour qu’on envoie des courriers à toutes les personnes concernées. C’était un moment où l’on sentait que ça pouvait exploser. Or, on n’a pas osé avoir ce type de communication offensive. Une fois que le sujet était monté, c’était trop tard. Cela signifie qu’il faudra de nombreuses années pour remettre en place des ZFE en France.

Un autre exemple frappant d’allers-retours sur les politiques publiques est incarné par l’encadrement de l’usage des pesticides et en particulier des néonicotinoïdes. Est-ce une manière de céder à des groupes d’intérêt économique ou un manque de courage politique ?

Je considère que l’Etat est garant de l’intérêt général – et notre intérêt à tous est de continuer à avoir des abeilles qui pollinisent nos cultures. Il est donc nécessaire d’arrêter les néonicotinoïdes et, globalement, tout ce qui détruit l’environnement, les sols, l’air et l’eau. Néanmoins, on ne peut pas laisser des gens dans l’impasse. Cela dit, ce n’était pas le cas sur les néonicotinoïdes : les alternatives existent. Les gens qui restent dans des pratiques anciennes ne sont pas en train de préparer l’avenir. Ils s’accrochent à un passé qui n’existe pas et qui n’existera jamais.

Reculer parce qu’on a rencontré des résistances produit une prime aux mauvais élèves. Cela amène une partie des acteurs à se dire que s’ils résistent suffisamment longtemps, sans se préparer, l’Etat reculera. Plus encore, cela signifie que ceux qui se sont adaptés, qui ont fait les investissements, les ont faits pour rien.

Un autre exemple est la fin des emballages plastiques des fruits et légumes. Une partie des filières ont passé plus de temps à faire du lobbying pour expliquer que leurs fruits et légumes ne pourraient jamais être emballés dans autre chose que du plastique qu’à essayer de développer des alternatives. A un moment, on leur a dit non : votre filière sera concernée et vous allez devoir abandonner le plastique. Toutes les filières concernées ont réussi à trouver une autre solution. Il faut donc trouver le juste milieu, savoir modifier ou repousser une politique publique pour laquelle les critères de réussite ne sont pas réunis, mais parfois la faire quand même parce que sinon, c’est une prime aux mauvais élèves.

La pétition contre la loi Duplomb a remporté un grand succès, mais cela a eu peu d’effets politiquement, ce qui suggère une contradiction entre la volonté de certains acteurs de revenir en arrière sur les politiques d’encadrement des pesticides et le mouvement général de l’opinion publique. Pourquoi ?

La transition écologique est devenue un sujet qui ne fait pas vendre politiquement. En 2022, Emmanuel Macron est réélu parce que, dans l’entre-deux-tours, il dit que son quinquennat sera écologique ou ne sera pas. Aujourd’hui, ce n’est plus vendeur, ce n’est pas un sujet dont on a envie de parler. Si l’on veut que cela change, il faut que les gens retournent dans la rue, montrent de nouveau à leurs élus que c’est un sujet central, qui les intéresse. Parce que, pour le moment, ce n’est pas la façon dont c’est perçu dans les sphères politiques.

Deux millions de signatures contre la loi Duplomb, n’est-ce pas une manière de montrer aux élus que ce sujet intéresse l’opinion publique ?

C’est un bon début. Mais quand Nicolas Hulot démissionne il y a quelques années en direct à la radio [le 28 août 2018], quelques semaines plus tard débutent les marches pour le climat. A ce moment-là, l’écologie devient un sujet essentiel, central, de toutes les politiques. Ce mouvement n’est plus là. Cela ne veut pas dire que les gens ne s’y intéressent plus, mais ils ne le manifestent plus, au sens propre du terme. Or, dans l’univers politique, cela a un impact, même si l’on ne s’en rend pas toujours compte.

L’Europe a opéré un recul partiel, fin 2025, sur l’interdiction des ventes de voitures thermiques à l’horizon 2035. C’est ce que demandaient certains constructeurs automobiles. Pour quelles raisons a-t-on parfois le sentiment qu’en matière de climat, ce sont souvent les lobbys qui gagnent ?

La loi Climat et résilience que j’ai coordonnée touchait au transport, à l’agriculture, au logement, à la publicité… Tous les lobbys possibles ont défilé dans mon bureau ou se sont manifestés au téléphone. Dans ce cas précis, je pense que ces groupes n’ont pas eu beaucoup de poids, parce qu’une bonne partie des arguments étaient déjà assez internalisés par une partie des administrations. Les arguments de la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles], de la Coordination rurale et des autres lobbys agricoles sont intégrés par le ministère de l’agriculture. Les arguments du Medef [Mouvement des entreprises de France] et des autres lobbys patronaux sont assez internalisés par le ministère de l’économie. Et ceux des ONG [organisations non gouvernementales] environnementales sont bien connus du ministère de l’environnement.

Sur l’objectif européen, je pense qu’il y a une conviction profonde chez une partie des eurodéputés qu’ils sont en train de défendre l’industrie automobile du continent. Ils ont fondamentalement tort. Le marché mondial, demain, sera électrique et pas thermique. Si l’on ne se met pas dans la compétition internationale électrique, on condamne notre industrie automobile.

Qu’y a-t-il de différent dans la manière de concevoir les politiques publiques sur la biodiversité par rapport à celles sur le climat ? On a le sentiment que les élus sont encore moins sensibles à cette question…

Parler de la capacité des sols à capter de l’eau, à éviter des inondations, ça rentre assez mal dans un tableur Excel. Or l’administration a plutôt besoin de piloter ses politiques publiques avec des indicateurs faciles à suivre, comme les tonnes de CO2. Pourtant, parler de biodiversité, c’est parler de la moitié du produit intérieur brut mondial qui repose sur des services rendus gratuitement par la nature ! La plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Sur ce sujet, il s’agit de modifier la façon dont on perçoit notre rapport à l’environnement, qui ne doit pas être considéré uniquement comme une ressource mais comme une condition de survie de nos sociétés. C’est valable pour la biodiversité comme pour le climat.

Pour faire des politiques publiques sur le temps long, faut-il se doter d’institutions plus solides que celles dont nous disposons ?

Beaucoup de gens sous-estiment les ordres de grandeur de la transition et ne se rendent pas compte que c’est une transformation qui va prendre des décennies. On a évoqué les 30 millions de logements à rénover, mais il y a aussi 36 millions de véhicules à remplacer. On pourrait aussi parler des 60 % de notre bouquet énergétique qui sont encore aujourd’hui d’origine fossile. Pour mener une politique sur plusieurs décennies, il faut des institutions stables. Cela commence par arrêter de changer le périmètre du ministère de l’environnement à chaque changement de ministre. Cela signifie aussi avoir des institutions spécifiques pour accompagner durablement les acteurs dans la transition.

Pourrait-il s’agir d’une sorte de Cour des comptes ou de Conseil d’Etat qui aurait son mot à dire sur toutes les lois en fonction de nos objectifs de transition, par exemple ?

Aujourd’hui, l’Etat est régulièrement condamné sur des sujets environnementaux. Il faudrait un intermédiaire entre l’administration et le juge. Il serait, par exemple, intéressant que le Haut Conseil pour le climat devienne un Haut Conseil aux limites planétaires, ou à l’environnement, et qu’il devienne une autorité administrative indépendante avec des pouvoirs d’enquête et de sanction.

Il faut aussi une institution qui accompagne les acteurs. Il y a quatre-vingts ans, les pères de la Sécurité sociale disaient qu’ils voulaient débarrasser les travailleurs de la hantise des lendemains. Cette hantise a aujourd’hui de nouveaux visages qui sont les dérèglements environnementaux. La transition va modifier nos modes de vie. C’est angoissant, et c’est normal. On n’a pas forcément envie que ça change et encore moins quand c’est un changement qu’on n’a pas totalement choisi. Je plaide pour créer une Sécurité sociale verte pour accompagner tous les citoyens et peut-être même les entreprises sur ce chemin de transition.

Comment pourrait fonctionner cette Sécurité sociale verte ?

Cela pourrait être une plateforme numérique, votre conseiller France Services, votre postier qui a une petite tablette et qui peut vous aider à faire votre diagnostic énergétique, etc.

Aujourd’hui, une écrasante majorité de la population n’est pas du tout contre la transition écologique. Les gens ont envie de faire quelque chose qui soit efficace et de faire leur part, pas la part des autres. Il faut donc les aider à savoir quelle est leur juste part. On peut imaginer un diagnostic personnalisé lié à la situation socioprofessionnelle et économique de chacun. Qu’est-ce qui serait le plus efficace pour cette personne ? D’abord, de changer de voiture peut-être. Puis, un jour, rénover le logement et, en parallèle, continuer à réparer ses objets. Et pour accomplir ces différentes actions, il faut que les gens disposent facilement de toutes les aides et de tous les soutiens, financiers comme techniques. C’est de l’accompagnement. C’est un filet de sécurité.

Dans cette logique de Sécurité sociale, vous aviez évoqué aussi l’idée d’une sorte de « carte Vitale climatique », sur laquelle on pourrait créditer les aides auxquelles on a droit. Comment cela fonctionnerait-il ?

Je ne sais pas si vous avez déjà essayé d’avoir recours à MaPrimeRénov’, mais c’est un enfer administratif. Il faut que ce ne soit plus un sujet, que, demain, votre artisan certifié arrive chez vous avec son petit terminal comme le pharmacien ou le médecin et que vous n’ayez qu’à passer votre carte pour obtenir les aides auxquelles vous avez droit. Il faut que l’Etat prenne à sa charge une partie de la complexité et de la charge mentale de la transition écologique si l’on veut emmener le maximum de citoyens.

Quand on est une citoyenne, un citoyen, et qu’on a envie d’agir, que les choses changent, qu’est-ce qu’on peut faire à son niveau ?

On ne s’en rend pas toujours compte, mais aller manifester dans la rue, signer les pétitions, cela compte dans les ministères. Je l’ai souvent constaté en réunion interministérielle : les derniers sondages, les marches sur le climat, ce sont des choses qui pèsent. Certes, cela pèse moins qu’une condamnation du Conseil d’Etat pour pollution de l’air, mais tout de même.

Les responsables politiques sont des hommes et des femmes qui aiment bien être aimés. Il faut leur montrer que cette demande sociétale existe encore. Parce qu’aujourd’hui, ce qu’on voit, ce sont des gens contre les ZFE, des agriculteurs devant l’Assemblée nationale qui exigent de pouvoir continuer à utiliser des pesticides ou de pouvoir stocker de l’eau, y compris à des endroits où, demain, il n’y en aura plus. C’est cela que le personnel politique voit. Et c’est donc cela que les lois reflètent.

Le pari réussi de la première monnaie locale d’Europe
Chloé Rébillard
https://reporterre.net/La-belle-histoire-de-la-premiere-monnaie-locale-d-Europe

Plus de 10 ans après sa création, la monnaie locale basque eusko est un succès. Au point qu’elle a créé un institut de formation pour aider d’autres projets à se lancer ou à se développer.

Dans le centre-ville de Bayonne, des QR codes verts fleurissent sur les comptoirs des bars et des commerces, floqués d’un mot : « Euskopay ». Pour régler ses courses dans la monnaie locale basque, il faut flasher ce code avec l’application dédiée, puis entrer le montant voulu. « La transaction est immédiate, souligne Nikolas Blain, coordinateur de l’association Euskal Moneta. Et on ne prend pas de commission, ce qui peut avoir son importance pour des professionnels. »

Son passage rapide, dès 2017, au mode de paiement numérique pour épouser les changements d’habitude des consommateurs est-elle l’une des clés du cette monnaie basque ? Elle est en tout cas la première monnaie locale européenne, indétrônable depuis plus de dix ans. Elle a passé le cap symbolique des 5 millions d’euskos en circulation en avril, dont 4,5 millions en monnaie numérique. « On regarde aussi les flux, explique Nikolas Blain. Sur une année pleine, plus de 7 millions de transactions sont faites en eusko. C’est bien, mais on estime qu’avec 5 millions en circulation, on peut faire mieux. »

« Sur une année, 7 millions de transactions sont faites en eusko »

4 600 particuliers, quelque 1 400 professionnels et une quarantaine de collectivités l’ont adoptée. Cette diversité dans les profils permet aussi de dépasser les simples achats alimentaires auxquels les monnaies locales sont souvent associées. Les mairies adhérentes proposent le paiement de l’abonnement à la médiathèque ou de l’entrée à la piscine, par exemple.

Les entreprises, elles, sont de tous types : des agences de communication, des cabinets d’avocats, des comptables, des médecins ou encore des garagistes proposent de régler leurs prestations en eusko. Un bailleur social accepte aussi les loyers dans la monnaie basque. Même si les dépenses alimentaires restent « prépondérantes », Nikolas Blain souligne la volonté « de sortir des dépenses de loisirs : bars, restaurants ou la librairie à la fin du mois quand il reste 40 euskos sur le compte. C’est important mais on a pour vocation de s’ancrer dans des habitudes quotidiennes. »

Un institut de formation pour inspirer d’autres territoires

Cette bonne santé dénote dans un monde des monnaies locales où certaines périclitent quand d’autres peinent à dépasser les cercles militants. Selon le mouvement Sol, qui les fédère, il existe 80 monnaies locales complémentaires en France, avec de grandes disparités. La plupart sont de petite taille avec de grandes disparités entre monnaies. Selon une étude, la médiane de l’argent en circulation par monnaie en France en 2023 était de 26 853 euros, 204 usagers particuliers et 94 usagers professionnels. Sur la cinquantaine de projets ayant répondu, 5,9 % étaient « en arrêt ou en veille » — 37,3 % étaient en croissance et 33,3 % faisaient état de « difficultés » tout en restant « fonctionnelles ».

Depuis 2018, une autre association partage ses bureaux avec Euskal Moneta à Bayonne : l’Institut des monnaies locales, une instance qui propose des formations à tout l’écosystème. Sa création est partie d’une interrogation, explique Adeline Girard Lechartier, coordinatrice de l’institut : « Comment l’eusko pouvait faire un retour d’expérience auprès des autres monnaies locales ? »

La solution a été de proposer des formations, soit de pair-à-pair, avec des salariés qui se forment mutuellement sur des postes équivalents, soit stratégiques pour aider au développement. « L’objectif est de faire monter en compétence les salariés et bénévoles des monnaies locales, notamment à partir de l’expertise de l’eusko », résume la responsable.

Jérémy Rouchon est chargé de développement à Euskal Moneta. Des salariés d’autres régions l’accompagnent parfois dans son quotidien, qui consiste à trouver de nouveaux adhérents : un « travail de longue haleine ». « Il faut souvent 7 ou 8 points de contact pour qu’il y ait un passage à l’acte et une nouvelle adhésion. Quand on travaille avec un professionnel, on va lui demander si certains de ses fournisseurs pourraient être intéressés et ainsi augmenter la boucle de circularité. »

« On n’a pas de baguette magique »

L’institut va chercher l’expertise là où elle se trouve et ce ne sont pas toujours les salariés d’Euskal Moneta qui sont les mieux placés. « Récemment, c’est la Cigogne, la monnaie locale de Mulhouse, qui en a formé une autre sur le passage au numérique », explique Adeline Girard Lechartier.

Toutes les monnaies n’en sont pas au stade de salarier une équipe. « Aujourd’hui, les deux tiers des monnaies locales sont 100 % bénévoles, il y a donc un fort enjeu à les faire monter en compétence », dit-elle. Elles ne sont pas épargnées par la crise du bénévolat qui touche les associations, notamment depuis le Covid-19. Néanmoins, de nouveaux projets éclosent. Adeline Girard Lechartier a ainsi accompagné le lancement du projet Tikatsou à La Réunion, qui a démarré en avril.

« On a bénéficié dès le départ d’un réseau associatif très structuré »

Si l’eusko affiche une belle réussite, la recette n’est pas reproductible à l’identique ailleurs, met en garde son coordinateur, Nikolas Blain : « On n’a pas de baguette magique ! On a bénéficié dès le départ d’un réseau associatif très structuré. Au Pays basque, il y a un sentiment d’appartenance au territoire qui compte. On a aussi fait le choix de ne pas être trop restrictifs sur les critères d’entrée : il n’y a pas besoin d’être 100 % en bio, par exemple. Les adhérents doivent par contre s’engager à une amélioration de leurs pratiques. »

La monnaie sert aussi de caisse de résonance à la langue basque dans un territoire où elle est parlée par 20 % de la population.

Pourtant, « un peu moins de 2 % de la population du Pays basque est adhérente ! On est la première monnaie d’Europe, mais ça reste tout de même petit », constate Jérémy Rouchon. De quoi continuer à parcourir les chemins pour convaincre de nouvelles personnes. L’objectif est de viser les 10 000 adhérents d’ici 2030.

Un effet sur l’économie encore non mesuré

Comment mesurer l’effet sur l’économie ? C’est aussi l’un des chantiers en cours. Oriane Lafuente-Sampietro, économiste à l’université de Rouen, a commencé à défricher le sujet en montrant que le taux de circularité de 1 eusko était plus important que celui de 1 euro. « L’euro va servir environ 1,2 ou 1,3 fois avant de sortir du territoire. Pour l’eusko, on arrive à des taux de circularité proches de 3 : c’est-à-dire qu’il sert trois fois avant d’être reconverti en euros et de sortir du territoire », se réjouit Nikolas Blain.

En attendant d’avoir des outils de mesure économique précis, Jérémy Rouchon a le sentiment que la relocalisation en circuits courts peut être un outil de résilience dans un contexte économique morose. Les difficultés qui s’accumulent, constate-t-il auprès de certains interlocuteurs, mais aussi les belles histoires. « Par exemple, on a fait une bière en circuit court avec le brasseur local Bob’s Beer et des agriculteurs qui ont mis plusieurs années à trouver le bon type de malt qui pousse au Pays basque. Là, on est vraiment sur un circuit du producteur au consommateur ! »

Désormais, le regard se tourne de l’autre côté de la frontière franco-espagnole : au Pays basque sud, la réussite de la monnaie locale a donné des élans à certains acteurs. L’eusko partage son savoir-faire avec eux depuis deux ans, et une expérimentation doit voir le jour en octobre. Avec l’idée, peut-être, d’un jour fusionner